‹ Lettres;Chapitre 86 sur 111 · DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MADAME DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MADAME DE GRIGNAN

A Paris, mercredi 18 février 4671.

Je vous conjure , ma fille , de conserver vos yeux ; pour les miens , vous savez qu'ils doivent finir à votre service. Vous comprenez bien , ma belle , que , de la manière dont vous m'écrivez , il faut bien que je pleure en lisant vos lettres. Pour comprendre quelque chose de l'état où je suis, joignez, ma bonne, à la tendresse et à l'inclination naturelle que j'ai pour votre personne la petite circonstance d'être persuadée que vous m'aimez, et jugez de l'excès de mes sentiments. Méchante I pourquoi me cachez-

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VOUS quelquefois de si précieux trésors ? Vous avez peur que je ne meure de joie ; mais ne craignez- vous pas aussi que je ne meure du déplaisir de croire voir le contraire ? Je prends d'Hacqueville à témoin de l'état où il m'a vue autrefois ; mais quittons ces tristes souvenirs , et laissezmoi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles , ce sont des vérités. Madame de Guénégaud m'a mandé de quelle manière elle vous a vue pour moi : je vous conjure d'en garder le fond ; mais plus de larmes , je vous en prie : elles ne vous sont pas si saines qu'à moi. Je suis présentement assez raisonnable ; je me soutiens au besoin , et quelquefois je suis quatre ou cinq heures tout comme une autre; mais peu de chose me remet à mon premier état : un souvenir, un lieu , une parole , une pensée un peu trop arrêtée , vos lettres surtout; les miennes même en les écrivant, quelqu'un qui me parle de vous , voilà des écueils à ma constance , et ces écueils se rencontrent souvent. J'ai vu Raymond chez la comtesse du Lude ; elle me chanta un nouveau récit du ballet; mais si vous voulez qu'on le chante, chantez-le. Je vois madame de Villars , je me plais avec elle , parce qu'elle entre dans mes sentiments ; elle vous dit mille amitiés. Madame de La Fayette comprend fort bien aussi les tendresses que j'ai pour vous; elle est touchée de l'amitié que vous me témoignez. Je suis assez souvent dans ma famille , quelquefois ici le soir par lassitude , mais rarement. J'ai vu cette pauvre madame Amelot; elle pleure bien, je m'y connais. Faites quelque mention de certaines gens dans vos lettres , afin que je le leur puisse dire. Je vais aux sermons des Mascaron * et des Bourdaloue ; ils se surpassent à l'envi. Voilà bien de mes nouvelles; j'ai fort envie de savoir des vôtres , et comment vous vous serez trouvée à Lyon ; pour vous dire le vrai , je ne pense à nulle autre chose. Je

' Jules Mascaron, prêtre de l'Oratoire, nommé en 167» à l'évéché de Tulle.

sais votre route, et où vous avez couché tous les jours : vous étiez dimanche à Lyon; vous auriez bien fait de vous y reposer quelques jours. Vous m'avez donné envie de m'informer de la mascarade du mardi gras : j'ai su qu'un grand homme, plus grand de trois doigts qu'un autre, avait fait faire un habit admirable; il ne voulut point le mettre, et lise trouva par hasard qu'une dame qu'il ne connaît point du tout, à qui il n'a jamais parlé, n'était point à l'assemblée ' ; du reste, il faut que je dise, comme Voiture : personne n'est encore mort de votre absence, hormis moi ; ce n'est pas que le carnaval n'ait été d'une tristesse excessive , vous pouvez vous en faire honneur ; pour moi, j'ai cru que c'était à cause de vous; mais ce n'est point assez pour une absence comme la vôtre. J'envoie pour cette fois cette lettre en Provence ; j'embrasse M. de Grignan, et je meurs d'envie de savoir de vos nouvelles. Dès que j'ai reçu une lettre, j'en voudrais tout à l'heure une autre , je ne respire que d'en recevoir.

