‹ Lettres;Chapitre 88 sur 111 · MONSIEUR DE SÉVIGNÉ · texte numérisé non relu

MONSIEUR DE SÉVIGNÉ

Dans l'intervalle des deux reprises, je vous dirai que je sors d'une symphonie charmante, composée des deux Camus et d'Ytier. Vous savez que l'effet ordinaire de la musique est d'attendrir; quoique je n'aie pas besoin de l'éprouver sur votre sujet , elle n'a pas laissé de renouveler mille choses, que le temps qu'il y a que nous sommes séparés devrait avoir amorties. Mais savez-vous en quelle compagnie j'étais? C'étaient mademoiselle de Lenclos , madame de La Sablière, madame de Salins, mademoiselle de Fiennes , madame de Montsoreau , et le tout chez mademoiselle de Raymond \ Après cela, si vous ne me trouvez pas joli garçon , vous aurez tort , car vous n'avez pas les mêmes raisons qu'elles, et vous ne voyez pas, d'où vous êtes, ma perruque noire, qui me rend effroyable ; j'en aurai demain une autre, qui les rassurera et qui me rendra un cavaliero garhato. Adieu; vous, soyez la bien échappée des périls du Rhône, et la bien reçue dans votre royaume d'Arles. A propos, j'ai faittransirM.de Condom^ sur le récit de votre aventure ; il vous aime toujours de tout son cœur.

Nous sommes en peine de savoir si vous riez quand. on vous harangue; c'est une incommodité à quoi je craignais que vous ne fussiez sujette. Si vous faites aussi bien que vous dites, ils font fort bien de vous adorer. Le nombre de ceux qui me font des compliments , et qui me prient de vous en faire , et qui me demandent de vos nouvelles , est infini; j'aurais le visage aussi las que vous, si je les

' Mademoiselle de Raymond était une célùhre cantatrice. Madame de S(?vigné la désigne ainsi dans sa <07e lettre. Elle se retira dans un couvent quelques années plus tard , et sa retraite St alors beaucoup de bruit.

' Bossuet.

embrassais tous. Je ferai part à Brancas de vos relations. Le père Bourdaloue a prêché ce matin au delà de tous les plus beaux sermons qu'il ait jamais faits. La cour va et vient à Versailles ; M. le dauphin et M. d'Anjou se portent mieux : voilà de belles nouvelles. Madame de La Fayette et tout ce qui est ordinairement chez elle vous font souvenir de Tamitié qu'ils ont pour vous, et vous prient d'en avoir un peu pour eux. Madame de La Fayette dit qu'elle aimerait fort à jouer le rôle que vous jouez, quand ce ne serait que pour changer : vous savez comme elle est quelquefois lasse de la même chose. M. d'Uzès ^ est ravi des honneurs qu'on vous rend ; il est persuadé , comme les autres, que depuis saint Trophime" il n'y a point eu de nièce pareille à vous. Madame de Tourville ^ est morte. La Gouville pleure fort bien. Madame la Princesse ^ est à ChâteauToux ad multos annos. Votre fille est jolie, je l'aime et j'en ai beaucoup de soin. Je suis à vous , ma très-chère , avec une tendresse qu'il n'est pas aisé d'expliquer, et j'embrasse M. de Grignan malgré le pont d'Avignon.

A Paris, mercredi H mars 1671.

Je n'ai point encore reçu vos lettres ; j'en aurai peut-être avant que de fermer celle-ci : songez, ma chère enfant, qu'il y a huit jours que je n'ai eu de vos nouvelles; c'est un siècle pour moi. Vous étiez à Arles ; mais je ne sais rien par vous de votre arrivée à Aix. Il me vint hier un gentil-homme * de ce pays-là , qui était présent à cette ar-

' Jacques Adhémar de Monteil, évèque d'Uzès, oncle de M. de Grignan. { P. )

' Premier évêque d'Arles. ( P.)

