‹ Lettres;Chapitre 91 sur 111 · MADAME DE LA TROCHE · texte numérisé non relu

MADAME DE LA TROCHE

Madame de Sévigné a voulu avoir l'avantage de vous décrire cette coiffure ; mais , ma belle, c'est moi qui lui dictais. Madame , vous serez ravissante; tout ce que je crains, c'est que vous n'ayez regret à vos cheveux. Pour vous fortifier, je vous apprends que la reine, et tout ce qu'il y a de filles et de femmes qui se coiffent à Saint- Germain , achevèrent hier de les faire couper par La Vienne ' ; car c'est lui et mademoiselle de La Borde qui ont fait toutes les exécutions. Madame de CrussoP vint lundi à Saint-Germain, coiffée à la mode; elle alla au coucher de la reine, et lui dit ; Ah , Madame ! Votre Majesté a donc pris notre coiffure? Votre coiffure? lui répondit la reine; je vous assure que je n'ai point voulu prendre votre coiffure : je me suis fait couper les cheveux parce que le roi les trouve mieux ainsi , mais ce n'est point pour prendre votre coiffure. On fut un peu surpris du ton avec lequel la reine lui parla.

' Coiffeur à la mode ; ])lus tard il devint le coiffeur du roi , puis son valet de chambre. Louis XIV se plaisait à l'écouter, et savait par lui des choses que d'autres n'auraient osé lui dire. Saint-Simon en parle dans ses Mémoires, t. m, pag. 58.

' Fille du duc de Montausier; elle était alors âgée de vingt -quatre ans. (M.)

Mais voyez un peu aussi où madame de Crussol allait prendre que c'était sa coiffure , parce que c'est celle de madame de Montespan, de madame de Nevers, de la petite de Thianges, et de deux ou trois autres beautés charmantes, qui l'ont hasardée les premières. Je vous al vue vingt fois prête à l'inventer; cela me fait croire que vous n'aurez point de peine à comprendre ce que nous vous en écrivons. Madame de Soubise , qui craint pour ses dents , parce qu'elle a déjà été une fois attrapée aux coiffures à la paysanne, ne s'est point fait couper les cheveux; et mademoiselle de La Borde lui a fait une coiffure qui est tout aussi bien que les autres par les côtés : mais le dessus de sa tète n'a garde d'être galant, comme celles dont on voit la racine des cheveux. Enfin , Madame , il n'est question d'autre chose à Saint- Germain; et moi, qui ne veux point me faire couper les cheveux , je suis ennuyée à la mort d'en entendre parler.

Cette lettre est écrite hors d'œuvre chez Trochanire. La comtesse (de Fiesque) vous embrasse mille fois; le Comte, que j'ai vu tantôt, voudrait bien en faire autant : je lui ai dit votre souvenir, et le dirai à tous ceux que je trouverai en chemin.

Après tout , nous ne vous conseillons point de faire couper vos beaux cheveux ; et pour qui , bon Dieu ! Cette mode durera peu ; elle est mortelle pour les dents : taponnezvous seulement par grosses boucles, comme vous faisiez quelquefois ; car les petites boucles rangées de Montgobert sont justement du temps du roi Guillemot.

A Paris, mercredi 8 avriH 671,

Mon Dieu , ma fille , que vos lettres sont aimables I il y a des endroits dignes de l'impression : un de ces jours vous

trouverez qu'un de vos amis vous aura trahie. Vous étiez en dévotion , vous y avez trouvé nos pauvres sœurs (de Sainte- Marie), vous y avez votre cellule; mais ne vous y creusez point trop l'esprit, les rêveries sont quelquefois si noires, qu'elles font mourir : vous savez qu'il faut un peu glisser sur les pensées. Vous trouverez de la douceur dans cette maison , dont vous êtes la maîtresse.

