MONSIEUR DE BARILLON
J'interromps la plus aimable mère du monde pour vous dire trois mots , qui ne seront guère bien arrangés , mais qui seront vrais. Sachez donc , Madame, que je vous ai toujours plus aimée que je ne vous l'ai dit, et que si jamais je gouverne, la Provence n'aura plus de gouvernante. En attendant, gouvernez-vous bien, et régnez doucement sur les peuples que Dieu a soumis à vos lois. Adieu , Madame ,. ie quitte Paris sans regret.
C'est ce pauvre Barlllon qui m a interrompue , et qui ne me trouve guère avancée de ne pouvoir pas encore recevoir de vos lettres sans pleurer. Je ne le puis, ma fille, mais ne souhaitez point que je le puisse; aimez mes tendresses, aimez mes faiblesses; pour moi, je m'en accommode fort bien. Je les aime bien mieux que des sentiments de Sénèque et d'Épictète. Je suis douce, tendre, ma chère enfant , jusques à la folie ; vous m'êtes toutes choses , je ne connais que vous. Hélas I je suis bien précisément comme vous pensez, c'est-à-dire, d'aimer ceux qui vous aiment et qui se souviennent de vous; je le sens tous les jours. Quand je trouvai Mellusine ^ ,\e cœur me battit de colère et d'émotion; elle s'approcha, comme vous savez, et me dit : Hé bien. Madame, êtes-vous bien fôchée? — Oui, Madame, lui dis-je; on ne peut pas plus. — Ah, vraiment! je le crois ; il faudra vous aller consobr. — Madame, n'en prenez pas la peine, ce serait une chose inutile. — Mais , me dit-elle, n'étes-vous pas chez vous? — Non , Madame , on ne m'y trouve jamais. — Voilà notre dialogue. Je vous assure qu'elle est débellée , comme dit Coulanges : il ne me semble pas qu'elle ait une langue présentement. Mais
' Conseiller d'Élat, ambassadeur en Angleterre. , ' Madame de ILirans. Lettre du 6 février précédenl. (G.
DE MADAME DE SEVIGNE. l'o;;
je veux revenir à mes lettres, qu'on ne vous envoie point : j'en suis au désespoir. Croyez-vous qu'on les ouvre? cro} c/vous qu'on les garde? Hélas ! je conjure ceux qui prennent cette peine de considérer le peu de plaisir qu'ils ont ;i cette lecture, et le chagrin qu'ils nous donnent. Messieurs. du moins ayez soin de les faire recacheter, afin qu'ellej; arrivent tôt ou tard. Vous parlez de peinture : vraiment vous m'en faites une de l'habit de vos dames, qui vaut tout ce qu'une description peut valoir. Vous dites que vous voudriez bien me voir entrer dans votre chambre, et m'entendre discourir. Hélas! c'est ma folie que de vous voir, de vous parler, de vous entendre; je me dévore de cette envie et du déplaisir de ne vous avoir pas assez écoutée, pas assez regardée. Il me semble pourtant que je n'en perdais guère les moments; mais enfin je n'en suis pas contente, je suis folle. Il n'y a rien de plus vrai; mais vous êtes obligée d'aimer ma folie. Je ne comprends pas comme on peut tant penser à une personne; n'aurai-je jamais tout pensé? Non, que quand je ne penserai pliïs. Le billet de M. de Grignan est très-joli. Je lui ferai réponse, et je le prie de m'aimer toujours ; pour votre fille , je l'aime ; vous savez pourquoi et pour qui.
A Paris, vendredi 20 mars i67i.
