DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVlGNÉ
A Bussy , ce 6 juin 1669.
Vous me mandez que je vous menace de vous aimer éperdument y que vous vous accommoderiez encore mieux de ma haine que de mon extrême tendresse , que je suis un homme bien excessif, que c'est une chose étrange que je ne puisse trouver de milieu entre vous offenser outrageusement ou vous aimer plus que ma vie , et que des mouvements si impétueux sentent le fagot ; voilà bien de l'aigreur^ ma belle cousine , et je ne sais si je la mériterais quand je voudrais m'excuser du tort que j'ai eu autrefois avec vous ; mais , assurément , je n'en suis pas digne aujourd'hui , et vous avez tort, à votre tour, quand vous insultez un homme qui se condamne, et qui , après vous avoir fait une espèce d'amende honorable , badine avec vous.
Je vous estime assez pour ne pas croire que vous en eussiez usé de la sorte, si l'on ne vous avait échauffée ; mais je vois bien que vous avez montré ma lettre à M. et à madame de Grignan , et que vous avez concerté avec eux la réponse que vous m'avez faite ; elle est trop pleine d'injures contre moi et de louanges pour lui , pour que vous n'ayez pas eu dessein de lui plaire. Madame de Grignan m'écrit à peu près sur le même ton de panégyrique pour son mari ; mais cet entêtement est plus excusable dans une femme
nouvellement mariée que dans une belle-mère. Je vous le dis avec la môme sincérité dont vous m'écrivez, ma belle cousine; vous êtes quelquefois (en tout bien et en tout honneur ) aussi extrême que moi.
Au reste , ne vous alarmez pas encore trop de mon amour, si vous le prenez pour une menace ; il n'y a rien que je ne fasse pour vous rassurer, et je vous haïrais plutôt que de ne vous pas mettre sur cela l'esprit en repos ; mais je ne vous entends pas quand vous dites que des mouvements si impétueux sentent le fagot , et je n'ai jamais ouï dire que pour se brouiller avec sa cousine , ou pour l'aimer plus que la vie, on méritât d'être brûlé.
Madame de Grignan me mande , comme vous savez, que son mari , bien loin de comprendre qu'il dût commencer à m'écrire , trouve assez mauvais que je n'aie daigné lui faire un compliment , parce qu'il s'est trouvé si heureux qu'il croyait tout le monde obligé de le féliciter. Si je voulais, je lui répondrais que son mari , bien loin de nous faire voir qu'il se tient aussi heureux qu'elle me dit qu'il se croit, témoigne, en ne suivant pas l'usage reçu de tous les honnêtes gens, qu'il n'a pas trouvé les grâces qu'il attendait d'elle.
Mais je ne veux lui répondre autre chose , sinon que si une aussi bonne fortune que la sienne lui a fait tourner la tête , pour moi , qui ne suis pas si heureux , j'ai conservé toute ma raison, et que j'essayerai de m'en servir toujours en cette matière , et surtout en vous honorant et en vous aimant comme je dois.