DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY
A Paris , ce 6 juillet 1670.
Je me presse de vous écrire, afin d'effacer promptemeut de votre esprit le chagrin que ma dernière y a mis. Je ne l'eus pas plus tôt écrite que je m'en repentis. M. de Corbinelli me voulut empêcher de vous l'envoyer, mais je ne voulus pas perdre ma lettre, toute méchante qu'elle était, et je crus que je ne vous perdrais pas pour cela , puisque vous ne m'aviez pas perdue pour quelque chose de plus. Nous ne nous perdons point, de notre race : nos liens s'allongent quelquefois, mais ils ne se rompent jamais. Je sais ce qu'en vaut l'aune : après mon expérience, je pouvais bien hasarder le paquet. Il est vrai que j'étais de méchante humeur d'avoir retrouvé dans mes paperasses ces lettres que je vous dis. Je n'eus pas la docilité de démonter mon esprit pour vous écrire ; je trempai ma plume dans mon fiel, et cela composa une sotte lettre amère, dont je vous fais mille excuses. Je le dis à notre homme ( à Corhinelli ) ; si vous fussiez entré une heure après dans ma chambre , nous nous fussions moqués de moi ensemble. Nous voilà donc raccommodés. Vous seriez bien heureux si nous étions quittes : mais , bon Dieu I que je vous en dois encore de reste, que je ne vous payerai jamais I Vous me donnez un trait en me disant que j'ai des ennemis et qu'on vous a mandé que ma conduite était dégingandée. Vous feignez qu'on vous l'a écrit; je parie que cela n'est pas vrai. Hélas ! mon cousin , je n'ai point d'ennemis; ma vie est tout unie, ma conduite n'est point dégingandée ( puisque déyingandée y a ). Il n'est point question de moi : j'ai une bonne réputation , mes amis m'aim^^nt , les autres ne songent pas que je sois au monde ; je ne suis plus ni jeune ni jolie, on
ne m'envie point; je suis quasi grand'mère, c'est un état où l'on n'est guère l'objet de la médisance : quand on a été jusque là sans se décrier, on se peut vanter d'avoir achevé sa carrière.
M. de Corbinelii vous dira comme je suis, et, malgré mes cheveux blancs', il vous redonnera peut-être du goût pour moi. Il m'aime de tout son cœur, et je vous jure aussi que je n'aime personne plus que lui. Son esprit , son cœur et ses sentiments me plaisent au dernier point. C'est un bien que je vous dois ; sans vous je ne l'aurais jamais vu. Vous l'aurez bientôt; vous serez bien aise de causer avec lui. Il vous dira la mort de Madame, c'est-à-dire l'étonnement où l'on a été en apprenant qu'elle a été malade et morte en huit heures % et qu'on perdait avec elle toute la joie, tout l'agrément et tous les plaisirs de la cour. Je crois que vous aurez été aussi surpris que les autres. Adieu, Comte; point de rancune, ne nolis tracassons plus. J'ai un peu de tort; mais qui n'en a point en ce monde ? Je suis bien aise que vous reveniez pour ma fille. Demandez à M. de Corbinelii combien elle est jolie. Montrez-lui ma lettre , afin qu'il voie que si je fais les maux je fais les médecines.