Vous me dites des merveilles du tombeau de M. de Montmorency, et de la beauté de mesdemoiselles de Valençai. Vous écrivez extrêmement bien , personne n'écrit mieux : ne quittez jamais le naturel, votre tour s'y est formé , et cela compose un style parfait. J'ai fait vos compliments à madame de La Fayette et à M. de La Rochefoucauld et à Langlade; tout cela vous aime, vous estime et vous sert en toute occasion. Vos chansons m'ont paru jolies; j'en ai reconnu les styles. Ah ! mon enfant, que je voudrais bien vous voir un peu, vous entendre, vous embrasser, vous voir passer, si c'est trop demander que le reste I Hé bien, par exemple, voilà de ces pensées à quoi je ne résiste pas. Je sens qu'il m'ennuie de ne vous plus avoir : cette séparation me fait une douleur au cœur et à l'âme, que je sens comme un mal du corps. Je ne vous puis assez remer-

' Il s'agit ici du roi et de madame de Montespan.

cier de toutes les lettres que vous m'avez écrites sur le chemin : ces soins sont trop aimables, et font bien leur effet aussi ; rien n'est perdu avec moi. Vous m'avez écrit de partout : j'ai admiré votre bonté ; cela ne se fait point sans beaucoup d'amitié ; autrement, on serait plus aise de se reposer et de se coucher. L'impatience que j'ai d'avoir encore de vos nouvelles et de Roane et de Lyon n'est pas médiocre ; je suis en peine de votre embarquement , et de savoir ce que vous a paru ce furieux Rhône en comparaison de notre pauvre Loire, à laquelle vous avez fait tant de civilités. Que vous êtes honnête de vous en être souvenue comme d'une de vos anciennes amies 1 Hélas ! de quoi ne me souviens-je point? Les moindres choses me sont chères; j'ai mille dragons. Quelle différence 1 je ne revenais jamais ici sans impatience et sans plaisir : présentement j'ai beau chercher, je ne vous trouve plus ; et comment peut-on vivre quand on sait que, quoi qu'on fasse, on ne trouvera plus une si chère enfant ? Je vous ferai bien voir si je la souhaite , par le chemin que je ferai pour l'aller chercher. J'ai reçu une lettre de M. de Grignan ; il n'y en a point pour vous. 11 me mande qu'il reviendra cet hiver ; vous quittera-t-il ? ou le suivrez-vous ? Faites-moi réponse.

M. le daupliin était malade, il se porte mieux. On sera à Versailles jusqu'à lundi. Madame de La Vallière est toute rétablie à la cour. Le roi la reçut avec des larmes de joie ; elle a eu plusieurs conversations tendres : tout cela est difficile à comprendre; il faut se taire. Les nouvelles de cette année ne tiennent pas d'un ordinaire à l'autre. J'ai une infmité de compliments à vous faire. Je vois tous les jours votre petite; je veux qu'elle soit droite, voilà mon soin : cela serait plaisant d'être votre fille et de M. de Grignan, et qu'elle ne fût pas bien faite ; je suis habile , j'ai même des précautions inutiles. J'ai vu hier madame du Puy-du-Fou , qui vous salue ; j'ai vu aussi madame de Janson et madame Le Blanc. Tout ce qui a rapport à vous de cent lieues loin

m'est plus agréable qu'autre chose. Mon Dieu ! le Rhône ! vous y êtes présentement. Quelle idée pour moi, et quelle inquiétude jusqu'à ce que je vous en sache dehors I

Vendredi 20 février 1671.

Je vous avoue que j'ai une extraordinaire envie de savoir de vos nouvelles ; songez , ma chère fille , que je n'en ai point eu depuis la Palisse ; je ne sais rien , du reste, de votre voyage jusqu'à Lyon , ni de votre route jusqu'en Provence; je suis bien assurée qu'il me viendra des lettres, je ne doute point que vous ne m'ayez écrit; mais je les attends , et je ne les ai pas : il faut se consoler, et s'amuser en vous écrivant. Vous saurez, ma petite, qu' avant-hier au soir, mercredi , après être revenue de chez M. de Coulanges, où nous faisons nos paquets les jours d'ordinaire, je songeai à me coucher; cela n'est pas extraordinaire, mais ce qui l'est beaucoup, c'est qu'à trois heures aprè minuit j'entendis crier au voleur, au feu , et ces cris i près de moi et si redoublés , que je ne doutai point que ce ne fût ici ; je crus même entendre qu'on parlait de ma pauvre petite-lille ; je ne doutai point qu'elle ne fût brûlée : de me levai dans cette crainte, sans lumière, avec un tremblement qui m'empêchait quasi de me soutenir. Je courus à son appartement , qui est le vôtre ; je trouvai tout dans une grande tranquillité ; mais je vis la maison de Guitaud toute en feu ; les flammes passaient par-dessus la maison de madame de Vauvineux : on voyait dans nos cours, et surtout chez M. de Guitaud, une clarté qui faisait horreur : c'étaient des cris , c'était une confusion , c'était un bruit épouvantable des poutres et des solives qui tombaient. Je fis ouvrir ma porte , j'envoyai mes gens au secours : M. de Guitaud m'envoya une cassette de ce qu'il a