' Lucie de La Rochefouoauld-Montendre, veuve de César de Cottentin, comte de Tourville. (P.)

•Claire-Clémence de Maillé-Brézé, femme de Louis de Bourbon, prince de Condé. (P.)

^ M. de Jutianis.

rivée, et qui vous a vue jouer à petite prime avec Vardes ' , Bandol et un autre; je voudrais pouvoir vous dire comme je l'ai reçu, et ce qu'il m'a paru, de vous avoir vu jeudi dernier. Vous admiriez tant l'abbé de Vins d'avoir pu quitter M. de Grignan , j'admire bien plus celui-ci de vous avoir quittée; il m'a trouvée avec le père Mascaron , à qui je donnais un très-beau dîner ; comme il prêche à ma paroisse, et qu'il vint me voir l'autre jour, j'ai pensé que cela était d'une vraie petite dévote de lui donner un repas ; il est de Marseille , et a trouvé fort bon d'entendre parler de Provence. J'ai su encore, par d'autres voies, que vous avez eu trois ou quatre démêlés à votre avènement : ma fille , on ne parvient point à ne pas avoir de ces malheurs en province 5 mais comme il n'y a peut-être rien de vrai dans ce qu'on m'a conté, j'attendrai que vous m'en parliez, avant que de vous dire mon avis sur ce sujet. J'ai demandé à ce gentil-homme si vous n'étiez point bien fatiguée; il m'a dit que vous étiez très-belle. Mais vous savez que mes yeux pour vous sont plus justes que ceux des autres : je pourrais bien vous trouver abattue et fatiguée au travers de leurs approbations. J'ai été enrhumée ces joursci, et j'ai gardé ma chambre; presque tous vos amis ont pris ce temps-là pour me venir voir; l'abbé Têtu ^ m'a fort priée de le distingTier en vous écrivant. Je n'ai jamais vu une personne absente être si vive dans tous les cœurs; c'était à vous qu'était réservé ce miracle. Vous savez comme nous avons toujours trouvé qu'on se passait bien des gens : on ne se passe point de vous. Ma vie est employée à parler de vous; ceux qui m'écoutent le mieux

' Le marquis de Vardes, d'abord misa la Bastille, exilé pour ses intrigues; ce fut lui qui informa Marie-Thérèse de l'amour du roi pour mademoiselle de La Vallière.

^Jacques Télu,abbé de Belval, auteur des Stances chrétiennes sur divers passages de l'Écriture Sainte et des Pères. II était de l'Académie Française. Il ne faut pas le confondre avec un autre abbé Têtu, qui était aussi de l'Académie Française, et dont il n'est jamais question dans les Lettres de Madame de Sévigné. " ■

sont ceux que je cherche le plus. N'allez point craindre que je sois ridicule; car, outre que le sujet ne l'est pas, c'est que je connais parfaitement bien et les gens et le lieu , et ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire. Je dis un peu de bien de moi en passant , j'en demande pardon au Bourdaloue et au Mascaron : j'entends tous les matins l'un ou l'autre; un demi-quart des merveilles qu'ils disent devrait fôire une sainte.

Je vous avoue de bonne loi, ma petite , que je ne puis du tout m'accoutumer à vous savoir à deux cents lieues de moi ; je suis plus touchée que je ne l'étais lorsque vous étiez en chemin, je repleure sur nouveaux frais; je ne vois goutte dans votre cœur, je me représente cent choses désagréables que je ne vous puis dire, je ne vois pas même ce que pense M. de Grignan ; et tout est brouillé, je ne sais comment, dans ma tête. Je vous vois accablée d'honneurs , et d'honneurs qui tiennent fort au nom que vous portez; rien n'est plus grand ni plus considéré; nulle famille ne peut être plus aimable : vous y êtes adorée, à ce que je crois, car le coadjuteur ne m'écrit plus; mais j'ignore comment vous vous portez dans tout ce tracas. C'est uîïe sorte de vie étrange que celle des provinces : on fait des affaires de tout. Je m'imagine que vous faites des merveilles , et je voudrais bien savoir ce que ces merveilles vous coûtent, soit pour vous plaindre, soit pour ne vous plaindre pas.

