‹ Lettres;Chapitre 70 sur 111 · DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ · texte numérisé non relu

DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ

A Chaseu , ce 2S juin 1670.

Je ne sais pas, ma belle cousine, quelle idée vous vous êtes faite de ma régularité; mais ceux qui en ont eu avec moi se sont toujours loués de la mienne ; et pour nos conduites , je ne vois pas qu'elles soient si dégingandées que vous mandez : pour moi, je suis très-satisfait de la vôtre , et je crois bien que vous ne l'avez condamnée que pour avoir prétexte de dauber la mienne. Il est vrai que celle-ci est détestable , si vous en jugez par le succès ; mais moi , qui ne suis pas de ceux qui croient aveuglément qu'on a tort dès qu'on est malheureux , je ne trouve pas ma conduite si dégingandée que vous croj^ez.

Vous voulez bien que je vous dise franchement que votre lettre me paraît venir d'une personne intriguée , et à qui ses ennemis ( comme vous dites que vous en avez) ont donné du chagrin. Ils vous ont même donné un peu d'aigreur

contre moi , qui n'en puis mais ; car, à quel propos , je vous prie, me venir reproclier l'argent que vous m'avez voulu avancer, et la satire que j'ai faite? Est-il question de cela? Vous ai-je obligée , par mes lettres , à me dire la moindre chose approchante de ces rudesses? Vous avez peut-être reparlé avec M. de Corbinelli de ces affaires , et, toute pleine de la chaleur qu'elles vous ont donnée , vous m'écrivez des choses désagréables , à moi qui ne songe à rien de vous qu'à recevoir quelque lettre enjouée pour réponse à celle que je vous avais écrite sur ce ton. Je voudrais bien que vous me dissiez combien de temps ces recommencements-là doivent encore durer, afin que je m'y attende.

Je ne pense pas que vous vouliez dire que j'aie tort de me plaindre , puisque vous avez dit à Breban de me mander que je ne me fâchasse point de ce que vous m'écriviez ; il valait mieux ne me pas offenser que de me faire satisfaction. Vous deviez jeter cette lettre au feu, et attendre à me faire réponse que vous eussiez été en meilleure humeur; mais vous avez mieux aimé hasarder de perdre votre ami que de perdre vos peines ; cela n'est pas d'une bonne conscience. Si je cherchais noise-, vous m'auriez fourni en cet endroit un beau sujet de garder contre vous quelque chose sur mon cœur; mais, après vous avoir dit mon grief, je vous déclare que je ne vous aime pas moins que je faisais; Je vous prie aussi de prendre un peu plus garde une autre fois à ne pas blesser l'amitié que vous me devez.

M. de Corbinelli a raison de m'aimer, car il sait bien que je l'aime extrêmement. Je me réjouis fort de le voir, et je vous plains de ce que vous ne le verrez de longtemps. Je ne doute pas que vous n'ayez des ennemis , je le sais par d'autres que par vous; mais quoi qu'on m'ait mandé, je ne crois pas votre conduite si dégingandée qu'on dit , et je ne condamne pas les gens sans les entendre.

Je rends mille grâces à madame de Grignan de son souvenir ; je ne saurais bonnement dire le sujet que j'ai de me

rattcîuîrir pour elle; mais elle me paraît plus aimable df jour en jour, et je sens que je l'aime beaucoup plus que je ne faisais il y a trois mois.

A M. DK CORBINELLI.

Grondez un peu notre amie, afin de m'épargner la peine de me plaindre jamais d'elle à elle-même. Un tiers a meilleure grâce de le faire que l'intéressé; je vous promets, à la pareille, de lui laver la tète quand elle vous offensera; ne croyez pas en être à couvert , car quoique vous n'ayez pas, comme moi, de péché originel à son égard, défiezvous de l'avenir; toute femme varie, comme disait François P"^ ; et puis , si elle vous écrivait en méchante humeur, elle pourrait vous dire quelque rudesse, et alors je ferais merveille de la redresser. Si je ne suis pas encore à Bussy quand vous arriverez à Ghâtillon, écrivez-moi un mot par Gardien; je vous enverrai une chaise, car je ne présume pas si fort du plaisir que vous aurez de me voir, que je veuille vous le faire acheter par la moindre incommodité du monde ; pour moi , je meurs d'impatience de vous voir.

Page 1