de plus précieux ; je la mis dans mon cabinet , et puis je voulus aller dans la rue pour béer comme les autres; j'y trouvai M. et madame de Guitaud quasi nus , l'ambassadeur de Venise, tous ses gens, la petite de Vau vineux ^ qu'on portait tout endormie chez l'ambassadeur, plusieurs meubles et vaisselles d'argent qu'on sauvait chez lui. Madame de Vauvineux faisait démeubler ; pour moi, j'étais comme dans une île , mais j'avais grande pitié de mes pauvres voisins. Madame Guéton et son frère donnaient de très-bons conseils ; nous étions dans la consternation : le feu était si allumé qu'on n'osait en approcher, et l'on n'espérait la fm de cet embrasement qu'avec la fm de la maison de ce pauvre Guitaud. Il faisait pitié; il voulait aller sauver sa mère , qui brûlait au troisième étage ; sa femme s'attachait à lui, et le retenait avec violence ; il était entre la douleur de ne pas secourir sa mère et la crainte de blesser sa femme , grosse de cinq mois ; enfin il me pria de tenir sa femme , je le fis : il trouva que sa mère avait passé au travers de la flamme, et qu'elle était sauvée. Il voulut aller retirer quelques papiers; il ne put approcher du lieu où ils étaient : enfin il revint à nous dans cette rue où j'avais fait asseoir sa femme : des capucins , pleins de charité et d'adresse, travaillèrent si bien, qu'ils coupèrent le feu. On jeta de l'eau sur le reste de l'emtrasement , et enfin le combat finit faute de combattants , c'est-à-dire après que le premier et le second étage de l'antichambfe et de la petite chambre et du cabinet , qui sont à main droite du salon, eurent été entièrement consumés. On appela bonheur ce qui restait de la maison , quoiqu'il y ait pour Guitaud pour plus de dix mille écus de perte ; car on compte de faire rebâtir cet appartement, qui était peint et doré. Il y avait plusieurs beaux tableaux à M. Le Blanc, à qui est la maison ; il y avait aussi plusieurs tables, miroirs, minia-

' Chariotte-ÉlisabeUi de Cochetiict , mariée, en J679, à Charles de Rohan, prince de Guémené, duc de Monlbason. (P. )

turcs , meubles, tapisseries. Ils ont un grand regret à des lettres; je me suis imaginé que c'étaient des lettres de M. le Prince. Cependant, \ers les cinq heures du matin , il fallut songer à madame de Guitaud ; je lui offris mon lit; mais madame Guêton la mit dans le sien, parce qu'elle a plusieurs chambres meublées. Nous la fîmes saigner; nous envoyâmes quérir Bouchet : il craint bien que cette grande émotion ne la fasse accoucher devant les neuf jours. Elle est donc chez cette pauvre madame Guêton; tout le monde la vient voir, et moi je continue mes soins , parce que j'ai trop bien commencé pour ne pas achever. Vous m'allez demander comment le feu s'était mis à cette maison ; on n'en sait rien , il n'y en avait point dans l'appartement où il a pris. Mais si on avait pu rire dans une si triste occasion, quels portraits n'aurait-on pas faits de l'état où nous étions tous ? Guitaud était nu en chemise, avec des chausses ; madame de Guitaud était nu-jambes , et avait perdu une de ses mules de chambre ; madame de Yauvineux était en petite jupe sans robe de chambre ; tous les valets , tous les voisins, en bonnet de nuit ; l'ambassadeur était en robe de chambre et en perruque, et conserva fort bien la gravité de la sèrénissime; mais son secrétaire était admirable. Vous parlez de la poitrine d'Hercule; vraiment celle-ci était bien autre chose , on la voyait tout entière : elle est blanche , grasse , potelée , et surtout sans aucune chemise , car le cordon qui la devait attacher avait été perdu à la bataille. Voilà les tristes nouvelles de notre quartier. Je prie Deville ' de faire tous les soirs une ronde pour voir si le feu est éteint partout ; on ne saurait trop avoir de précautions pour éviter ce malheur. Je souhaite que l'eau vous ait été favorable ; en un mot , je vous souhaite tous les biens, et je prie Dieu qu'il vous garantisse de tous les maux.