Je reçois votre lettre, ma chère enfant, et j'y fais réponse avec précipitation, parce qu'il est tard : cela me fait approuver les avances de provision. Je vois bien que tout ce qu'on m'a dit de vos aventures à votre arrivée n'est pas vrai ; j'en suis très-aise : ces sortes de petits procès dans les villes de province , où l'on n'a rien autre chose dans la tête, font une éternité d'éclaircissements, et c'est assez pour mourir d'ennui. Mais vous êtes bien plaisante, madame la comtesse, de montrer mes lettres ; où est donc ce

principe de cachoterie pour ce que vous aimez? Vous souvient-il avec quelle peine nous attrapions les dates de celles de M. de Grignan? Vous pensez m'apaiser par vos louanges, et me traiter toujours comme la gazette de Hollande; je m'en vengerai. Vous cachez les tendresses que je vous mande, friponne; et moi je montre quelquefois, et à certaines gens , celles que vous m'écrivez. Je ne veux pas qu'on croie que j'ai pensé mourir, et que je pleure tous les jours, pour qui? pour une ingrate. Je veux qu'on voie que vous m'aimez, 'et que si vous avez mon cœur tout entier, j'ai une place dans le vôtre. Je ferai tous vos compliments. Chacun me demande : Ne suis-je point nommé? Et je dis , Non, pas encore; mais vous le serez. Par exemple, nommez-moi un peu M. d'Ormesson , et les Mêmes \ Il y a presse à votre souvenir ; ce que vous envoyez ici est tout aussitôt enlevé : ils ont raison, ma fille , vous êtes aimable, et rien n'est comme vous. Voilà, du moins, ce que vous cacherez, car depuis Niobé jamais une mère n'a parlé comme je fais. Pour M. de Grignan, il peut bien s'assurer que si je puis quelque jour avoir sa femme, je ne la lui rendrai pas. Comment! ne me pas remercier d'un tel présenti ne me point dire qu'il est transporté! Il m'écrit pour me la demander, et ne me remercie point quand je la lui donne. Je comprends pourtant qu'il peut fort bien être accablé ainsi que vous; ma colère ne tient à guère ,. et ma tendresse pour vous deux tient à beaucoup. Tout ce que vous me mandez est très-plaisant; c'est dommage que vous n'ayez eu le temps d'en dire davantage. Mon Dieu,, que j'ai d'envie de recevoir de vos lettres! Il y a déjà près d'une demi-heure que je n'en ai reçu. Je ne sais aucune nouvelle : le roi se porte fort bien; il va de Versailles à Saint-Germain, de Saint-Germain à Versailles; tout est comme il était. La reine fait souvent ses dévotions, et va

' Jean-Antoine de Mcemes, président à mortier, et son tils Jean-Jacques^ comte d'Avaux.

au salut du Saint-Sacrement. Le père Bourdaloue prêche : bon Dieu ! tout est au-dessous des louanges qu'il mérite. L'autre jour notre abbé eut un démêlé, avant le sermon, avec M. de Noyon % qui lui fit entendre qu'il devait bien quitter sa place à un homme de la maison de Glermont : on c. fort- ri de ce titre, pour avoir la place d'un abbé à l'église ; on a bien raconté là-dessus toutes les clefs de la maison de Tonnerre, et toute la science du prélat sur la po.îrie. Je dîne tous les vendredis chez les Mans * avec M. de La Rochefoucauld , madame de Brissac et Benserade , qui toujours y fait la joie de la compagnie. Si la Provence m'aime , je suis fort sa servante aussi ; conservez-moi l'honneur de ses bonnes grâces , je lui ferai mes compliments quand vous voudrez. Je vous ai donné un voyage, c'est à vous de le placer. Je ne dis rien à M. de Vardes ni à mon 3mi Corbinelli; je les crois retournés en Languedoc. J'aime votre fille à cause de vous ; mes entrailles n'ont point encore pris le train des tendresses d'une graud'mère.

