DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ
A Chaseu , ce 40 juillet 167a.
Je suis bien aise , ma belle cousine, que vous confessiez que vous avez eu tort. Cela me marque un bon cœur, et m'oblige de trouver que vous n'en avez pas tant que j'avais d'abord pensé. La lettre que je viens de recevoir de vous
' Madame de Sévigné avait alors quarante-quatre ans.
' « Henriette, fille de Charles 1«^ roi d'Angleterre, petite-fille de Henri « le Grand, princesse chère à la France par son esprit et par ses grâces, < morte à la fleur de l'âge. » Ainsi s'exprime Voltaire. Il a toujours cru sa mort naturelle, contre l'opinion de presque tous les contemporains, contre la prévention même que cette princesse manifesta au lit de mort, contre l'autorité de Saint-Simon et de madame de Bavière, seconde femme de Monsieur. On peut voir à la bibliothèque de l'Arsenal une pièce manuscrite de Falot, médecin du roi, et qui appuie le sentiment de Voltaire.
DK MADAME DE SEVIGNE. 131
est aussi agréable que la précédente l'était peu. Votre retour me parait si plaisant, que je vous permets encore de m'offenser, pourvu que vous me promettiez une pareille satisfaction : aussi bien me mandez-vous que vous m'en devez encore de reste. Hâtez-vous donc de me payer, afin que nous soyons bientôt quittes, .le meurs d'impatience d'être assuré que je n'essuierai jamais de mauvaise humeur de vous. Je ne vous ai point menti quand je vous ai dit que je savais que vous aviez des ennemis; premièrement, vous me l'aviez écrit dans votre épilre chagrine ' j mais, outre cela , on me l'a mandé d'ailleurs. Quoique votre modestie vous fasse dire que vous n'êtes ni jeune ni belle , et quoique vous ne vous puissiez sauver par là si vous donniez lieu de parler, ce n'est pas sur cela qu'on a parlé de vous; mais je suis bien ridicule de vouloir vous apprendre ce qu'assurément vous savez avant moi : on ne manque pas de gens , au pays où vous êtes , qui avertissent les amis des calomnies aussi bien que des vérités qu'on dit d'eux» Je ne vous en dirai donc pas davantage , sinon qu'à quelques petits reproches près , dont vous m'avez un peu trop souvent fatigué , je vous trouve une dame sans reproche , et que j'ai la meilleure opinion du monde de vous.
Cependant je vous assure que la mort de Madame m'a surpris et affligé au dernier point. Vous savez combien agréablement j'étais autrefois avec elle. Toutes mes persécutions m'avaient encore attiré de sa part mille amitiés extraordinaires, que je vous conterai un jour. Si quelque chose est capable de détacher du monde les gens qui y sont les plus attachés , ce sont les réflexions que fait faire cette mort. Pour moi, elle me console fort de l'état de ma fortune , quand je vois que ceux qui peuvent faire enrager les autres , et qui par leur grandeur sont à couvert des représailles, ne le sont pas des coups du ciel. Vivons seulement y
' Voyez ci*des6us, letlre du M juin précédent.
raa belle cousine, et nous en \eiTons bien d'autres. Je suis tout revenu pour madame de Grignan , et ce que m'en dira M. de Corbinelli ne peut augmenter la tendresse que j'ai pour elle, à moins qu'il ne m'assurât qu'elle est brouillée avec son mari; car en ce cas-là je l'aimerm mieux que ma \\e. Adieu, ma belle cousine; ne nous tracassons plus. Quoique vous m'assuriez que nos liens s'allongent de notre race , et qu'ils ne se rompent point , ne vous y fiez pas trop : il arrive en une heure ce qui n'arrive pas en *cent. Pour moi , j'aime la douceur : je suis comme le frère d'Arnolphe , tout sucre et tout miel '.
A Paris, mercredi 6 août 1670.