M. de Ventadour devait être marié jeudi , c'est-à-dire

' Mallre d'hôtel de M. de Grignan.

hier ; il a la fièvre : la maréchale de La Mothe ' a perdu pour cinq cents écus de poisson. L'autre jour, à table chez M. du Mans , Courcelles dit qu'il avait deux bosses à la tête, qui l'empêchaient de mettre une perruque : cette sottise nous fit tous sortir de table avant qu'on eût achevé de manger du fruit, de peur d'éclater à son nez : un peu après d'Olonne arriva ; M. de La Rochefoucauld me dit : Madame, ils ne peuvent pas tenir tous deux dans cette chambre; et en effet, Courcelles sortit^.

Voilà bien des lanternes, ma chère enfant ; mais toujours vous dire que je vous aime, que je ne songe qu'à vous , que je ne suis occupée que de ce qui vous touche, que vous êtes le charme de ma vie , que jamais personne n'a été aimée si chèrement que vous , cette répétition vous ennuierait. J'embrasse mon cher Grignan et mon coadjuteur.

Mercredi 25 février 1671.

Je n'ai point encore reçujine lettre que je suis persuadée que vous m'avez écrite de Lyon avant que d'en partir ; je croirai difficilement qu'ayant pu m'écrire, et ayant écrit à M. de Coulanges, vous m'ayez oubliée. Je fais un grand bruit pour retrouver ce paquet. J'ai reçu la première lettre que vous m'écrivîtes le lendemain que vous y fûtes arrivée. Je ne suis pas encore à l'épreuve de tout ce que vous me mandez ; j'ai transi de vous voir passer de nuit cette montagne que l'on ne passe jamais qu'entre deux soleils et en litière ; je ne m'étonne pas si vos parties nobles ont été si

' Mademoiselle de La Mothe-Houdancourt , fille du maréchal , ne fut mariée au duc de Ventadour c|ue le 14 mars.

2 Madame d'Olonne était la femme la plus galante de la cour. M. d'Olonne étant près de mourir, on lui annonça un prêtre nommé Gornouaille ; il dit : Serai-Je encornai lié jusqu'à la mo'r/ .^ U était très- gourmand. C'est lui que La Bruyère a peint sous le nom de Clilon. Quant à M. do Courcelles, c'était unoflicier aux gardes, dont la femme marchait saub aucun désavantage sur les traces de madame d'Olonne.

culbiiU'cs. M. de Coulangcs avait mandé au' secrétaire de M. du Gué qu'on envoyât une litière à Roane; si vous aviez écrit un mot du jour que vous croyiez arriver, vous l'auriez trouvée infailliblement. Jamais personne comme vous ne s'est conduite comme vous avez fait , et jamais aussi on n'a hissé mourir de faim une pauvre femme : la prévoyance de la fourmi nous apprend qu'il faut faire des provisions où l'on en trouve , pour quand on n'en trouve point. Ma chère enfant , comme vous avez été traitée! Si j'avais été là , il n'en eût pas été de même, et je n'aurais pas pris votre courage pour de la force , comme on a fait. L'aventure de madame Robinet » m'aurait bien appris à ne pas vous consulter sur ce qui regarde votre personne. En un mot , vos fatigues ont été grandes ; il n'en est plus question présentement; mais tout ce qui vous touche ne me passe pas légèrement dans l'esprit. J'écris au coadjuteur sur sa bonne tète; qu'il vous montre ma lettre : en voilà une de Guitaud , qui vous réjouira. J'ai fait vos compliments à mesdames de Villars et de Saint-Géran : la première vous aime tendrement ; elle vous écrira. Faites mention , dans vos lettres , de ma tante , de la Troche , de la Vauvinette* et de la d'Escars; tout cela ne parle que de vous. Madame du Gué a mandé à M. de Goulanges que vous êtes belle comme un ange ; elle est charmée de vous et contente de vos politesses : elle mande qu'elle vous a mise dans votre bateau par un temps et par un calme admirables ; tout cela me donne de l'espérance, mais je ne serai tranquille qu'en apprenant que vous êtes arrivée à Arles. J'espère que Ripert vous aura fait descendre aux endroits périlleux; pour seigneur Corbeau^, je ne m'y fie plus. Je n'ai point sur le cœur de m'être divertie ni même de m'être distraite pendant votre voyage; je vous ai suivie pas à pas, et quand vous étiez

< royez la lettre du 19 novembre 1670.