A Paris, vendredi 13 mars 1671.

Me voici à la joie de mon cœur, toute seule dans ma chambre à vous écrire paisiblement; rien ne m'est si agréa- 1)1 e que cet état. J'ai dîné aujourd'hui chez madame de Lavardin, après avoir été en Bourdaloue, où étaient les mères de l'Église : c'est ainsi que j'appelle les princesses de Conti et de Longucville. Tout ce qui était au monde était à ce sermon, et ce sermon était digue de tout ce qui l'é-

' François de Clerniont-Tonnerre , évêque et comte de Noyon , pair de l-iance , commandeur des ordres du roi. Ce prélat était connu pour porter à l'excès toutes les vanités dont un coiytisan peut être susceptible. On a tin mémoire pour, servir à son propre éloge, dicté par lui-même a soa ^('crétaire.

Philibert- Emmanuel de Beaumanoir, évêque du Mans, commandeur <los ordres du roi. (P.)

coûtait. J'ai songé vingt fois à vous, et vous ai souhaitée autant de fois auprès de moi; vous auriez été ravie de l'entendre, et moi encore plus ravie de vous le voir entendre. M. de La Rochefoucauld a reçu très-plaisamment, chez madame de Lavardin , le compliment que vous lui faites ; on a fort parlé de vous. M. d'Ambres y était avec sa cousine de Brissac; il a paru s'intéresser beaucoup à votre prétendu naufrage; on a parlé de votre hardiesse. M. de La Rochefoucauld a dit que vous aviez voulu paraître brave, dans l'espérance que quelque charitable personne vous en empêcherait; et que, n'en ayant pas trouvé, vous aviez dû être dans le même embarras que Scaramouche. Nous avons été voir à la foire une grande diablesse de femme , plus grande que Riberpré de toute la tête ; elle accoucha l'autre jour de deux gros enfants, qui vinrent de front, les bras aux côtés : c'est une grande femme tout à fait. J'ai été faire des compliments pour vous à Thôtel de Rambouillet; on vous en rend mille. IMadame de Montausier est au désespoir de ne vous point voir. J'ai été chez madame du Puydu-Fou; j'ai été, pour la troisième fois, chez madame de Maillanes ; je me fais rire moi-même en observant le plaisir que j'ai de faire toutes ces choses. Au reste, si vous croyez les filles de la reine enragées, vous croyez bien. Il y a huit jours que madame de Ludres ' , Coétlogon et la petite de Rouvroi furent mordues d'une petite chienne qui était à Théobon ; cette petite chienne est lîiorte enragée ; de sorte que Ludres , Coëtlogon et Rouvroi , sont parties ce matin pour aller à Dieppe, et se faire jeter trois fois dans la mer. Ce voyage est triste; Benserade en était au désespoir; Théobon n'a pas voulu y aller, quoiqu'elle ait été mordillée. La reine ne veut pas qu'elle la serve qu'on ne sache ce qui arrivera de toute cette aventure. Ne trouvezvous point que Ludres ressemble à Andromède? Pour

' Maiie-Elisabeth de Ludres, chanoinesse de Poussav , qui fut aimée du roi.

moi , je la vois attachée au rocher, et Tréville ^ sur ua cheval ailé qui tue le monstre. Ah ! Zésu , matame te Grignan, Vétranze sose t'étre zettée toute nue tans la mer*. En voici une , à mon sens , encore plus étrange : c'est de coucher demain avec M. de Ventadour, comme fera mademoiselle d'Houdancourt : je craindrais plus ce monstre que celui d'Andromède, contra il quai non vale elmo ne scudo.

