DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ
A Chaseu , ce 8 décembre 1068.
J'ai reçu la lettre où vous me mandiez que vous ne vouliez pas me tuer à terre , ma belle cousine , et j'y ai répondu.
Vous avez raison de croire que la nouvelle du mariage de mademoiselle de Sévigné me donnera de la joie; l'aimant et l'estimant comme je fais, peu de choses m'en peuvent donner davantage, et d'autant plus que M. de Grignan est un homme de qualité et de mérite, et qu'il a une charge considérable; il n'y a qu'une chose qui me fait peur pour la plus jolie fille de France : c'est que Grignan , qui n'est pas vieux, est déjà à sa troisième femme; il en use presque autant que d'habits, ou du moins que de carrosses; à cela près, je trouve ma cousine bien heureuse; mais pour lui, il ne manque rien à sa bonne fortune. Au reste, Madame,
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je VOUS suis oblii^é des égards que vous avez pour moi en cette rencontre. Mademoiselle de Sévicjné ne pouvait épouser personne à qui je donnasse de meilleur cœur mon approbation.
Pour l'autre article de votre lettre, où vous me mandez que vous savez que j'ai fait mettre au bas du portrait que j'ai de vous, que vous avez été mariée à un gentilhomme breton , honoré des alliances de Vassé et de Rabutin , je vous dirai que je ne doute pas qu'on ne vous l'ai dit, mais que vous ne devez pas douter aussi qu'on n'ait menti. S'il vous reste un brin d'amitié pour moi , ma chère cousine , vous montrerez à ceux qui vous ont si mal informée ce que je dis d'eux : vous leur devez cette récompense de leur fausse nouvelle; car peut-être vous veulent-ils aigrir mal à propos contre moi; peut-être aussi veulent-ils mettre sous mon nom l'injure qu'ils ont dessein de faire à la maison de Sévigné.
Voici, mot pour mot, ce qu'il y a au-dessous du portrait que j'ai de vous dans mon salon :
Marie de Rabutin , fille du baron de Chantai , marquise de Sévigné, femme d'un génie extraordinaire , et d'une vertu compatible avec la joie et les agréments.
Si j'y avais mis ce que vous me mandez, je vous l'avouerais ingénument, et je changerais l'écriteau si j'étais persuadé; car il se fait tant de friponneries en contrats, que je m'en rapporte plus aux histoii-es approuvées et à la voix publique , qu'aux faiseurs de généalogies.
Pour les maisons que vous me mandez qui sont meilleures que la nôtre, je n'en demeure pas d'accord; je le cède à Montmorency pour les honneurs, et non pour l'ancienneté; mais pour les autres, je ne les connais pas, je n'y entends non plus qu'au bas-breton; je ne suis pas cependant sans quelque connaissance en cette matière : je tiens les Guesclin, les Rosmadec, les Coaquin et les Rieux, meilleurs que les Quelnec, les Baraton et les Châteaugiron. Mais il n'est pas question de faire des comparaisons, il ne
s'agit d'autre chose que de vous assurer encore une fois que ceux qui vous ont si soigneusement instruite de la souscription que j'ai de vous dans mon salon de Bussy, ont faussement menti , et que vous ne devez pas vous fier à ces gens-là.
J'ai encore un autre portrait de vous dans ma chambre, sous lequel ceci est écrit :
Marie de Rahutin, vive , agréable et sage , fille de Celse- Bénigne de Bahutin et de Marie de Coulanges, et femme de Henri de Sévigné.
Dans notre généalogie que j'ai fait mettre au bout de ma galerie de Bussy, voici ce qui est écrit pour vous :
Marie de Rabutin, une des plus jolies filles de France , épousa Henri de Sévigné, gentilhomme de Bretagne , ce qui fut une bonne fortune pour lui, à cause du bien et de la fortune de la demoiselle.
Il n'y a pas un endroit dans toutes ces souscriptions dont la maison de Sévigné se pût plaindre ; pour c« qui est de celui où je dis que vous avez été une bonne fortune pour monsieur votre mari , je ne sais pas s'il aurait eu la sincérité d'en convenir, mais je sais bien que vous l'auriez été d'un plus grand seigneur que lui et d'un homme de plus grand mérite; j'ai cela tellement dans la tête , que rien ne me le saurait ôter.
Je croyais qu'après notre dernier combat je n'aurais jamais d'affaire avec vous , et particulièrement sur les portraits ; mais je vois bien qu'il faut que vous ayez ma vie ou que j'aie la vôtre.