RÉPONSE A LA LETTRE DE VIENNE
Je la reçois présentement cette aimable lettre; ne voyezvous point comme je la reçois et avec quelle tendresse je la lis? Je crois que vous ne me demandez pas que je puisse être de sang-froid en cette occasion. 11 est vrai que la dignité de beauté où vous avez été élevée n'est pas d'une petite fatigue ; si vous n'étiez point belle, vous vous reposeriez : il faut choisir. Votre paresse me fait peur, ne la croyez pas sur ce choix ; il n'y a rien de si aimable que d'être belle ,
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c'est un présent de Dieu qu'il faut conserver. Vouî savez comme j'aime votre beauté; mon amour-propre m'y fait prendre intérêt : je vous la recommande pour l'amour de moi. Il me semble qu'on me va trouver bien habile en Provence d'avoir fait un si joli visage , si doux et si régulier. Vous êtes fâchée que votre nez ne soit pas de travers ; et moi , qui suis rangée , j'en suis ravie : je ne comprends pas ce que peuvent faire avec moi mes paupières bigarrées\ Mais ne croyez-vous point que M. de Coulanges et moi nous sommes sorciers de deviner tout ce que vous faites? Vous n'êtes point surprise des bords de votre Rhône ; vous les trouvez beaux, et ce fleuve n'est composé que d'eau comme les autres. Pour moi, j'en ai une idée extraordinaire ; il me semble qu'on devrait dire :
Mille sources de sang forment cette rivière ,
Qui, traînant des corps morts et de vieux ossements.
Au lieu de murmurer, fait des gémissements ".
Langlade vous rendra compte de sa visite chez Mellusine; en attendant, je puis vous dire que ce qu'il avait à faire n*était autre chose que d'avoir le plaisir de lui laver sa cornette; il l'a fait plus volontiers qu'un autre. Elle est, je vous assure, bien mortifiée et bien décontenancée : je la vis l'autre jour, elle n'a pas le mot à dire. Votre absence a renouvelé la tendresse de tous vos amis ; mais il faut que cette absence ne soit pas infinie , et quelque aversion que vous ayez pour les fatigues d'un long voyage , vous ne devez songer qu'à vous mettre en état de les recommencer. J'ai dit à M. de La Rochefoucauld ce que vous trouvez de* fatigues des autres , et l'application que vous en fait-^s : il m'a chargée de mille amitiés pour vous , mais d'un si bon ton , et accompagnées de si agréables louanges , qu'il mérite d'être aimé de vous.
' Foye2 ci-dessus la note de la page 86.
' Vers du Temple de la Mort , poème de PL. HsdMftr
Je ferai vos coniplinicnts à madame de Villars. Il y a ])resse à être nommé dans mes lettres : je vous remercie d'avoir fait mention de Brancas. Vous aurez vu votre tante' au Saint-Esprit, et vous aurez été reçue comme une reine. Ma fille, je vous conjure de me bien mander tout cela , et de me parler de M. de Grignan et de M. d'Arles '. Vous savez que nous avons réglé que l'on hait autant les détails des personnes qui sont indifférentes, qu'on les aime de celles qui ne le sont pas; c'est à vous à deviner de quel nombre vous êtes auprès de moi. Mascaron , Bourdaloue,^ me donnent tour à tour des plaisirs et des satisfactions qui doivent, pour le moins, me rendre sainte : dès que j'entends quelque chose de beau , je vous souhaite ; vous avez part à tout ce que je pense : j'admire en moi, tous les jours, les effets naturels d'une extrême amitié. Je vous embrasse tendrement, embrassez-moi aussi. Une petite amitié à mon coadjuteur; pour M. de Grignan, il me semble qu'il est si glorieux de vous avoir, qu'il n'écoute plus personne.
A Paris, mardi 3 mars <C71.