Voilà bien des lanternes , et je ne sais rien de vous : vous croyez que je devine ce que vous faites ; mais j'y prends trop d'intérêt, et à votre santé, et à l'état de votre esprit, pour vouloir me borner à ce que j'en imagine : les moindres circonstances sont chères de ceux qu'on aime parfaitement, autant qu'elles sont ennuyeuses des autres : nous l'avons dit mille fois, et cela est vrai. La Vauvineux vous fait cent compliments; sa fille a été bien malade; madame d'Arpajon l'a été aussi : nommez-moi tout cela avec madame de Verneuil ^, à votre loisir. Voilà une lettre de M. de Condom , qu'il m'a envoyée avec un billet fort joli. Votre frère entre sous les lois de Ninon; je doute qu'elles lui soient bonnes : il y a des esprits à qui elles ne valent rien. Elle avait gâté son père; il faut le recommander à Dieu : quand on est chrétienne , ou du moins quand on le veut être , on ne peut voir les dérèglements sans chagrin. Ah, Bourdalouel quelles divines vérités vous nous avez dites aujourd'hui sur la mort I Madame de La Fayette y était pour la première 'fois de sa vie ; elle était transportée d'admiration ; elle est ravie de votre souvenir, et vous embrasse de tout son coeur. Je lui ai donné une belle copie de votre portrait ; il pare sa chambre , où vous n'êtes jamais oubliée. Si vous êtes encore de l'humeur dont vous

' Henri-Joseph de Peyre, comte ds TrévHle. ' Manière de prononcer de madame de Lndres.

3 Chatlolte Séguier, veuve du duc de Sully, et mariée eu secondes nocet au duc de Verneuil. ( M. >

étiez à Sainte-Marie, et que vous gardiez mes lettres, voyez si vous n'avez pas reçu celle du 18 février. Adieu, ma très-aimable enfant. Vous dirai-je que je vous aime? c'est se moquer d'en être encore là; cependant, comme je suis ravie quand vous m'assurez de votre tendresse , je vous assure de la mienne , afin de vous donner de la joie , si vous êtes de mon humeur. Et ce Grignan, mérite-t-il que je lui dise un mot?

Je crois que M. d'Hacqueville vous mande toutes les nouvelles ; pour moi , je n'en sais point : je serais toute propre à vous dire que le chancelier ' a pris un lavements

Je vis hier une chose chez Mademoiselle qui me fit plaisir. Madame de Gêvres arrive, belle, charmante et de bonne grâce; madame d'Arpaj on était au-dessus de moi; je pense que la duchesse s'attendait que je lui dusse offrir ma place; ma foi, je lui devais une incivilité de l'autpe jour, je la luî payai comptant, et ne branlai pas. Mademoiselle était au lit ; madame de Gêvres a donc été contrainte de se mettre au-dessous de l'estrade; cela est fâcheux. On apporte à boire à Mademoiselle : il faut donner la serviette. Je vois madame de Gêvres qui dégante sa main maigre ; je pousse nL-^dame d'Arpajon : elle m'entend, et se dégante; et, d'une très-bonne grâce, avance un pas, coupe la duchesse, et prend et donne la serviette. La duchesse de Gêvres en a eu toute la honte ; elle était montée sur l'estrade et elle avait ôté ses gants, et tout cela pour voir donner la serviette de plus près par madame d'Arpajon. Ma fille, je suis méchante, cela m'a réjouie; c'est bien employé : a-t-on jamais vu accourir pour ôter à madame d'Arpajon , qui est dans la ruelle , un petit honneur qui lui vient tout naturellement.^ Madame de Puisieux s'en est épanoui la rate. Mademoiselle n'osait lever les yeux; et moi, j'avais une mine qui ne valait rien. Après cela on m'a dit cent mille biens

' Le chancelier Séguier n'allait jamais au conseil sans avoir pris cette précaution. ( Note de l'éditeur de 4754.)

de VOUS, et Mademoiselle m'a commandé de vous dire qu'elle était fort aise que vous ne fussiez point noyée et que vous fussiez en bonne santé. Nous fûmes chez madame Colbert, qui me demanda de vos nouvelles : voilà de terribles bagatelles ; mais je ne sais rien. Vous voyez que je ne suis plus dévote : hélas! j'aurais bien besoin des matines et de la solitude de Livry ; si est-ce que je vous donnerai les deux livres de La Fontaine , quand vour^ devriez être en colère ; il y a des endroits jolis et d'autres ennuyeux : on ne veut jamais se contenter d'avoir bien fait, et en voulant mieux faire on fait plus mal.