Monsieur le coadjuteur de Rheims' était l'autre jour avec nous chez madame de Coulanges. Je me plaignis a lui du désordre de la poste ; il me dit qu'elle lui faisait des tours aussi bien qu'à moi ; qu'il vous avait écrit deux fois, et qu'il n'avait point eu de réponse. Mettez la main sur la conscience, ma bonne , et payez vos dettes. 11 s'en est all(' à Rheims, et madame de Coulanges lui disait : Quelle folie d'aller à Rheims! et qu'allez-vous faire là? Vous vous y
' Charles-Maurice Le Tellier, frère du ministre Louvois. ( P ;
ennuierez comme un chien : demeurez ici, nous nous promènerons. Ce discours à un archevêque nous fit rire, et elle aussi ; nous ne le trouvâmes nullement canonique , et nous comprimes pourtant que si plusieurs dames le tenaient à des prélats , elles ne perdraient peut-être pas leurs paroles. M. de La Rochefoucauld m'a demandé plus de dix fois si vous n'aviez point reçu ses dragées , et je lui ai dit toutes vos douceurs là-dessus. Voici une histoire qu'il vous envoie cette fois au lieu de dragées. Le comte d'Estrées lui a conté qu'en son voyage de Guinée il se trouva parmi des ehrétiens ; qu'étant entré dans une église , il y trouva vingt chanoines nègres tout nus avec des bonnets carrés , et une aumusse au bras gauche , qui chantaient les louanges de Dieu. Il vous prie de faire réflexion sur cette rencontre , et de ne pas croire qu'ils eussent le moindre surplis , car ils étaient comme quand on sort du ventre de sa mère, et noirs comme des diables. Voilà ma commission.
Madame de Guise a fait un faux pas à Versailles ; elle n'en a rien dit : eUe est accouchée , à quatre mois , d'un pauvre petit garçon, qui n'a point été baptisé. Voilà un bel exemple pour se conserver, et pour ne point cacher ses fausses démarches. D'HacquevJlle vous a envoyé une assez plaisante chanson sur M. de Longueville : c'est à l'imitation d'un certain récit de ballet que vous ne connaissez point , et que je vous ai dit qui était le plus beau du monde. Je le sais , et je le chante bien. La lettre que vous avez écrite à Guitaud est fort jolie ; j'aime passionnément vos lettres. Si les miennes vous peignent bien ce que je vous dis, et que vous croyiez le voir, vous vous souviendrez des chanoines de Guinée. On donna l'autre jour au père Desmares un billet en montant en chaire; il le lut avec ses lunettes; c'était :
De par monseigneur de Paris,
On déclare à tous les maris
Que leurs femmes on baisera , alléluia.
Il en lut plus de la moitié : on pensa mourir de rire. Il y a des gens de bonne iiumeur, comme vous voyez. Je crois que vous savez que Mademoiselle a chassé Guilloire : le pauvre Ségrais ne tient à guère ; c'est qu'iis ont témoigné trop librement leurs sentiments sur M. de Lauzun. Dites un petit mot de madame de Lavardin dans une de vos lettres ; elle est toujours enthousiasmée de votre mérite, et moi de la tendresse que j'ai pour vous : si je ne vous en parle pas assez à mou gré , c'est par discrétion ; mais , en un mot , vous m'occupez tout entière; et sans vous donner aucun rendez-vous d'esprit, comme mademoiselle de Scudéri , soyez assurée que vous ne sauriez penser à moi en aucun temps que je ne pense à vous. Regardez un peu la lune, cette lune que je regarde aussi; nous voyons la même chose, quoiqu'à deux cents lieues l'une de l'autre.
A Paris, lundi 23 mars 1671.