Si VOUS étiez ici, ma chère enfant, vous vous moqueri?z de moi ; j'écris de provision , mais c'est par une raison bien différente de celle que je vous donnais un jour, pour m'excuser d'avoir écrit à quelqu'un une lettre qui ne devait partir que dans deux jours ; c'était parce que je ne me souciais guère de lui, et que dans deux jours je n'aurais pas autre chose à lui dire. Voici tout le contraire : c'est que je me soucie beaucoup de vous , que j'aime à vous entretenir à toute heure, et que c'est la seule consolation que je puisse
' Anrx d'Ornano, femnie de François de Lorraine, comte d'Harcourt, et scBur de Marguerite dOrnano, mère de M. de Grignan. ( P. )
'François Adhémar de Monteil, archevêque d'Arles, commandeur des ordres du roi , oncle de M. de Grignan. ( P. )
avoir présentement. Je suis aujourd'hui toute seule dans HQa chambre , par l'excès de ma mauvaise humeur. Je suis lasse de tout; je me suis fait un plaisir de diner ici, et je m'en fais un de vous écrire hors de propos ; mais , hélas I vous n'avez pas de ces sortes de loisirs. J'écris tranquillement, et je ne comprends pas que vous puissiez lire de même : je ne vois pas un moment où vous soyez à vous ; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se lasser d'être auprès de vous , et qui peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des harangues , des infinités de compliments, de civilités, de visites ; on vous fait des honneurs extrêmes ; il faut répondre à tout cela , vous êtes accablée ; moi-même, sur ma petite boule , je n'y suffirais pas. Que fait votre paresse pendant tout ce fracas ? Elle souffre , elle se retire dans quelque petit cabinet, elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place; elle vous attend dans quelque moment perdu pour vous faire au moins souvenir d'elle, et vous dire un mot en passant. Hélas ! dit-elle, m'avez-vous oubliée? Songez que je suis votre plus ancienne amie, celle qui ne vous a jamais abandonnée, la fidèle compagne de vos plus beaux jours ; que c'est moi qui vous consolais de tous les plaisirs, et qui même quelquefois vous les faisais haïr, qui vous ai empêchée de mourir d'ennui, et en Bretagne et dans votre grossesse. Quelquefois votre mère troublait nos plaisirs, mais je savais bien où vous reprendre; présentement je ne sais plus où j'en suis : les honneurs et les représentations me feront périr, si vous n'avez soin de moi. Il me semble que vous lui dites en passant un petit mot d'amitié, vous lui donnez quelque espérance de vous posséder a Grignan; mais vous passez vite, et vous n'avez pas le loisir d'en dire davantage. Le devoir et la raison sont autour de vous, et ne vous donnent pas un moment de repos; moi-même, qui les ai toujours tant honorés , je leur suis contraire , et ils me le sont; le moyen qu'ils vous laissent le temps de lire de telles lanterneries? Je vous assure , ma chère enfant, que.
DE MADAME DE SE VIGNE fSS
je songe à vous continuellement, et je sens tous les jours ce que vous me dites une fois, qu'il ne fallait point appuyer sur certaines pensées : si l'on ne glissait pas dessus , on serait toujours en larmes, c'est-à-dire moi. Il n'y a lieu dans cette maison qui ne me blesse le cœur; toute votre chambre me tue; j'y ai fait mettre un paravent tout a» milieu, pour rompre un peu la \ue ; une fenêtre de ce degré, par où je vous vis monter dais le carrosse de d'Hacqueville, et par où je vous rappelai, me fait peur à moimême , quand je pense combien alors j'étais capable de me jeter par la fenêtre, car je suis folle quelquefois; ce cabinet^ où je vous embrassai sans savoir ce que je faisais ; ces Capucins ' , où j'allai entendre la messe ; ces larmes qui tombaient de mes yeux à terre, comme si c'eût été de l'eau. qu'on eût répandue ; Sainte-Marie, madame de La Fayette, mon retour dans cette maison , votre appartement, la nuit^ le lendemain ; et votre première lettre, et toutes les autres, et encore tous les jours , et tous les entretiens de ceux qui entrent dans mes sentiments : ce pauvre d'Hacqueville est le premier; je n'oublierai jamais la pitié qu'il eut de moi. Voilà donc où j'en reviens, il faut glisser sur tout cela, et se bien garder de s'abandonner à ses pensées et aux mouvements de son cœur. J'aime mieux m' occuper de la vie que vous faites maintenant ; cela me fait une diversion y sans m'éloigner pourtant de mon sujet et de mon objet, qui est ce qui s'appelle poétiquement l'objet aimé. Je songe donc à vous, et je souhaite toujours de vos lettres ; quand je viens d'en recevoir, j'en voudrais bien encore. J'en attends présentement, et je reprendrai ma lettre quand j'aurai reçu de vos nouvelles. J'abuse de vous, ma très-chère; j'ai voulu aujourd'hui me permettre cette lettre d'avance; mon cœur en avait besoin , je n'en ferai pas une coutume.
' Les Capucins de la rue d'Orléaiis au Marais. Ce monastère n'existe plus.
A Paris, mercredi 4 mars 1671.