A Paris, dimanche 15 mars 1671.

Monsieur de La Brosse veut que ma lettre l'introduise auprès de vous : n'est-ce pas se moquer des gens? Vous savez l'estime et l'amitié que j'ai pour lui ; vous savez que sou père est l'un de mes plus anciens amis ; vous savez A ous-méme le mérite de l'un et de l'autre , et vous avez pour eux tous les sentiments que je voudrais vous inspirer : vous voyez donc bien que ma lettre ne peut lui être utile. C'est à moi qu'elle est très-bonne ; car en vérité j'aime à vous écrire. C'est une chose plaisante à observer que le plaisir qu'on prend à parler, quoique de loin, à une personne que l'on aime, et l'étrange pesanteur qu'on trouve à écrire aux autres. Je me trouve heureuse d'avoir commencé ma journée par vous. Le petit Pecquei était au chevet de mon lit pour un épouvantable rhume , qui sera passé quand > ous recevrez cette lettre ; nous pai'lions de vous , et de là je me mets à vous écrire. Je dois passer cette journée avec moins de chagrin que les autres. Pour hier au soir, j'avais ici assez de gens , et j'étais comme Benserade : je me faisais un plaisir de ne point coucher avec M. de Ventadour,

comme cette pauvre fille qui eut cet honneur '. Vous savez que Benserade ne se consolait de n'être pas M. d'Armagnac*, que parce qu'il n'était point M. de Saint-Hérem. Mais qui me consolera de ne point recevoir de vos lettres? Je ne comprends rien aux postes; elles sont déréglées, et ces gens si obligeants, qui partent à minuit pour porter mes lettres , n'ont pas assez de soin de me rapporter vos réponses. Nous parlons sans cesse de vos affaires , l'abbé et moi; il vous rend compte de tout, c'est pourquoi je ne vous dis rien. Votre santé, votre repos, vos affaires, ce sont les trois points de mon esprit , d'où je tire une conclusion que je vous laisse à méditer.

A Paris, mercredi 18 mars 1671.

Je reçois deux paquets ensemble qui ont été retardés considérablement. J'apprends enfin par vous-même votre entrée à Aix : mais vous ne me dites pas si votre mari était avec vous , ni de quelle manière Vardes honorait votre triomphe; du reste, vous me le représentez très-plaisamment , aussi bien que votre embarras et vos civilités déplacées. Bon Dieu! que n'étais-je avec vous! ce n'est pas que j'eusse mieux fait que vous , car je n'ai pas le don de placer si juste les noms sur les visages : au contraire , je fais tous les jours mille sottises là-dessus ; mais il me semble qaeje vous aurais aidée, et que j'aurais fait du moins bien des révérences. Il est vrai que c'est un métier tuant que cet excès de cérémonies et de civilités ; cependant ne vous relâchez sur rien ; tâchez , mon enfant , de vous ajuster aux mœurs et aux manières des gens avec qui vous avez à vivre ; accommodez-vous un peu de ce qui n'est pas mauvais , ne

' Mademoiselle d'Houdancourt , son éijouse. Foyez la lettre du 27 février précédent. ' M. d'Armagnac était l'un des hommes les mieux faits.

VOUS dégoûtez point de ce qui n'est que médiocre, faitesvous un plaisir de ce qui n'est pas ridicule.