Cela n'est-il pas cruel de n'avoir pas encore reçu vos lettres? Voilà M. de Goulanges qui a reçu les siennes, et qui me vient insulter. Il m'a montré votre réponse à Vex voto, qui est tellement à mon gré, que je l'ai lue deux fois avec plaisir. Ah! que vous écrivez à ma fantaisie! Cet ex voto , qui fut fait au bout de la table où je vous écrivais, me réjouit fort , et me fit souvenir du jour que je fus si malheureusement pendue. Vous souvient-il combien vous me fûtes cruelle ce jour-là? Vous me condamnâtes sans miséricorde, et toute la sollicitation de d'Hacqueville ne put pas même vous obliger à revoir mon procès. Il est vrai que je fis une grande faute , mais aussi d'être pendue haut et court, comme je le fus, c'était une grande punition. La chanson de M. de Coulanges était bonne aussi ; il y a plaisir de vous envoyer des folies , vous y répondez délicieusement. Vous savez que rien n'attrape tant que quand on croit avoir
écrit pour divertir ses amis, et qu'il arrive qu'ils n'y prennent pas garde, ou qu'ils n'en disent pas un mot. Vous n'avez pas cette cruauté : vous êtes aimable en tout et partout; hélas ! combien vous êtes aimée aussi 1 combien de cœurs où vous êtes la première I II y a peu de gens qui puissent se vanter d une telle chose. M. de Coulanges vous écrit la plus folle lettre du monde, et d'après le naturel; elle m'a fort divertie. Enfin les femmes sont folles ; il semble qu elles aient toutes la tête cassée : on leur met le premier appareil, et elles se reposent comme d'une opération; cette folie vous réjouirait fort, si vous étiez ici. Je fus hier chez M. de La Rochefoucauld ; je le trouvai criant les hauts cris : ses douleurs étaient à un tel point que toute sa constance était vaincue, sans qu'il en restât un seul Ijrin; l'excès de ces douleurs l'agitait de telle sorte qu'il était en Tair dans sa chaise avec une fièvre violente. Il me fit une pitié extrême : je ne l'avais jamais vu en cet état; il me pria de vous le mander, et de vous assurer que les roués ne souffrent point en un moment ce qu'il souffre la moitié de sa vie, et qu'aussi il souhaite la mort comme le coup de grâce. Sa nuit n'a pas été meilleure.
Je reçois présentement votre lettre , et me voilà toute seule dans ma chambre pour vous écrire et vous faire réponse. Au sortir d'un lieu où j'ai dîné , je reviens fort bien chez moi , et quand j'y trouve une de vos lettres, j'entre et j'écris : rien n'est préféré à ce plaisir, et je languis après les jours de poste. Ahî ma fille, qu'il y a de différence de ce que j'ai pour vous, et de ce que l'on a pour quelqu'un qu'on n'aime point I Vous voulez que je lise de sang-froid le récit du péril que vous avez couru; j'en ai été encore plus effrayée par les lettres qu'on m'a montrées d'Avignon et d'ailleurs , que par les vôtres. Je comprends bien le dépit qui fit dire à M. de Grignan : vogue la galère. En vérité, YJ5US êtes quelquefois capable de mettre au désespoir ; si vous m'aviez caché cette aventure, je l'aurais apprise d'ail-
DE MADAMI-: DE SEVIGNE. 207
leurs , et je vous en aurais su très-mauvais gré. Je vous avoue que je serai très-mal contente de M. de Marseille, s'il ne fait ce que nous souhaitons. Il a beau dire, je ne tàte point de son amour pour la Provence; quand je vois qu'il ne dit rien pour empêcher les quatre cent cinquante mille francs, et qu'il ne s'écrie que sur une bagatelle, je suis sa très-humble servante. J'ai une extrême impatience de savoir ce qui sera enfin résolu. Madame d'Angoulême m'a dit qu'on lui avait mandé que vous étiez la personne du monde la plus polie ; elle vous fait mille compliments. Vous ne voulez point du tout me dire la date des lettres que vous recevez de moi; j'ai un billet, mais je ne trouve pas ce que vous vouliez. Au moins, mandez-moi quand vous aurez reçu deux éventails que je vous donne et que je vous envoie par cette poste. Je crains plus que vous mon voyage de Bretagne ; il me semble que ce sera encore une autre séparation , une douleur sur une douleur, et une absence sur une absence ; enfin je commence à m'affliger tout de bon : ce sera vers le commencement de mai. Pour mon autre voyage, dont vous m'assurez que le chemin est libre, vous savez qu'il dépend de vous ; je vous l'ai donné : vous manderez à d'Hacqueville en quel temps vous voulez qu'il soit placé. M. de Vivonne a bonne mémoire de me faire un compliment si vieux ; faites-lui mes compliments ; je lui écrirai dans deux ans. N'êtes-vous pas à merveille avec Bandol ' ? dites-lui mille amitiés pour moi : il a écrit une lettre à M. de Coulanges, une lettre qui lui ressemble , et qui est aimable. Prenez garde, au reste, que votre paresse ne vous fasse perdre votre argent au jeu : ces petites pertes fréquentes sont comme les petites pluies, qui gâtent bien les chemins. Je vous embrasse, ma chère fille; si vous pouvez, aimez-moi toujours, puisque c'est la seule chose que je souhaite en ce monde , pour la tranquillité de mon âme ,
' Le président de Bandol.
je fais bien d'autres souhaits pour ce qui vous regarde ; enfin, tout tourne ou sur vous , ou de vous , ou par vous.