Ah , ma fille, quelle lettre ! quelle peinture de l'état où vous avez été ! et que je vous aurais mal tenu ma parole, si je vous avais promis de n'être point effrayée d'un si grand péril. Je sais bien qu'il est passé : mais il est impossible de se représenter votre vie si proche de sa fin sans frémir d'horreur : et M. de Grignan vous laisse embarquer pendant un orage; et quand vous êtes téméraire, il trouve plaisant de l'être encore plus que vous ; au lieu de vous faire attendre que l'orage soit passé , il veut bien vous exposer : ah , mon Dieu ! qu'il eût été bien mieux d'être timide , et de vous dire que si vous n'aviez point de peur, il en avait, lui, €t ne souffrirait point que vous traversassiez le Rhône par un temps comme celui qu'il faisait ! Que j'ai de peine à comprendre sa tendresse en cette occasion ! ce Rhône , qui fait peur à tout le monde, ce pont d'Avignon, où l'on aurait tort de passer en prenant de loin toutes ses mesures ; un tourbillon de vent vous jette violemment sous une arche ; et quel miracle que vous n'ayez pas été brisés et noyés dans "un moment! Je ne soutiens pas cette pensée, j'en frissonne, et je m'en suis réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la maîtresse. Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de l'eau? De bonne foi , n'avez- vous point été effrayée d'une mort si proche et si inévitable? Une autre fois ne serez-vous point un peu moins hasardeuse? Une aventure comme celle-là ne vous fera-t-elle point voir les dangers aussi terribles qu'ils le sont? Je vous prie dem'avouer ce qui vous en est resté ; je crois du moins que vous avez rendu grâces à Dieu de vous avoir sauvée ; pour moi , je suis persuadée que les messes que j'ai fait dire tous les jours pour vous ont fait ce miracle , et je suis plus obligée à Dieu de vous avoir conservée dans cette occasion , que
de m' avoir fait naître ; c'est à M. de Grignan que je m'en prends. Le coadjuteur a bon temps : il n'a été grondé que pour la montagne de Tarare ; elle me paraît présentement comme les pentes de Nemours. M. Busche ' m'est venu voir tantôt; j'ai pensé l'embrasser en songeant comme il vous a bien menée ; je l'ai fort entretenu de vos faits et gestes , et puis je lui ai donné de quoi boire un peu à ma santé. Cette lettre vous paraîtra bien ridicule; vous la recevrez dans un temps où vous ne songerez plus au pont d'Avignon. Faut-il que j'y pense , moi , présentement ! C'est le malheur des commerces si éloignés ; il faut s'y résoudre , et ne pas même se révolter contre cet inconvénient. Cela est naturel , et la contrainte serait trop grande d'étouffer toutes ses pensées; il faut entrer dans l'état naturel où l'on est , en répondant à une chose qui tient au cœur : vous serez donc obligée de m'excuser souvent. J'attends des relations de votre séjour à Arles ; je sais que vous y aurez trouvé bien du monde. Ne m' aimez- vous point de vous avoir appris l'italien ? Voyez comme vous vous en êtes bien trouvée avec ce vice-légat : ce que vous dites de cette scène est excellent; mais que j'ai peu goûté le reste de votre lettre ! Je vous épargne mes éternels recommencements^ sur ce pont d'Avignon ; je ne l'oublierai de ma vie.
A Paris, vendredi 6 mars 167i.
Il est aujourd'hui le 6 de mars; je vous conjure de me mander comment vous vous portez : si vous vous portez bien, vous êtes malade; mais si vous êtes malade, vous vous portez bien. Je souhaite, ma fille , que vous soyez malade, afin que vous ayez de la santé au moins pour quelque temps : voilà une énigme bien difficile à comprendre et à
' Le conducteur de madame de Grignan.
2 Mol de Bussy-Rabutin,
deviner; j'espère que vous me l'expliquerez. Vous me faites une relation divine de votre entrée dans Arles ; mais il me semble que vous auriez grand besoin de vous reposer un peu : vous avez toute la fatigue de votre voyage à digérer ; quel temps prendrez-vous pour cela ? Vous êtes là comme la reine ; elle ne se repose jamais, elle est toujours comme vous êtes depuis quelque temps ; il faut donc prendre son esprit , et avoir patience au milieu de toutes vos cérémonies. Je suis persuadée que M. de Grignan est bien charmé de la réception qu'on vous fait : vous ne me parlez guère de lui , et c'est de ce détail que je serais curieuse. Je crois que le coadjuteur a été noyé sous le pont d'Avignon. Ah, mon Dieul cet endroit est encore bien noir dans ma tête. Dites-moi si cette expérience ne vous fera point un peu moins hardie; il faut qu'il vous en coûte toujours ; témoin votre première grossesse %• il a pensé m'en coûter bien cher cette fois , aussi bien qu'à vous. Voilà le Rhône passé ; mais j'ai peur que vous ne vouliez ta ter de quelque précipice , et que personne ne vous en empêche : ma chère fille , ayez pitié de moi , si vous n'avez pitié de vous. Le cocher de madame de Caderousse ' fait assez souvenir de celui du cardinal de Retz. Ahl monsieur BuschCy que vous êtes divin I Je vous ai conté comme je l'avais bien reçu. Je suis persuadée que cette pauvre Caderousse mourra bientôt ; à peine sait-on ici si elle est morte ou vive : j'en dirai des nouvelles, si on veut les écouter. Corbinelli m'écrit des merveilles de vous; mais ce qui le charme, c'est qu'il croit et qu'il voit que vous m'aimez : il a tant d'amitié pour moi , qu'il est ravi que l'on soit dans son goût. Mais que je le trouve heureux de vous voir, de vous toucher, d'écrire auprès de vous ! Je crois que vous aurez eu aussi quelque joie de voir un de mes amis, et qui est le vôtre si véritablement.
' La fausse-couche de Livry. ( P. )
^ Fille de madame Duplessis-Guénégaud, ( P. )
DE MADAME DE SEVIGNE. t8<)