Est-ce qu'en vérité je ne vous ai pas donné la plus jolie femme du monde? Peut-on être plus honnête, plus régulière? Peut-on vous aimer plus tendrement? Peut-on avoir des sentiments plus chrétiens? Peut-on souhaiter plus passionnément d'être avec vous? Et peut-on avoir plus d'attachement à tous ses devoirs? Cela est assez ridicule que je dise tant de bien de ma fille ; mais c'est que j'admire sa conduite comme les autres, et d'autant plus que je la vois de plus près ; et qu'à vous dire vrai , quelque bonne opinion 5ue j'eusse d'elle sur les choses principales , je ne croyais point du tout qu'elle dût être exacte sur toutes les autres au point qu'elle l'est. Je vous assure que le monde aussi lui rend bien justice, et qu'elle ne perd aucune des louanges qui lui sont dues. Voilà mon ancienne thèse qui me fera lapider un jour, c'est que le pubUc n'est ni fou ni injuste : madame de Grignan doit être trop contente de lui pour disputer contre moi présentement. Elle a été dans des
' Ce n'est pas l'Arnolphe de l'École des Femmes, c'est le Sganarelle de l'École des Maris, qui dit :
Eli! qu'il est doucereux ! c'est tout sucre et tout wkl I
peines de votre santé qui ne sont pas concevables; je me réjouis que vous soyez guéri , pour l'amour de vous et pour l'amour d'elle. Je vous prie que, si vous avez encore quelque bourrasque à essuyer de votre bile, vous en obteniez d'attendre que ma fille soit accouchée. Elle se plaint encore tous les jours de ce qu'on l'a retenue ici , et dit tout sérieusement que cela est bien cruel de l'avoir séparée de vous. Il semble que ce soit par plaisir que nous vous ayons mis à deux cents lieues d'elle. Je vous prie sur cela de calmer son esprit, et de lui témoigner la joie que vous avez d'espérer qu'elle accouchera heureusement ici. Rien n'était plus impossible que de l'emmener dans l'état où elle était ; et rien ne sera si bon pour sa santé , ni même pour sa réputation, que d'y accoucher au milieu de ce qu'il y a de plus habile , et d'y être demeurée avec la conduite qu'elle a. Si elle voulait, après cela, devenir folle et coquette, elle le serait plus d'un an avant qu'on pût le croire , tant elle a donné bonne opinion de sa sagesse. Je prends à témoin tous les Grignans qui sont ici de la vérité de tout ce que je dis. La joie que j'en ai a bien du rapport à vous, car je vous aime de tout mon cœur, et suis ravie que la suite ait si bien justifié votre goût. Je ne vous dis aucune nouvelle; ce serait aller sur les droits de ma fille. Je vous conjure seulement de croire qu'on ne peut s'intéresser plus tendrement que je fais à ce qui vous touche.
A Paris , vendredi 1 5 août 1 670,
Si je vous écris souvent, vous n'avez pas oublié que c'est à condition que vous ne me ferez point de réponse; et, dans cette confiance, je vous dirai que je me réjouis de tous les honneurs dont vous êtes accablé. Il me parait que M. le commandant n'y a pas plus de part que M. de Grignan ; et je vois , ce me semble , un fonds pour vous qui ne serait
point pour un autre. Je vois un commerce si vif entre vous et une certaine dame , qu'il serait ridicule de prétendre vous rien mander. Il n'y a pas seulement la moindre espérance de vous apprendre qu'elle vous aime : toutes ses actions , toute sa conduite, tous ses soins, toute sa tristesse, vous le disent assez. Je suis fort délicate en amitié , et ne m'y connais pas trop mal. Je vous avoue que je suis contente de celle que je vois, et que je n'en souhaiterais pas davantage. Jouissez de ce plaisir, et n'en soyez pas ingrat. S'il y a une petite place de reste dans votre cœur, vous me ferez un plaisir extrême de me la donner, car vous en avez une très-grande dans le mien. Je ne vous dis point si j'ai soin de votre chère moitié ,"^si j'ai la dernière application pour sa santé, et si je souhaite que toute la barque arrive à bon port : si vous savez aimer, vous jugerez aisément de tous mes sentiments. Plût à Dieu que votre pauvre femme fût aussi heureuse que la petite Deville • ! elle vient d'accoucher d'un garçon qui paraît avoir trois mois. Ma fille disait tout à l'heure : Ah! que je suis fâchée ! la petite Deville a pris mon garçon ; il n'en vient point deux dans une même maison. Je lui ai donné, c'est-à-dire à ma fille, un livre pour vous ; vous le trouverez d'une extrême beauté ; il est de l'ami intime ' de Pascal ; il ne vient rien de là que de parfait : lisez-le avec attention. Voilà aussi de très-beaux airs, en attendant des motets. N'abandonnez point votre voix, n'abandonnez point votre taille ; enfin ne cessez point d'être aimable , puisque vous êtes aimé.