A Livry, mardi saint 24 mars 1671.
Voici une terrible causerie , ma chère enfant; il y a trois heures que je suis ici. Je suis partie de Paris avec l'abbé, Hélène , Hébert et Marphise \ dans le dessein de me retirer du monde et du bruit pour jusqu'à jeudi au soir : je prétends être en solitude; je fais de ceci une petite Trappe , je veux y prier Dieu , y faire mille réflexions ; j'ai résolu d'y jeûner beaucoup pour toutes sortes de raisons , de marcher pour tout le temps que j'ai été dans ma chambre, et surtout de m'ennuyer pour l'amour de Dieu. Mais ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela , c'est de penser à vous, ma fille; je n'ai pas encore cessé depuis que je suis arrivée, et ne pouvant contenir tous mes sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée sombre que vous aimez , assise sur ce siège de mousse où je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici? et de quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur ? H n'y a point d'endroit , point de lieu, ni dans la maison , ni dans l'église , ni dans le pays , ni dans le jardin , où je ne vous aie vue ; il n'y en a point qui ne me fasse souvenir de quelque chose. De quelque manière que ce soit, cela me perce le cœur : je vous vois, vous m'êtes présente ; je pense et repense à tout. Ma tête et mon esprit se creusent ; mais j'ai beau tourner, j'ai beau chercher, cette chère enfant que j'aime avec tant de passion est à deux cents lieues de moi , je ne l'ai plus ; sur cela je pleure, sans pouvoir m'en empêcher. Ma chère bonne, voilà qui est bien faible; mais pour moi, je ne sais point
' Hélène, femme de chambre de Madame de Sévigné ; Hébert , son valet de chambre , et Marphise , sa chienne. ( M. ]
être forte contre une tendresse si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle disposition vous serez en lisant cette lettre; le hasard fera qu'elle viendra mal à propos, et qu'elle ne sera peut-être pas lue de la manière qu'elle est écrite. A cela Je ne sais point de remède : elle sert toujours à me soulager présentement; c'est au moins ce que je lui demande. L'état où ce lieu m'a mise est une chose incroyable. Je vous prie de ne point parler de mes faiblesses; mais vous devez les aimer et respecter mes larmes, puisqu'elles viennent d'un cœur tout à vous.
A Livry, jeudi saint 26 mars f671.
Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré pour vous depuis, que je suis ici , je serais très-bien disposée pour faire mes pâques et mon jubilé. J'ai passé ici le temps que j'avais résolu , de la manière dont je l'avais imaginé , à la réserve de votre souvenir, qui m'a plus tourmenté que je ne l'avais prévu. C'est une chose étrange qu'une imagination vive , qui représente toutes les choses comme si elles étaient encore ; sur cela on songe au présent , et quand on a le cœur comme je l'ai , on se meurt. Je ne sais où me sauver de vous : notre maison de Paris m'assomme encore tous les jours , et Livry m'achève. Pour vous , c'est par un effort de mémoire que vous pensez à moi : la Provence n'est point obligée de me rendre à vous , comme ces lieux-ci doivent vous rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans la tristesse que j'ai eue ici ; une grande solitude , un grand silence , un office triste , des Ténèbres chantées avec dévotion , un jeûne canonique , et une beauté dans ces jardins dont vous seriez charmée : tout cela m'a plu. Je n'avais ja- ^ mais été à Livry la semaine sainte; hélas ! que je vous y ai souhaitée ! Quelque difficile que vous soyez sur la solitude, vous auriez été contente de celle-ci ; mais je m'en retourne
à Paris par nécessité; j'y trouverai de vos lettres, et je veux demain aller à la Passion du père Bourdaloue ou du père Mascaron : j'ai toujours honoré les belles Passions. Adieu , ma chère petite , j'achèverai cette lettre à Paris : voilà ce que vous aurez de Livry : si j'avais eu la force de ne vous y point écrire et de faire un sacrifice à Dieu de tout ce que j'y ai senti , cela vaudrait mieux que toutes les pénitences du monde; mais , au lieu d'en faire un bon usage , j'ai cherché de la consolation à vous en parler : ah , ma fille , que cela est faible et misérable !
