DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ
A Bussy , ce 12 juin 1669.
Avant que de répondre à votre dernière lettre , ma chère cousine , je vous déclare que je suis le plus content du monde de vous, et que quand vous devriez dir^ que je suis un homme d'extrémités , je vous aimerai et je vous estimerai toute ma vie. Avec tout cela , trouvez bon qu'avec tout le respect et toute la douceur imaginables je justifie mon procédé.
Quoique avant et après le mariage de madame de Grignan je m'attendisse à une lettre de monsieui' son mari , et qu'il ne m'entrât point dans la tète qu'on pût plaisanter sur cela , je n'en disais mot, espérant un jour vous en faire mes
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plaintes , lorsque madame de Bussy me manda que vous lui aviez témoigné trouver étrange que je ne vous eusse point éerit après ce mariage, et particulièrement que je n'en eusse point fait de compliment à madame de Grignan; et sur cela je vous écrivis une lettre que vous me mandez qui était fort badine. En effet , tout ce qui vous regardait l'était extrêmement; mais vous ne sauriez disconvenir que l'article de M. de Grignan ne fût sérieux; vous pourriez le voir encore si vous aviez gardé ma lettre , et pour moi , je m'en souviens mot pour mot. Cela étant, vous savez trop bien vivre pour répondre en badinant à un endroit où on a parlé tout de bon ; aussi ne l'avez-vous pas fait , et quoique vous ayez affecté un air de raillerie , vous l'avez mêlé de choses sérieuses; comme, par exemple, quand vous me priez d'écrire à M. de Grignan pour l'amour de vous, que j'aime, peut-on prendre cela comme une plaisanterie? Non , il n'est pas possible ; du reste , il ne faut pas que vous prétendiez me persuader que je n'entends point raillerie : je ne l'ai jamais si bien entendue que je fais, et je ne me suis jamais si peu laissé aller au chagrin que la fortune m'a voulu donner; mais surtout je n'ai jamais eu tant de disposition à vous aimer que j'en ai, je n'oserais plus dire ce terrible mot dC éperdument , mais , à vous bien aimer. Au nom de Dieu, ma chère cousine, ne me donnez pas sujet dé la vouloir changer.