‹ Lettres;Chapitre 69 sur 111 · DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY · texte numérisé non relu

DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY

aris, ce 17 juin 1670.

Allons, je le veux, monsieur le Comte, je vous écrirai quand vous m'écrirez, ou quand la fantaisie m'en prendra. Je pense qu'il ne faut rien de plus réglé à des conduites aussi dégingandées que les nôtres. C'est un assez bon miracle que nos fonds soient bons, sans nous demander des dehors fort réguliers. Au reste, je vous déclare que , selon les gens , je fais un grand secret du mien ; j'ai hasardé deux ou trois fois de le dire sans choix I j'ai tant trouvé d'hélas! d'admirations, désignes de croix, et même des discours fâcheux de moi, dans mon chemin, que je me résolus de choisir les gens à qui je fais cette confidence. Vous êtes de ce nombre ; car je m'imagine qu'en votre faveur vous voudrez bien excuser les retours de mon coeur pour vous , quand même vous auriez vu des lettres que j'ai retrouvées depuis peu , où vous me remerciez avec chaleur et reconnaissance de la véritable envie que j'avais de vous avancer de l'argent sur notre oncle de Châlons ; et ensuite la querelle d'Allemand se forma sur ce que vous trouvâtes qu'on pouvait faire sur moi une fort jolie satire. Je vous mets donc du nombre de ceux qui veulent bien ra'excuser ; M. de Corbinelli en est aussi; il a des tendresses pour vous qui rallumeraient les miennes quand je n'y serais pas disposée. Je vous trouve heureux d'avoir devant vous le plaisir de le voir. Pour moi , j'ai derrière celui de l'avoir vu , dont je suis au désespoir ; car, en un mot , son esprit est fait pour plaire au mien. Je n'avais rien trouvé en son absence qui me pût consoler de lui. Il m'aime comme j'aime qu'on m'aime. Ainsi je perds ma joie et la douceur de ma vie en le perdant. J'admire par quels enchaînements sa destinée le porte à deux cents lieues de moi , et son intérêt m'y fait consentir contre le mien propre. Adieu , Comte ; écrivons-

nous, et prenons courage contre nos ennemis. Pensez-vous que je n'en aie pas, moi qui vous parle? Je fais mes compliments à toutes vos dames. Madame de Grignan vous fait les siens de très-bonne grAce. Je ne suis pas accoutumée à la voir grosse; j'en suis scandalisée aussi bien que vous.

DE M. DE CORBINELLl.

Vous êtes deux vrais Rabutins , nés l'un pour l'autre. Dieu vous maintienne en parfaite intelligence! Mais où vous irai-je prendre à Chaseu , moi qui n'irais pas chercher à cheval une couronne à une demi-lieue ? Nous verrons pourtant. Quand je serai à Ghâtillon, je vous manderai mon arrivée. Cependant croyez qu'il est impossible d'être plus votre serviteur que je le suis.

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