A Paris, vendredi saint 27 mars 1671.
J'ai trouvé ici un gros paquet de vos lettres ; je ferai réponse aux messieurs quand je ne serai pas si dévote : en attendant', embrassez votre cher mari pour moi ; je suis touchée de son amitié et de sa lettre. Je suis bien aise de savoir que le pont d'Avignon est encore sur le dos du coadjuteur ; c'est donc lui qui vous y a fait passer, car, pour le pauvre Grignan , il se noyait par dépit contre vous ; il aimait autant mourir que d'être avec des gens si déraisonnables : le coadjuteur est perdu d'avoir ce crime avec tant d'autres. Je suis très-obligée à Bandol de m'avoir fait une si agréable relation. Mais d'où vient, mon enfant , que vous craignez qu'une autre lettre n'efface la vôtre? vous ne l'avez donc pas relue? car, pour moi, qui l'ai lue avec attention, elle m'a fait un plaisir sensible , un plaisir à n'être effacé par rien , un plaisir trop agréable pour uu jour comme aujourd'hui. Vous contentez ma curiosité sur mille choses que je voulais savoir : je me doutais bien que les prophéties auraient été entièrement fausses à l'égard de Vardes ; je me doutais bien aussi que vous n'auriez fait aucune incivilité ; je me doutais bien encore de l'ennui que vous avez , et ce qui vous surprendra, c'est que, quelque aversion
que je vous aie toujours vue pour les narrations, j'ai cru que vous aviez trop d'esprit pour ne pas voir qu'elles sont quelquefois agréables et nécessaires. Je crois qu'il n'y a rien qu'il faille entièrement bannir de la conversation , et que le jugement et les occasions doivent y faire entrer tour à tour tout ce qui est le plus à propos. Je ne sais pourquoi vous dites que vous ne contez pas bien ; je ne connais personne qui attache plus que vous : ce ne serait pas une sorte de chose à souhaiter uniquement ; mais quand cela tient à l'esprit et à la nécessité de ne rien dire qui ne soit agréable, je pense qu'on doit être bien aise de s'en acquitter comme vous faites.
J'ai entendu la passion du Mascaron , qui en vérité a été très-belle et très-touchante. J'avais grande envie de me jeter dans le Bourdaloue; mais l'impossibilité m'en a ôté le goût : les laquais y étaient dès ntercredi , et la presse était à mourir. Je savais qu'il devait redire celle que M. de Grignan et moi nous entendîmes l'année passée aux Jésuites; et c'était pour cela que j'en avais envie : elle était parfaitement belle, et je ne m'en souviens que comme d'un songe. Que je vous plains d'avoir eu un méchant prédicateur 1 Mais pourquoi cela vous fait-il rire ? J'ai envie de vous dire encore ce que je vous dis une fois : Ennuyez-vous, cela est si méchant. Je n'ai jamais pensé que vous ne fussiez pas très-bien avec M. de Grignan, je ne crois pas avoir témoigné que j'en doutasse; tout au plus , je souhaiterais en entendre un mat de lui ou de vous, non point par manière de nouvelle, mais pour me confirmer une chose que je désire avec tant de passion. La Provence ne serait pas supportable sans cela , et je comprends bien aisément tous les soins de M. de Grignan pour vous empêcher d'y mourir d'ennui; nous avons, lui et moi, les mêmes symptômes. Le maréchal d' Al bref a gagné un procès de quarante
' Cësar-Phébus l'Albret, comte de Miossens.
mille livres de rente en fonds de terre ; il rentre dans tout le bien de ses grands-pères ; il ruine tout le Béarn : vingt familles avaient acheté et revendu ; il faut rendre tout cela avec les fruits depuis cent ans : c'est une épouvantable affaire pour les conséquences. Adieu , ma très-chère ; je voudrais bien savoir quand je ne penserai plus tant à vous ; il faut répondre :
Comment pourrais-je vous le dire ?
Rien n'est plus incertain que l'heure de la mort *.
