XX NOTICE
place à la cour , et même qu'on lui parla de se remarier, ce qu'elle repoussa comme une folie peu attrayante.
Quand la mort l'enleva, à l'âge de soixante-neuf ans, sa maladie, fruit des inquiétudes et des fatigues que lui causait depuis six mois celle de sa fille, la surprit, et ne s'était annoncée par aucun symptôme. Elle fut courte. Madame de Sévigné dans ses derniers moments montra une tête aussi forte que son cœur était irréprochable. Plusieurs lettres nous représentent la douleur de ses amis. On ne voit point sans être ému quelles furent l'amertume de leurs plaintes et la durée de leurs regrets. Madame de Sévigné eut sa sépulture dans l'église collégiale de Grignan.
On a dit que dans le temps de la Révolution sa tombe avait été violée; c'est une erreur. On voit encore aujourd'hui à l'entrée du chœur de l'église collégiafe, à gauche , une tombe de marbre blanc sur laquelle est gravée l'épitaphe suivante :
Ci-gît
Marie de Rabutin-Cha.ntal,
Marquise de Sévigné,
DÉCÉDÉE le 18 AVRIL 1696.
Sans prétendre empiéter sur le droit des panégyristes , toute observation capable de faire sentir ce qu'avait de plus rare le mérite de Madame de Sévigné semble appartenir à cette notice. J'insisterai d'abord sur cette remarque, qu'elle n'avait reçu aucune teinte des travers de son temps ni de sa société, à quoi se reconnaissent surtout un esprit juste et une âme ferme et délicate.
Pendant la minorité de Louis XIV, jetée au milieu des intrigues politiques de tant d'hommes et de femmes illustres , vous ne lui voyez pas une lueur de coquetterie, pas une velléité d'ambition.
Qu'importe qu'on l'inscrive au nombre des dames précieuses^ que sa 7'uelle ait été l'une des plus vantées, qu'elle ait vécu parmi les beaux esprits de l'hôtel de Rambouillet, qu'elle les ait admirés peut-être ; elle n'eut garde de les imiter. Les romans des La Calprenède et des Scudery l'avaient charmée , mais
son style ne se ressent point de ce goût étrange. A tout âge elle écrivit avec le même naturel. Plus instruite que la plupart des femmes de son cercle, aucune ne fut moins pédante; et, chose remarquable, quoique alors toute femme d'esprit ne manquât pas de s'essayer dans quelques compositions littéraires. Madame de Sévigné n'a pas laissé une page qu'elle eût écrite à dessein , écrite pour le public , écrite par l'envie de bien écrire. Si elle parle des livres qu'elle veut faire sur Vingratitude ou sur Vamitié, ce sont de purs badinages. Elle n'affecta rien , elle n'aima rien par imitation.
Grouvelle, Notice sur Madame de Sévigné.
La Harpe, dans son Cours de Littérature, l'abbé Sabatier, dans ses Trois Siècles de Littérature, ont répété ce mot attribué à Madame de Sévigné : Racine passera comme le café. Or, ce mot n'a jamais été prononcé par Madame de Sévigné , et il ne se trouve dans aucune de ses lettres. Voltaire, le premier, donna lieu à ce rapprochement dans quelques lignes ainsi conçues : « Elle croit toujours que Racine n'ira pas loin ; mais « elle en juge comme du café, dont elle dit qu'on se désabusera a bientôt, w Le mot est de Voltaire; et on voit que lui-même s'est bien gardé de l'attribuer à Madame de Sévigné.
C Aimé-Martin. )