^ Madame de Vauvir>e«x , veuve du comte de Vauvineux.

2 M. le coadjuteur d'Arles.

mal, je n'ai point été en repos; je vous suis aussi fidèle sur l'eau que sur la terre. Nous avons compté vos journées; il nous semble que vous arrivâtes dimanche à Arles. M. de La Bochefoucauld dit que je contente son idée sur l'amitié, avec toutes ses circonstances et dépendances. Il a eu encore des conversations avec Mellusine ', qui sont incomparables ; on ne peut les écrire , mais en gros elles s«nt comme vous les souhaitez. Votre enfant embellit tous les jours ; elle rit, elle connaît; j'en prends beaucoup de soin. Pecquet vient voir la nourrice très-souvent; je ne suis point si sotte sur cela que vous pensez : je fais comme vous, quand je ne me fie à personne , je fais des merveilles. Votre frère revint avant-hier ; je ne l'ai quasi pas vu, il est à Saint- Germain ; ses yeux se portent bien ; il nous faisait peur de sa santé, parce qu'il s'ennuyait à Nancy depuis le départ de madame Madruche.

Je reçois donc votre lettre du mercredi , que vous m'écrivîtes de Lyon un peu à la hâte , mais cela fait plaisir ; il en coûte des renouvellements de tendresse dont on est fort aise : je ne comprends point ceux qui veulent les éviter. Vous alliez vous embarquer, ma^chère fille; je recevrai de vos lettres de tous les endroits d'où vous pourrez m'écrire, j'en suis persuadée. Mon Dieu! que j'ai envie de savoir de vos nouvelles , et que vous m'êtes chère ! Il me semble que je fais tort à mes sentiments, de vouloir les expliquer avec des paroles : il faudrait voir ce qui se passe dans mon cœur sur votre sujet.

Le comte de Saint-Paul est présentement M. de Longueville ; son frère lui fit la donation de tout son bien lundi au soir : c'est environ trois cent mille livres de rente ; tous ses meubles , toutes ses pierreries , l'hôtel de Longueville ; en un mot , c'est le plus grand parti de France : si madame de Marans le peut épouser, elle fera une très-bonne

' Madame de Marans. Foyez sa lettre du li? février (671.

affaire. J'embrasse de tout mon cœur M. de Grignan; je ne fais point de réponse à sa dernière lettre ; a-t-il besoin de quelque chose, puisque vous êtes avec lui? Je vous aime, mon enfant, et vous embrasse avec la dernière tendresse. M. Vallot' est mort ce matin.

A Paris, vendredi 27 février 1671.

Rien ne dure cette année , pas môme la mort de M. Vallot , que je vous reprends ; il se porte bien , et au lieu de mourir, comme on me l'avait dit , il a pris une pilule qui l'a ressuscité. Il a dit au roi que le plus habile homme qu'il connût pour la médecine , c'était M. du Chesnai du Mans. Madame de Mazarin partit il y a deux jours pour Rome. M. de Nevers n'y doit aller que cet été avec sa femme. M. de Mazarin' se plaignit au roi qu'on envoyât sa femme à Rome, sans son consentement; que c'était une chose inouïe qu'on ôtât ainsi une femme de la domination de son mari, et qu'on lui fit donner vingt-quatre mille livres de pension par an , et douze mille francs présentement , pour un voyage qu'il n'approuvait point , et qui le déshonorait. Sa Majesté Técouta ; mais tout étant réglé, et le voyage résolu , il n'en fut autre chose. Pour madame de Mazarin , sur tout ce qu'on lui disait ici pour l'obliger de se remettre avec son mari , elle répondait toujours en riant, comme pendant la guerre civile : Point de Mazarin^ point de Mazarin.

A l'égard de madame de La Vallière , nous sommes au désespoir de ne pouvoir vous la remettre à Ghaillot ; mais

'' Premier médecin du roi.