Mon cher Grignan , je vous embrasse. Je ferai réponse à votre jolie lettre. Adieu, petit démon qui me détourne^; je devrais être à ténèbres il y a plus d'une heure.
A Paris, mercredi l*' avril 1671.
Je revins hier de Saint-Germain ; j'étais avec madame d'Arpajon. Le nombre de ceux qui me demandèrent de vos nouvelles est aussi grand que celui de tous ceux qui composent la cour. Je pense qu'il est bon de distinguer la reine, qui fit un pas vers moi, et me demanda des nouvelles de ma fille , sur son aventure du Rhône : je la remerciai de l'honneur qu'elle vous faisait de se souvenir de vous. Elle reprit la parole , et me dit : Contez-moi comme elle a pensé périr. Je me mis à lui conter votre belle hardiesse de vouloir traverser le Rhône par un grand vent , et que ce vent vous avait jetée rapidement sous une arche à deux doigts du pilier, où vous auriez péri mille fois , si vous l'aviez touché. La reine me dit : Et son mari était-il avec elle? — Oui, madame, et M. le coadjuteur aussi. — Vraiment, ils ont grand tort, reprit-elle, et fit des hélas, et dit des choses très-obligeantes pour vous. Il vint ensuite bien des duches-
' Vers de Mon treuil.
SCS, entre autres la jeune Ventadour, très-belle et trèsjolie. On fut quelques moments sans lui apporter ce divin tabouret; je me tournai vers le grand-maître' , et je dis : Hélas 1 qu'on le lui donne, il lui coûte assez cher*; il fut de mon avis. Au milieu du silence du cercle, la reine se tourne, et me dit : A qui ressem'ble votre petite-fille? Madame, lui dis-je, elle ressemble à M. de Grignan. S. M. fit un cri : J'en suis fâchée; et me dit doucement : Elle aurait mieux fait de ressembler à sa mère ou à sa grand' mère. Voilà ce que vous me valez de faire ma cour. Le maréchal de Bellefonds m'a fait promettre de le tirer de la presse; M. et madame de Duras , à qui j'ai fait vos compliments, MM. de Charost et de Montausier, et tutti quanti, vous les rendent au centuple. J'ai donné votre lettre à M. deCondom. Je ne dois pas oubher M. le dauphin et Madejnoiselle , qui m'ont fort parlé de vous. J'ai vu madame de Ludres; elle vint m'aborder avec une surabondance d'amitié qui me surprit; elle me parla de vous sur le même ton ; et puis tout d'un coup , comme je pensais lui répondre , je trouvai qu'elle ne m'écoutait plus , et que ses beaux yeux trottaient par la chambre : je le vis promptement, et ceux qui virent que je le voyais me surent bon gré de l'avoir vu , et se mirent à rire. Elle a été plongée dans la mer, la mer l'a vue toute nue , et sa fierté en est augmentée ; j'entends la fierté de la mer, car pour la belle, elle en est fort humiliée.
Les coiffures hurluberlu m'ont fort divertie; il y en a que l'on voudrait souffleter. La Ghoiseul ressemblait, comme dit Ninon , à un printemps d'hôtellerie ^ comme deux gouttes d'eau : cette comparaison est excellente. Mais qu'elle est dangereuse , cette Ninon 1 Si vous saviez comme elle dogmatise sur la religion, cela vous ferait horreur. Son zèle pour
' Henri de Daillon , comte, puis duc du Lude. ( P. ) ' M. de Ventadour était non-seulement laid et contrefait , mais encore très- libertin.
