DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY
A Paris, ce 9 juin 1669.
Ah ! Comte , est-ce vous qui m'avez écrit la lettre que je viens de recevoir ? J'étais si fort étonnée en la lisant , que j'en paraissais éperdue ; je ne pouvais croire ce que je
voyais. Est-il possible que la plus folle lettre du monde puisse ùtre prise de cette manière par un homme qui entend aussi bien raillerie que vous, et qui saurait même donner de bonnes explications à une lettre , si elle en avait besoin ? Mais je soutiens que la mienne parle toute seule. Vous m'écriviez des folies , et je vous en répondais ; je badinais assez bien , ce me semble , sur les extrémités dont vous êtes capable sur mon sujet , je les exagérais pour mieux badiner ; je trouvais que votre cœur était si loin de l'indifférence et si fort accoutumé à n'avoir que de la passion , ou de haine , ou de tendresse pour moi , que c'était justement à dire qu'il était né pour avoir de l'amour. Diton ces choses-là sérieusement? Et pour l'expression de sentir le fagot, que vous avez prise dans toute sa force, je vous le pardonne : vous avez été autrefois dans une cabale où il n'en fallait rien diminuer ; mais je pensais que vous sussiez qu'on l'avait rendue un peu moins terrible, et qu'on s'en servait moins communément pour expliquer des choses extraordinaires. Cela sent bien le fayot, c' était-à-dire cela sent bien son homme (jui aurait été amoureux de moi, si je l'avais laissé faire, et qui le serait encore, pour peu que je l'en priasse. Et tout cela, bon Dieu! peut-il être autre chose qu'un jeu ? Cependant vous me rassurez en me disant qu'il est aisé de me tirer de peine là-dessus ; vous trouvez que je vous dis des injures ; vous trouvez qu'un cousin qui aimerait sa cousine ne mériterait peis d'être brûlé ; vous trouvez que je suis entêtée de Grignan ; vous tenez votre gravité. Comte , est-ce vous , encore une fois? Gardez ma lettre, je vous prie ; relisez-la , démontez votre sérieux, représentezvous combien nous aurions ri de tout cela ; mais ce n'est plus vous. J'étais vive et gaie en écrivant ma lettre, et je ne doutais point qu'elle ne vous divertit dans votre solitude , puisqu'elle me réjouissait ici ; j'y attendais une réponse encore plus enjouée , s'il se pouvait ; et je vous jure que j'ai cru , en lisant votre lettre , qne je ne lisais ou que
je n'entendais pas bien. Nous avions trouvé quelque chose de plaisant à renverser tout l'ordre gothique des familles et à vous faire écrire un compliment le premier. Je vous jure qu'il y avait ici une lettre tout écrite que nous n'avons pas voulu envoyer ; nous n'avons point fait tant de façons pour tous nos parents de Bretagne ; ils ont reçu des lettres de nous. On voulait badiner avec vous , et vous en êtes à cent lieues loin. Est-ce vous, Comte , qui n'avez point aimé ma dernière lettre? est-ce vous qui m'avez répondu ce que voilà? N'espérez pas que je vous parle d'autre chose que de ma lettre; je garderai la vôtre, et j'espère que quelque jour vous reviendrez dans ce bon sens qui était si agréable et si droit. Non-seulement je n'ai pas reconnu mon sang dans votre style , mais je n'y ai pas reconnu le vôtre ; si cela durait , nous pourrions nous faire saigner tant qu'il nous plairait , sans crainte de nous affaiblir l'un l'autre.
N'avez- vous point écrit au roi au commencement de cette guerre? Ne me supprimez pas le plaisir de voir ce que vous lui mandez.