DU CARDINAL DE RETZ A MADAME DE SÉVIGNÉ
A Commerci , le 20 décembre 1668.
Si les intérêts de madame de Meckelbourg ' et de M. le maréchal d'Albret vous sont indifférents , Madame , jesollicitercd pour le cavalier, parce que je l'aime quatre fois plus
' Elisabeth- Angélique de Montmorency, veuve de Gaspard de Coligny;
que la dame; si vous voulez que je sollicite pour la dame, je le ferai de très-bon cœur, parce que je vous aime quatre millions de fois mieux que le cavalier; si vous m'ordonnez la neutralité; je la garderai : enfin, parlez, et vous serez ponctuellement obéie. Je ne suis point surpris des frayeurs de ma nièce : il y a longtemps que je me suis aperçu qu'elle dégénère; mais, quelque grand que vous me dépeigniez son transissement sur le jour de la conclusion, je doute qu'il puisse être égal au mien sur les suites, depuis que j'ai vu, par une de vos lettres, que vous n'avez ni n'espérez guère d'éclaircissements, et que vous vous abandonnez, en quelque sorte , au destin, qui est souvent trèsingrat, et reconnaît assez mal la confiance que l'on a placée en lui. Je me trouve en vérité, sans comparaison, plus sensible à ce qui vous regarde, vous et la petite, qu'à ce qui m'a jamais touché moi-même le plus sensiblement. Au reste , Madame , ne vous en prenez ni au cardinal dataire , ni à moi , de ce que l'on n'a rien fait encore pour Gorbinelli. Un homme de la daterie , en qui je me fiais , a pris mon nom pour obtenir mille grâces pour lui, et m'a trompé dans trois ou quatre chefs; s'il en a usé pour Gorbinelli comme il a fait pour d'autres, je doute que le nom de Gorbinelli ait été seulement prononcé depuis ma première lettre. Il n'y a pas quinze jours que ce même homme m'écrivit une longue histoire sur cette affaire , et sur quelques autres que je lui avais recommandées , et j'ai découvert deux faussetés dans les détails qu'il me fait ; ce n'est pas au sujet de Gorbinelli, mais comme je vois qu'il ment sur le reste, je juge qu'il a pu encore mentir à cet égard; j'y remédierai par le premier ordinaire, et avec toute la force qu'il me sera possible; vous ne pouvez vous imaginer le chagrin que cela m'a donné.
duc de Châtillon,et remariée en février 1664 à Christian- Louis, duc de Meckelbourg. Elle est célèbre par ses galanteries , qui occupent une large place dans les Amours des Gaules.
t)3. - DE MADAME DE SÉVIGINÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris , ce 7 janvier 1669.
Il est tellement vrai que je n'ai point reçu votre réponse sur la lettre où je vous donnais la vie , que j'étais en peine de vous, et je craignais qu'avec la meilleure intention du monde de vous pardonner ( comme je ne suis pas accoutumée à manier une épée ) , je ne vous eusse tué sans y penser. Cette raison seule me paraissait bonne à vous pour ne m'avoir point fait de réponse. Cependant vous me l'aviez faite , et l'on ne peut pas avoir été mieux perdue qu'elle ne l'a été. Vous voulez bien que je la regrette encore. Tout ce que vous écrivez est agréable ; et si j'eusse souhaité la perte de quelque chose, ce n'eût jamais été pour cette lettre-là. Vous me dites très-naïvement tous les écriteaux qui sont au bas de mes portraits : je suis persuadée que ceux qui en ont parlé autrement ont menti ; mais celui où vous me louez sur l'amitié , qu'en dites-vous? J'entends votre ton, et je comprends que c'est une satire selon votre pensée; mais comme vous serez peut-être le seul qui la preniez pour une contre-vérité , et qu'en plusieurs endroits cette louange m'est acquise par des raisons assez fortes , je consens que ce que vous avez écrit demeure écrit à l'éternité; et pour vous, Monsieur le Comte, sans recommencer notre procès ni notre combat, je vous dirai que je n'ai pas manqué un moment à l'amitié que je vous devais; mais n'en parlons plus, je crois que dans votre cœur vous en êtes présentement persuadé.
Pour notre chevalerie de Bretagne , vous ne la connaissez point. Le Bouchet, qui connait les maisons dont je vous ai parlé, et qui vous paraissent barbares, vous dirait qu'il faut baisser le pavillon devant elles.
Je ne vous dis pas cela pour dénigrer nos Rabutins, hélas ! je ne les aime que trop , et je ne suis que trop sen-
siblement touchée de ne pas voir celui qui s'appelle Roger, briller ici avec tous les ornements qui lui étaient dus; mais il se faut consoler, dans la pensée que l'histoire lui fera la justice que la fortune lui a si injustement refusée. Il ne faut donc pas que vous me querelliez sur le casque je fais de quelques maisons, au préjudice de la nôtre : je dis seulement des Sévignés ce qui en est et ce que j'en ai vu.
Je suis fort aise que vous approuviez le mariage de M. de Grignan : il est vrai que c'est un très-bon et un très honnête homme, qui a du bien, de la qualité, une charge, de l'estime et de la considération dans le monde. Que faut il davantage ? Je trouve que nous sommes fort bien sortis d'intrigue. Puisque vous êtes de cette opinion , signez la procuration que je vous envoie , mon cher cousin , et soyez persuadé que, par mon goût, vous seriez tout le beau premier à la fête. Bon Dieu ! que vous y tiendriez bien votre place I Depuis que vous êtes parti de ce pays-ci , je ne trouve plus d'esprit qui me contente pleinement , et mille fois je me dis en moi-même : Bon Dieu 1 quelle différence I On parle de guerre , et que le roi fera la campagne.