3 Allusion aux mauvaises peintures qu'on trouve dans les cabarets.
pervertir les jeunes gens est pareil à celui d'un certain M. de Saint-Germain que nous avons vu une fois à Livry. Elle trouve que votre frère a la simplicité de la colombe : il ressemble à sa mère ; c'est madame de Grignan qui a tout le sel de la maison , et qui n'est pas si sotte que d'être dans cette docilité. Quelqu'un pensa prendre votre parti , et voulut lui ôter l'estime qu'elle a pour vous ; elle le fit taire , et dit qu'elle en savait plus que lui. Quelle corruption ! Quoi I parce qu'elle vous trouve belle et spirituelle, elle veut joindre à cela cette autre bonne qualité, sans laquelle, selon ses maximes , on ne peut être parfaite I Je suis vivement touchée du mal qu'elle fait à mon fils sur ce chapitre. Ne lui en mandez rien ; nous faisons nos efforts , madame de La Fayette et moi , pour le dépêtrer d'un engagement si dangereux. 11 a de plus une petite comédienne » , et tous les Despréaux et les Racine, et paye les soupers; enfin c'est une vraie diablerie. 11 se moque des Mascaron, comme vous avez vu ; vraiment il lui faudrait votre minime '. Je n'ai jamais rien vu de si plaisant que ce que vous m'écrivez làdessus; je l'ai lu à M. de La Rochefoucauld , il en a ri de tout son cœur. Il vous mande qu'il y a un certain apôtre qui court après sa côte, et qui voudrait bien se l'approprier comme son bien ; mais il n'a pas l'art de suivre les grandes entreprises. Je pense que Mellusine est dans un trou ; nous n'en entendons pas dire un seul mot. M. de La Rochefoucauld vous dit encore que s'il avait seulement trente ans de moins, il en voudrait fort à la troisième côte^ de M. de Grignan. L'endroit où vous dites qu'il a deux côtes rompues le fit éclater. Nous vous souhaitons toujours quelque sorte de folie qui vous divertisse; mais nous craignons bien que celle-là n'ait été meilleure pour nous que pour vous. Après tout, nous vous plaignons bien de n'entendre
' La Champmêlé. ( P. ) ' Le minime qui prêchait à Grignan. ( P. )
' C'est-à-dire à madame de Grignan , qui était la troisième Tenime de M. de Grignan. (P.)
parler de Dieu que de cette sorte. Ah, Bourdalouel il fit, à ce qu'on m'a dit, une Passion plus parfaite que tout ce qu'on peut imaginer : c'était celle de l'année passée , qu'il avait rajustée, selon ce que ses amis lui avaient conseillé, afin qu'elle fût inimitable. Comment peut-on aimer Dieu, quand on n'entend jamais bien parler de lui? Il vous faut des grâces plus particulières qu'aux autres. Nous entendimes l'autre jour l'abbé de Montmort ' ; je n'ai jamais ouï un si beau jeune sermon ; je vous en souhaiterais autant à la place de votre minime. Il fit le signe de la croix , il dit son texte; il ne nous gronda point, il ne nous dit point d'injures; il nous pria de ne point craindre la mort, puisqu'elle était le seul passage que nous eussions pour ressusciter avec Jésus-Christ. Nous le lui accordâmes; nous fûmes tous contents. Il n'a rien qui choque : il imite M. d'Agen ' sans le copier; il est hardi, il est modeste, il est savant, il est dévot, enfin j'en fus contente au dernier point.
Madame de Vauvineux vous rend mille grâces; sa fille a été très-mal. Madame d'Arpajon vous embrasse mille fois, et surtout M. Le Camus vous adore ; et moi , ma chère enfant , que pensez vous que je fasse ? Vous aimer , penser à vous, m'attendrir à tout moment plus que je ne voudrais , m'occuper de vos affaires , m'inquiéter de ce que vous pensez, sentir vos ennuis et vos peines, les vouloir souffrir pour vous , s'il était possible , écumer votre cœur, comme j'écumais votre chambre des fâcheux dont je la voyais remplie; en un mot, comprendre vivement ce que c'est que d'aimer quelqu'un plus que soi-même , voilà comme je suis. C'est une chose qu'on dit souvent en l'air ; on abuse de cette expression ; moi, je la répète , et, sans la profaner jamais , je la sens tout entière en moi , et cela est vrai. Il n'y a point de raison à toutes les louanges que vous me
' Cet al)b(^ fut nommé évétjnc de Perpignan en 1680. Il mourut à Montp Hier à l'âge de cinquante et un ans, le 23 janvier 1695. - Claude Jol\ , à qui Mascaron suc éda en 1679.
21C LETTBES
donnez; il n'y en a point aussi à la longueur de cette lettre ; il faut la finir, et mettre des bornes à ce qui n'en aurait point, si je me croyais. Adieu, ma très-aimable ; comptez sur ma tendresse , qui ne finira jamais.
