‹ Lettres;Chapitre 65 sur 111 · DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ · texte numérisé non relu

DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ

A Chaseu, ce 2\ avril 1670.

Il faut que je vous l'avoue , ma belle cousine , il m'ennuyait si fort de ne vous plus écrire, quand M. Frémiot est venu à mourir, que, pour peu qu'il eût tardé, je vous aurais consolée de la mort de quelque personne vivante, ou je me serais réjoui avec vous de quelque succession imaginaire; mais la fortune me tua le pauvre président à point nommé. S'il ne m'a laissé du bien en mourant , comme à vous, au moins lui ai-je l'obligation de m'avoir fourni un prétexte de recommencer notre commerce; c'est le seul bien qu'il m'a fait , que j'estime fort , ma chère cousine, et après le fonds de terre , je ne trouve rien de meilleur.

Il est vrai qu'il est surprenant de voir qu'ayant de l'agrément l'un pour l'autre, et un bon fonds, il arrive de temps en temps des riottes' entre nous deux; mais quand j'y fais un peu de réflexion , je ne trouve pas que nous nous en devions plaindre ; au contraire , je crois que ce sont des saupiquets en amitié ^ , laquelle , dans un long commerce , serait trop fade sans de petites brouilleries; nous en rirons bien quelque jour.

Je ne sais pas si ma patience triomphera de mes malheurs , comme vous le souhaitez ; mais elle est extrême , et , quoique je fasse toujours des pas du côté de la cour, je suis, sur le succès, d'une tranquiUité qui n'est pas imaginable. Je ne doute pas que si mes ennemis l'apprenaient , ils ne disent que je suis insensible , et que les gens de courage ne souffrent pas si patiemment que je fais ; et je vois bien qu'ils

' Ce mot se prenait autrefois dans le sens de querelles, débats. On disait d'un homme qui aimait la dispute qu'il était sujet à avoir des riottes. La langue anglaise s'est enrichie de ce mot, que nous avons perdu.

' Bussy prête ici un sens moral à un mot qui n'est guère d'usage que dans le style culinaire , où il désigne une espèce de sauce ou de ragoût qui pique et qui excite l'appétit.

DE MADAME DE SEVIGNE. i^.

m'estimeraient davantage si je prenais les affaires as^ez à cœur pour me perdre ou en mourir.

Voulez-vous que je vous fasse un des petits raisonnements dont je me console quelquefois , ma chère cousine? Écoutez : il y a des disgrâces sourdes , il y en a d'éclatantes. J'ai été sept ou huit ans à la cour avec une de ces premières, et de l'heure qu'il est mille gens que l'on croit heureux en souffrent de pareilles. Pour moi , j'aimais mieux alors être mal ta la cour que d'être chassé , parce que j'espérais toujours de me raccommoder; mais je vois bien maintenant qu'avec les ennemis que j'avais la chose était impossible; et cela étant ainsi , une demi-disgrâce qui dure longtemps est insupportable : c'est une mort de langueur qui fait plus de peine qu'une démission de charge , qui , après cent mille dégoûts , est une espèce de coup de grâce. Voilà , entre autres , les réflexions qui me mettent l'esprit en repos ; je ne sais si elles feraient le même effet à tout le monde , mais enfm mon bonheur, c'est que j'en suis persuadé.

Vous avez deviné ; je ne voulais point vous parler de madame de Grignan , parce que je n'étais point content d'elle, et ma raison est que je n'ai jamais aimé les femmes qui aimaient si fort leurs maris : encore me mandez-vous une chose qui ne la racommodera pas avec moi , c'est sa grossesse ; il faut que ces choses-là me choquent étrangement , pour altérer l'inclination naturelle que j'ai toujours eue pour mademoiselle de Sévigné.

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