' C'était le fils du maréclial de La Meilleraye. Le cardinal l'avait choisi pour en faire son héritier en lui donnant sa nièce et son nom. La dévotion le rendit fou. On peut lire dans les Mémoires de Saint-Simon les détails curieux de ses extravagances. Sa femme était cette fameuse Hortense de Mancini, qui, après tant de courses pour fuir son mari , alla mourir en AngleiCrrre , ainsi que Saint-Évremond , qui l'a chantée. ( A. G. ) •

elle est à la cour beaucoup mieux qu'elle n'a été depuis longtemps; il faut vous résoudre à l'y laisser. On appelle le due de Longueville l'abbé d'Orléans , et le comte de Saint- Paul , duc de Longueville. M. de Ventadour a la fièvre double tierce , de sorte que son mariage est ret£irdé. On dit mille belles choses là- dessus. Cette petite d'Houdancourt' est bien jolie. L'abbé de La Victoire^ lui disait l'autre jour : « Mademoiselle, il n'y a pas d'apparence que « vous refusiez à d'autres ce que vous accorderez à « M. de Ventadour. » Et Benserade disait : « Je voudrais 0 bien qu'une mère , une tante , une amie voulût se mêler « de gronder une femme comme celle-là, parce qu'elle « haïrait son mari et qu'elle aurait un galant ; ma foi , c( elle aurait bonne grâce. » M. de Duras a, cette année, pendant le voyage de Flandre, le même commandement général qu'avait M. de Lauzun l'année passée, et d'autant plus beau, qu'il y aura une fois plus de troupes. Le roi a donné à mademoiselle de La Mothe ^ , fille de la reine, deux cent mille francs : elle trouvera bientôt parti. M. de Lauzun a refusé le bâton de maréchal de France, que le roi voulait lui donner; il a dit qu'il ne le méritait pas; et que s'il avait assez servi , ce serait un honneur qu'il tiendrait fort cher, mais qu'il ne voulait l'avoir que par le bon chemin '^. D'Hacqueville , par ses soins, a fait avoir à M. le cardinal de Retz six mille livres de rente sur le même

' royez la lettre du mercredi 31 décembre 1G70.

^ Il se nommait Lenet; c'était le irère du procureur général au parlement de Dijon,

3 Mademoiselle de La Mothe-d'Argencourt Louis XIV l'aimait. Persécutée par Mazarin, qui n'avait pu s'en faire un espion auprès du jeune roi, elle se relira au couvent des religieuses de Sainte-Marie à ChaïUol , où elle resta jusqu'à la tin de sa vie , mais sans prononcer de voeux.

^ Le roi «lit à M. de Lauzun : « Je vous ferai si grand que vous n'aurez « pas sujet de regretter la fortune que je vous ôte; je vous fais, en atten- « dant, duc et pair et maréchal ëe France. —Sire, interromjit Lauzun, « vous avez fait tant de ducs qu'on n'est plus honoré de lélre, et pour le « bâton de maréchal de France . Votre Majesté pourra me le donner quand « je l'aurai mérité par mes services. •

( Mémoires inédits de Vabbc de Choisi. )

fonds qu'on a donné au cardinal de Bouillon, hormis qu'il n'en a pas l'obligation à messieurs du clergé.

» A Paris , vendredi au soir, 27 février 1671.

Le Rhône , ma chère fille , me tient fort au cœur ; je crois que vous êtes arrivée heureusement; mais j'aimerais bien à le savoir par vous : j'attends cette nouvelle avec une impatience digne de tout le reste. 11 nous semble que vous arrivâtes samedi à Arles; il nous semble que M. de Grignaa est venu au-devant de vous au Saint-Esprit ; il nous semble qu'il a été ravi de vous revoir et de vous ravoir ; il nous semble que vous avez fait comme mercredi votre entrée à Aix ; et puis, il nous semble que vous êtes bien lasse. Ma chère enfant, reposez -vous, au nom de Dieu; tenez-' vous au lit, restaurez-vous , et contez-moi bien l'état où vous êtes. Savez-vous que votre souvenir fait ici la fortune de ceux que vous en favorisez ? Les autres languissent après. Le petit mot pour ma tante ne se peut payer ; on est encore fort loin de vous oublier. On m'a tantôt dit mille horreurs de cette montagne de Tarare ; que je la hais I II y a un autre certain chemin où la roue est en l'air, et l'on tient le carrosse par l'impériale : je ne soutiens pas cette idée ; mais il n'est plus question de tout cela.

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