A Paris, vendredi 3 avril 1671.
Voilà une infinité de lettres que je vous conjure de distribuer. Je souhaite que les deux qui sont ouvertes vous plaisent ; elles sont écrites d'un trait : vous savez que je ne reprends guère que pour faire plus mal. Si nous étions plus près, je pourrais les raccommoder à votre fantaisie, dont je fais grand cas; mais de si loin, que faire? Vous m'avez ravie d'écrire à M. Le Camus ; votre bon sens a fait comme si Castor et Pollux vous avaient porté ma pensée ; voilà sa réponse. Nous rimes hier chez M. de La Rochefoucauld de la lettre que votre frère vous écrit. Je vis M. le duc* chez madame de la Fayette; il me demanda de vos nouvelles avec empressement ; il me pria de vous dire qu'il s'en va aux états de Bourgogne, et qu'il jugera , par l'ennui qu'il aura dans son triomphe , de celui que vous avez eu dans le vôtre. Madame de Brissac arriva ; il y a entre eux un air de guerre ou de mauvaise paix qui nous réjouit. Nous trouvâmes qu'ils jouaient aux petits soufflets , comme vous y jouiez autrefois avec lui. Il y a un air d'agacerie au travers de tout cela, qui divertit ceux qui observent. La Marans arriva là-dessus ; elle sentait la chair fraîche *. Voici ce que, sans nous être concertées , madame de La Fayette et moi lui répondîmes , quand elle nous pria qu'elle put venir avec nous passer la soirée chez son Jlls ^. Elle me dit :
• Henri-Jules de Bourbon-Condc, fils du grand Condé. ( P. ) ' Madame de Marans avait été maîtresse de M. le duc ; plus lard elle se fit dévote , quand le monde ne voulut plus d'elle. ^ C'csl-à-diie chez M. de La Rochefoucauld, qu'elle appelait son /ils.
Madame , vous pourrez bien me ramener , n'est-il pas vrai? — Pardonnez-moi, Madame, car il faut que je passe chez madame du Puy-du-Fou : menterie, j'y avais déjà été. Elle s'en va à madame de la Fayette : Madame , lui dit-elle , mon fils me renverra bien. — Non , Madame , il ne le pourra pas , il vendit hier ses chevaux au marquis de Ragot : menterie, c'était un marché en l'air. Un moment après, madame de Schomberg ' la vint reprendre , quoiqu'elle ne la puisse pas vendre ^ , et elle fut contrainte de s'en aller et de quitter une représentation d'amour et l'espérance de voir son fils avec nous. Elle emporta tout cela sur son cœur avec la rage pêle-mêle ; et puis madame de La Fayette et moi nous vous consacrâmes nos deux réponses , ne voulant perdre aucune occasion d'offrir à votre vengeance nos brutalités pour elle : je me suis chargée de vous rendre compte de celle-ci ; nous souhaitons qu'elle vous réjouisse autant que nous. Je m'en vais dîner en Lavardin. Je fermerai ma lettre ce soir ; je ne veux pas la faire longue , vous me paraissez accablée.
Vendredi au soir.
J'ai dîné en lavardinage, c'est-à-dire en havardinage : je n'ai jamais rien vu de pareil. Madame de Brissac ne nous a pas consolés de M. de La Rochefoucauld ni de Benserade, quoiqu'elle fût dans ses belles humeurs.
Le roi a voulu que madame de Longueville se raccommodât avec Mademoiselle. Elles se sont trouvées aux Carmélites, et cette réconciliation s'est faite. Mademoiselle a donné cinquante mille francs à Guilloire : nous voudrions bien qu'elle en donnât autant à Segrais. M. le marquis d'Ambres est enfin reçu à l'autre lieutenance de roi de Guienne, moyennant deux cent mille francs : je ne sais si
' Marie de Hauteforf , veuve du maréchal Charles de Schomberg. ( M. ) ' Trait dune comédie de Poisson, intitulée le Sol vengé. (G. )
son régiment ( de Champagne ) entre en payement; je vous le manderai. Adieu , ma très-aimable , je ne veux point vous fatiguer, il y a raison partout.