‹ Lettres;Chapitre 43 sur 111 · DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGÎJÉ · texte numérisé non relu

DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGÎJÉ

ABussy, ce 9 juin 1668.

La dernière lettre que vous m'avez écrite , avant celle que je reçus hier de vous, ma belle cousine , était du 20 mai de l'année passée , à quoi je répondis sur-le-champ ; est-ce que vous n'avez pas reçu ma réponse? Personne n'est plus ponctuel avec tout le monde que moi, et surtout avec vous, à qui j'aime à écrire, et je réponds aujourd'hui à votre lettre du 6 de ce mois , dans laquelle vous ne sauriez pas vous empêcher de m'agacer sans sujet.

Pourquoi me dire que je ne vous pardonne pas l'offense que je vous ai faite , puisque je vous en ai demandé mille fois pardon , et que vous m'avez promis autant de fois de n'y plus songer? Je comptais , sur votre parole, tout cela comme non avenu , et si je m'en souvenais quelquefois , ce n'était que pour m'obliger à raccommoder le passé par plus de tendresse pour vous. Cependant il semble que de temps en temps vous vous repentiez de m'avoir pardonné.

Tout ce qiie je puis croire en votre faveur, ma elière cousine , c'est que ces changements-là sont étrangers en vous, et que la douceur et l'amitié pour moi y est naturelle. Vous n'avez pas la force de résister à la mode : je n'y suis pas aujourd'hui ; si j'y reviens jamais , je crois que vous vous ferez bien moins de violence pour battre des mains quand on dira du bien de moi , que vous ne vous en faites quand on vous en dit du mal. Vous voyez par là que je crois ce que vous me mandez , que vous avez de la pente à m'aimer ; mais je ne demeure pas d'accord que cela vous ait mise à deux doigts d'être ridicule. Quoi qu'il se fût passé entre nous, nous étions raccommodés; après cela, étant si proches que nous sommes , il était naturel que vous parussiez de mes amies , et je suis même persuadé que lorsque je fus arrêté , il eût été honnête et généreux à vous de prendre mon parti envers et contre tous , quand même vous ne m'auriez pas pardonné avant que j'entrasse à la Bastille. Au moins en usai-je ainsi pour vous quand le surintendant Fouquet fut arrêté ; véritablement vous n'étiez pas en prison, mais vous étiez en Bretagne, nous étions brouillés : je pouvais , sans passer pour emporté , mêler mon prétendu ressentiment avec le déchaînement de vos envieux; je ne sais pas même si vous ne vous y attendiez point : cependant je fis le contraire, et, bien loin de craindre d'en être ridicule , je me trouvai le cœur bien fait en cette rencontre.

Cela vous soit dit sans aigreur et sans reproche, ma belle cousine ; car je vous ai presque toujours aimée , quoi que vous aient dit ceux que vous me mandez , qui savaient mieux que vous comment vous étiez avec moi. Si je ne vous avais pas aimée avant notre brouillerie, et même depuis notre réconciliation, je n'en aurais fait confidence qu'à une certaine personne que vous savez ' ; cependant , hormis

'Probablement à sa maîtresse, madame de Montglas, dont le mari est désigné à la fin de cette lettre comme un homme gros, gras , bien nourri , et portant des cornes sur la tête.

la conjecture où je crus avoir sujet de me plaindre de vous, je ne lui en ai jamais parlé que comme de la plus jolie femme de France; ce qu'elle ne trouvait nullement bon , et qu'elle voulait toujours détruire par mille particularités que je vous dirai un jour. De sorte que tout ce que je pouvais faire , c'était de lui cacher ce que je pensais d'avantageux pour vous ; mais je n'en disais point de mal ,

Et , retenu par mon respect extrême ,

Ma bouche au moins ne fit point de blasphème.

Vous comprenez bien , ma belle cousine , les raisons qu'on avait de craindre que je ne vous trouvasse trop aimable ; et si vous voulez savoir celles qu'on aurait maintenant de me brouiller avec vous , c'est que , craignant peutêtre quelques petits reproches de ma part, qu'on sent bien qu'on mérite, et qui pourraient faire du bruit, on serait bien aise de m' attirer des ennemis , et de mettre les choses en état que les rieurs ne fussent pas de mon côté. Mais on a tort de m'appréhender, ma colère ferait trop d'honneur, et je suis trop glorieux pour me plaindre.

Au reste , Madame , je ne sais d'où est^venue à madame d'Époisses la nouvelle de ma blessure.

A Bussy , d'où je n'ai bougé.

Pour vous dire la chose en homme véritable , Il ne m'est , sur mon Dieu , rien du tout arrivé.

De sorte que quand vous avez eu de la douleur, elle venait d'autre chose que de la force du sang. Je vois bien qu'il y a un peu d'altération dans notre sympathie , ou du moins qu'elle n'a lieu que dans les saignées. Si elle avait été aussi loin que vous dites , ma belle cousine , elle aurait été jusqu'à votre cœur ; mais à moi n'appartenait pas tant de braverie.

J'attends ici un de ces maris dont la tête n'est pas incommodée des corniches ; ce qu'il y porte va dans le super-

DK MADAME DK SÉVIGNE. 83

lalif. Je voudrais bien vous faire eonnaitrc le personnage sans vous le nommer. Il n'est pas si beau qu*'Astolfe ni que Joconde ; mais , en récompense , il est quatre fois plus malheureux. Ne le connaissez-vous pas à cela? C'est un mari tout à fait insensible. Il ne ressemble pas au pauvre Sganarelle , qui était un mari très-marri. On ne comprend pas celui-ci , car, quoiqu'il porte des cornes sur la tête, il les tient fort au-dessous de lui. Si vous n'y êtes pas encore, "VOUS n'en êtes pas loin. Attendez : c'est un mari gros et gras et bien nourri. Y êtes- vous? C'est un mari dont le malheur m'est particulièrement connu. Oh ! pour celui-là, vous y êtes. Je défie Baubrun de le peindre plus au naturel.

Je ne sais si j'oserais vous parler du mariage de mademoiselle de Sévigné, si près du chapitre des corniches? Oui , cela ne tire pas à conséquence, et puis vous lui choisirez un honnête homme ; autrement, vous savez bien la prédiction que j'ai faite. J'ai ouï parler du mari qu'elle a failli d'épouser. Je ne sais pas, s'il l'eût épousée, s'il eût été quelque jour très^marri; mais je sais bien que dans les commencements il eût été bien aise. Je suis le serviteur de la belle, et je l'aime fort; mais pourtant encore moins que vous.

23 juin < 668.

Votre souvenir m'a donné une joie sensible, et m'a réveillé tout l'agrément de notre ancienne amitié. Vos vers m'ont fait souvenir de ma jeunesse , et je voudrais bien savoir pourquoi le souvenir de la perte d'un bien aussi irréparable ne donne point de tristesse. Au lieu du plaisir que j'ai senti, il me semble qu'on devrait pleurer; mais, sans examiner d'où peut venir ce sentiment, je veux m'attacher à celui que me donne la reconnaissance que j'ai de votre

présent. Vous ne pouvez douter qu'il ne me soit agréable, puisque mon amour-propre y trouve si bien son compte, et que j'y suis célébrée par le plus bel esprit de mon temps. Il faudrait, pour l'honneur de vos vers, que j'eusse mieux mérité tout celui que vous me faites. Telle que j'ai été, et telle que je suis , je n'oublierai jamais votre véritable et solide amitié , et je serai toute ma vie la plus reconnaissante comme la plus ancienne de vos très-humbles servantes.

La marquise de Sévigné.

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