Il y a présentement une nouvelle qui fait Tunique entretien de Paris. Le roi a commandé à M. de S.... de se défaire de sa charge , et tout de suite de sortir de Paris. Savez-vous pourquoi? Pour avoir trompé au jeu, et avoir gagné cinq cent mille écus avec des cartes ajustées. Le Cartier fut interrogé par le roi même : il nia d'abord ; enfin, sur le pardon que Sa Majesté lui promit, il avoua qu'il faisait ce métier depuis longtemps ; on dit même que cela se répandra plus loin , car il y a plusieurs maisons où il fournissait de ces bonnes cartes rangées. Le roi a eu beaucoup de peine à se résoudre à déshonorer un homme de la qualité de S....; mais voyant que depuis deux mois tous ceux qui jouaient avec lui étaient ruinés , Sa Majesté a cru qu'il y allait de sa conscience à faire éclater cette friponnerie. S.... savait si bien le jeu des autres, que toujours il faisait va-tout sur la dame de pique , parce que tous les piques étaient dans les autres jeux. Le roi perdait toujours à trenteun de trèfle , et disait : Le trèfle ne gagne point contre le pique en ce pays-ci. S... avait donné trente pistoles aux valets de chambre de madame de La Vallière , pour leur faire jeter dans la rivière toutes les cartes qu'ils avaient, sous prétexte qu'elles n'étaient point bonnes, et avait introduit son Cartier. Celui qui le conduisait dans cette belle vie s'appelle Pradier, et s'est éclipsé aussitôt que le roi défendit à S.... de se trouver devant lui. S.... aurait dû , s'il avait été innocent, se mettre en prison et demander qu'on lui fit son procès ; mais il n'a pas pris ce chemin , et a trouvé celui de Languedoc plus sûr : bien des gens lui conseillaient celui de la Trappe, après un malheur comme celui-là. Voilà de quoi on parle uniquement.

Madame d'Humières m'a chargée de mille amitiés pour vous; elle s'en va à Lille, où elle sera honorée comme vous l'êtes à Aix. Le maréchal de Bellefonds, par un pur

sentiment de piété , s'est accommodé avec ses créanciers ; il leur a cédé le fonds de son bien , et donné plus de la moitié du revenu de sa charge*, pour achever de payer les arrérages. Cette exécution est belle, et fait bien voir que ses voyages à la Trappe ne sont pas inutiles. J'allai voir l'autre jour cette duchesse de Ventadour; elle était belle comme un ange. Madame la duchesse de Nevers y vint coiffée à faire rire : il faut m'en croire , car vous savez comme j'aime la mode excessive. La Martin * l'avait brétaudée par plaisir comme un patron de mode : elle avait donc tous les cheveux coupés sur la tète, et frisés naturellement par cent papillotes qui lui font souffrir mort et passion toute la nuit. Cela fait une petite tête de chou ronde , sans que rien accompagne les côtés. Ma fille, c'était la plus ridicule chose que l'on pût imaginer : elle n'avait point de coiffe : mais encore passe, elle est jeune et jolie; mais toutes ces femmes de Saint-Germain, et cette La Mothe surtout, se font iestonner par la Martin ; cela est au point que le roi et toutes les dames sensées en pâment de rire : elles en sont encore à cette jolie coiffure que Mongobert ^ sait si bien ; je veux dire ces boucles renversées. Voilà tout; on se divertit extrêmement à voir outrer cette nouvelle mode jusqu'à la folie.

Votre frère est à Saint-Germain ; il est entre Ninon et une comédienne ^, et Despréaux sur le tout : nous lui faisons une vie enragée.

Du même jour 18 mars 1671.

Avant que d'envoyer mon paquet , je fais réponse à votre lettre du H , que je reçois. Je suis plus désespérée que vous des retardements de la poste.

' De premier maître d'hôtel du roi. ( P. )

' Fameuse coiffeuse de ce temps-là.

3 Demoiselle de compagnie de madame de Grignan , et son amie.

* La Cbampmèlé.

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