J'admire la manière de vos dames de Provence ; la description que vous me faites des cérémonies est une pièce achevée. Mais savez-vous bien qu'elles ra' échauffent le sang, et que je ne comprends pas comment vous y pouvez résister. Vous croyez que je serais admirable en Provence, et que je ferais des merveilles sur ma petite boule ; point du tout, je serais brutale : la déraison me pique, et le manque de bonne foi m'offense. Je leur dirais : Mesdames, voyons donc à quoi nous en sommes ; faut- il vous reconduire? Ne m'en empêchez donc pas, et ne perdons point notre temps et notre poumon : si vous ne le voulez point , trouvez bon que je n'en fasse point les façons. Je ne m'étonne pas si cette sorte de manège vous impatiente , j'y ferais moins bien que vous.

Parlons un peu de votre frère : il a eu son congé de Ninon ; elle s'est lassée d'aimer sans être aimée ; elle a redemandé ses lettres, on les a rendues. J'ai été fort aise de cette séparation. Je lui disais toujours un petit mot de Dieu ; je le faisais souvenir de ses bons sentiments passés, et le priais de ne point étouffer le Saint-Esprit dans son cœur : sans cette liberté de lui dire en passant quelque mot , je n'aurais pas souffert cette confidence dont je n'avais que faire. Mais ce n'est pas tout : quand on rompt d'un côté , on croit se racquitter de l'autre, on se trompe. La jeune Merveille * n'a pas rompu; mais je crois qu'elle rompra. Voici pourquoi mon fils vint hier me chercher du bout de Paris; il

* Mademoiselle Chan^pmêlé.

voulait m'apprendre un accident qui lui était arrivé. II avait trouvé une occasion favorable, et cependant il.... Ce fut une chose étrange; la demoiselle ne s'était jamais trouvée à telle fête : le cavalier en désordre sortit en déroute, croyant être ensorcelé ; et ce qui vous paraîtra plaisant , c'est qu'il mourait d'envie de me conter sa déconvenue. Nous rîmes fort; je lui dis que j'étais ravie qu'il fût puni par où il avait péché. Il s'en prit à moi, et me dit que je lui avais donné de ma glace ; qu'il se passerait fort bien de cette ressemblance , que j'aurais bien mieux fait de la donner à ma fille. Il voulait que Pecquet le restaurât ; il disait les plus folles choses du monde, et moi aussi : c'était une scène digne de Molière. Ce qui est vrai, c'est qu'il a l'imagination tellement bridée, que je crois qu'il n'en reviendra pas si tôt. J'ai beau l'assurer que tout l'empire amoureux est rempli d'histoires tragiques , il n'entend point raison là-dessus. La petite Chimène dit qu'elle voit bien qu'il ne l'aime plus, et se console ailleurs. Enfin c'est un désordre qui me fait rire , et je voudrais de tout mon cœur qu'il le pût retirer d'un état si malheureux à l'égard de Dieu. Ninon lui disait l'autre jour qu'il était une vraie citrouille fricassée dans de la neige. Voyez ce que c'est que de voir bonne compagnie, on apprend raille gentillesses.

Votre frère me contait l'autre jour qu'un comédien voulait se marier, quoiqu'il eût un certain mal un peu dangereux ; et son camarade lui dit : « Hé , morbleu I attends (c que tu sois guéri , tu nous perdras tous 1 » Cela me parut une jolie épigrarame.

J'ai changé de nourrice pour votre enfant; celle qu'elle avait était à souhait pour sa personne ; il ne lui manquait que du lait. Je lui ai donné une bonne paysanne , sans façon , de belles dents , des cheveux noirs , un teint hâlé , vingt-quatre ans ; son lait a quatre mois , son enfant est beau comme un ange; vous ne me connaîtriez plus. Je suis devenue une vraie commère , et cela m'a acquis une

grande réputation , car la petite profite à vue d'oeil , et je m'en vais régenter dans mon quartier.

Madame de Marans disait, il y a quelques jours , chez madame de La Fayette : « Ah , mon Dieu 1 il faut que je (( me fasse couper les cheveux. » Madame de La Fayette lui répondit bonnement : « Ah , mon Dieu , Madame ! ne « le faites point , cela ne sied bien qu'aux jeunes person- « nés. » Si vous n'aimez ce trait-là, dites mieux.

Voilà une lettre que j'ai reçue de M. de Marseille; je crois que ma réponse sera de votre goût, puisque vous la voulez si franche et si sincère , et conforme à cette amitié que vous vous êtes jurée , dont la dissimulation est le lien et votre intérêt le fondement. Celte période est de Tacite ; jamais je n'ai rien vu de si beau. J'entre donc dans ce sentiment, et je l'approuve. Il faut lui faire croire qu'il est de nos amis , malgré qu'il en ait. Adieu , ma très-aimable enfant, je ne pense qu'à vous. Si , par un miracle que je n'espère ni ne veux, vous étiez hors de ma pensée, il me semble que je sei-ais vide de tout, comme une figure de Benoît*.

M. d'Ambres donne son régiment au roi pour quatrevingt mille francs et cent vingt mille livres : voilà les deux cent mille francs ^ Il est fort content d'être liors de l'infanterie, c'est-à-dire de l'hôpital.

A Paris, jeudi 9 avril 467i.

Voilà M. de Magalotti qui s'en va en Provence; je voudrais bien aller avec lui. Je ne sais s'il sentira bien le plaisir de vous voir; ce qui est certain, c'est que j'y serais fort sensible. Le voilà qui se joue avec ma petite-fille ; il vous

' Fameux artiste pour les figures en cire. Ayant exécuté les portraits des principaux seigneurs de la cour, il en fit un salon d'exposition. ^ Prix de sa charge de lieutenant général. ( P. )

trouve fort honnête femme en la regardant : pour moi, qui trouve les Grignans fort beaux, je la trouve fort à mon gré. Je crois que vous serez aise de voir un homme de mérite , un homme du monde , un homme avec qui vous parlerez français et italien, si vous voulez; un homme dont les perfections sont connues de toute la cour; un homme enfin.... qui vous porte deux paires de souliers de Georget; que puis-je vous dire encore? Il s'en va voir madame de Monaco, et je parie que vous lui écrirez par lui. Il dit que sans ma lettre il ne serait jamais reçu de vous comme il veut l'être ; enfin il se moque de moi ; et moi , je l'envie, et je vous embrasse de tout mon cœur, mais sincèrement, et point du tout pour finir ma lettre.

A Paris , vendredi 10 avril 167K

Je VOUS écrivis mercredi par la poste , hier matin par Magalotti, aujourd'hui encore par la poste; mais hier au soir je perdis une belle occasion. J'allai me promener à Yincennes , en famille et en Troche ' ; je rencontrai la chaîne des galériens qui partait pour Marseille ; ils arriveront dans un mois. Rien n'eût été plus sûr que cette voie; mais j'eus une autre pensée, c'était de m'en aller avec eux. Il y a un certain Duval*, qui me parut homme de bonne conversation ; vous les verrez arriver, et vous auriez été fort agréablement surprise de me voir pêle-mêle avec une troupe de femmes qui vont avec eux. Je voudrais, que vous sussiez ce que m'est devenu îe mot de Provence , de Marseille, d'Aix; le Rhône seulement, ce diantre de Rhône, et Lyon, me sont de quelque chose. La Bretagne

' C'est-à-dire avec madame de la Troche, son amie. (P.) ' Ce Duval était un valet de pied de la princesse de Condé ; il fut condamné aux galères pour s'être battu en duel aveciin jeune Rabutin , page de la même princesse.

et la Bourgogne me paraissent des pays sous le pôle , où je ne prends aucun intérêt; il fciut dire comme Coulanges : 0 grande puissance de mon orviétan ! Vous êtes admirable, ma fille, de mander à l'abbé [de Coulanges) de m'empécher de vous faire des présents : quelle folie ! hélas I vous en fais-je? Un pouvoir au-dessus du sien m'em^ pêche de vous en faire comme je voudrais. Vous appelez des présents les gazettes que je vous envoie ; vous ne m'ôterez jamais de l'esprit l'envie de vous donner ; c'est un plaisir qui m'est sensible, et dont vous feriez trèsbien de vous réjouir avec moi, si je me donnais souvent cette joie : cette manière de me remercier m'a extrêmement plu.

Vos lettres sont admirables; on jurerait qu'elles ne vous

sont pas dictées par les dames du pays où vous êtes. Je

trouve que M. de Grignan, avec tout ce qu'il vous est déjà,

est encore votre vraie bonne compagnie ; c'est lui , ce me

semble, qui vous entend; conservez bien la joie de son

cœur par la tendresse du vôtre et faites votre compte

que si vous ne m'aimiez pas tous deux , chacun selon votre

degré de gloire, en vérité vous seriez des ingrats. La

nouvelle opinion , qu'il n'y a point d'ingratitude dans le

monde, par les raisons que nous avons tant discutées, me

paraît la philosophie de Descartes , et l'autre est celle d'A-

ristote: vous savez l'autorité que je donne à cette dernière;

j'en suis de même pour l'opinion de l'ingratitude. Ceux

qui disputent qu'il n'y en a pas voudraient être juges et

parties. Vous seriez d(^c une petite ingrate, ma fille;

mais , par un bonheur qui fait ma joie , je vous en trouve

éloignée, et cela fait aussi que, sans aucune retenue, je

m^abandonne d'une étrange façon à m'approuver dans les

sentiments que j'ai pour vous. Adieu , ma très-aimable, je

m'en vais fermer cette lettre ; je vous en écrirai encore

une ce soir, où je vous rendrai compte de ma journée.

Nous espérons tous les jours louer votre maison ; vous

croyez bien que je n'oublie rien de ce qui vous touche : je suis sur cela comme les gens les plus intéressés sont pour eux-mêmes.

Vendredi au soir, 10 avril i67l.

Je fais mon paquet chez M. de La Rochefoucauld , qui vous embrasse de tout son cœur. Il est ravi de la réponse que vous faites aux chanoines ' et au père Desmares : il y a plaisir à vous mander des bagatelles , vous y répondez trèsbien. Il vous prie de croire que vous êtes encore toute vive dans son souvenir ; s'il apprend quelques nouvelles dignes de vous, il vous les fera savoir. Il est dans son hôtel de La Rochefoucauld , n'ayant plus d'espérance de marcher ; son château eu Espagne , c'est de se faire porter dans les maisons , ou dans son carrosse pour prendre l'air ; il parle d'aller aux eaux : je tâche de l'envoyer à Digne , et d'autres à Rourbon. J'ai été chez Mademoiselle, qui est toujours malade ; j'ai dîné en havardin % mais si purement que j'ai pensé mourir : tous nos commensaux nous ont fait faux bond ; nous n'avons fait que havardiner , et nous n'avons point causé comme les autres jours.

Rrancas versa , il y a trois ou quatre jours , dans un fossé ; il s'y établit si bien, qu'il demandait à ceux qui allèrent le secourir ce qu'ils désiraient de son ser's^ce : toutes ses glaces étaient cassées , et sa tête l'aurait été, s'il n'était plus heureux que sage : toute cette aventure n'a fait aucune distraction à sa rêverie. Je lui ai mandé ce matin que je lui apprenais qu'il avait versé, qu'il avait pensé se rompre le cou, qu'il était le seul dans Paris qui ne sût point cette nouvelle, et que je lui en voulais marquer mon inquiétude : j'attends sa réponse. Voilà madame laComtesse ( de Fiesque ) et Rriole

> Voyez la lettre du 20 mars 1671.

a Chez madame de Lavardin , qui aimait extrêmement les nouvelles. ( P. I

qui vous font trois cents compliments. Adieu , ma très-chère enfant , je m'en vais fermer mon paquet. Comme je suis assurée que vous ne doutez point de mon amitié, je ne vous en dirai rien ce soir.

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