MADAME DE FIESQUE
Madame la Comtesse ' ne peut pas voir une lettre qui vous va trouver sans y mettre quelque chose du sien, quand ce ne serait qu'un compliment sur les cinq mille francs d'augmentation. De l'humeur dont vous la connaissez , vous jugez aisément qu'elle trouve un compliment mieux fondé sur les cinq mille francs que sur cinq cent mille admirations et autant de harangues que vos perfections et vos dignités vous ont attirées.
A Paris, dimanche i2 avril 1671.
Je VOUS écris tous les jours ; c'est une joie qui me rend très- favorable à tous ceux qui me demandent des lettres : ils veulent en avoir pour paraître devant vous ; et moi , je ne demande pas mieux. Celle-ci vous sera rendue par
M. de : je veux mourir si je sais son nom ; mais enfin
c'est un fort honnête homme, que me paraît avoir de l'esprit , que nous avons vu ici ensemble : son visage vous est connu ; pour moi, je n'ai pas eu l'esprit d'appliquer son nom dessus. N'allez pas prendre patron sur mes lettres : elles sont infinies, je n'ai que ce plaisir; les vôtres sont d'une grandeur qui m'étonne déjà assez ; je ne sais quand je m'ennuierai en les lisant. Si M. de Grignan , qui dit qu'on ne peut aimer les longues lettres , avait jamais eu cette pensée quand il recevait les vôtres , je présenterais requête
' On désignait ainsi dans le monde madame Gllonne d'Harcourt , qui avait épousé le comte de Fiesque.
pour VOUS séparer, et j'irais vous ôter à lui, au lieu d'aller en Bretagne. Je fus hier au soir brouillée avec Brancas, pour avoir dit, à ce qu'il prétend , une grossièreté sur l'amitié , que personne n'entendit et que je n'entendis pas moi-même ; c'était le couronnement du crime ; il sortit dans une vraie colère. Ce sont des délicatesses incommodes , je ne les ai pas pour lui , et je ne les ai que trop pour une certaine beauté que j'aime plus que ma vie, et que j'embrasse de tout mon cœur.
A Paris, mercredi \5 avril i&îi.
J'achèverai cette lettre quand il plaira à Dieu : je la commence trois jours avant qu'elle parte , parce que je viens de recevoir la lettre que vous m'avez écrite par Gacé % avec des gants dont je vous remercie mille fois. Je les trouve bons. Votre souvenir me charme ; ils ne vous coûtent rien , je les en trouve meilleurs ; je crois même qu'ils seront assez grands; enfin, ma bonne, vous êtes trop aimable. Vous me parlez de la Provence comme de la Norvège ; je pensais qu'il y fait chaud , et je le pensais si bien , que l'autre jour, que nous eûmes ici une bouffée d'été , je mourais de chaud, et j'étais triste : on devina que c'était parce que je croyais que vous aviez encore plus chaud que moi , et je ne pouvais en effet me l'imaginer sans chagrin Je veux vous dire, ma chère enfant, que le chocolat n'est plus avec moi comme il était ; la mode m'a entraînée , comme elle fait toujours : tous ceux qui m'en disaient du bien m'en disent du mal; on le maudit , on l'accuse de tous les maux qu'on a ; il est la source des vapeurs et des palpitations ; il vous flatte pour un temps , et puis vous allume tout d'un coup une fièvre continue qui vous conduit à la mort ; enfin , ma fille , le
' Charlgs-Auguste de Matignon, comte de Gacé, qui fut maréchal et France en \ 708.
grand maître', qui en \ivait,est son ennemi déclaïc : vous pouvez penser si je puis être d'un autre sentiment '. Au nom de Dieu, ne vous engagez point à. le soutenir, et songez que ce n'est plus la mode du bel air. Tous les grands et moins grands en disent autant de mal qu'ils disent de bien de vous; les compliments qu'on vous fait sont infinis. Je n'ai point encore vu Gacé; je crois que je l'embrasserai : bon Dieu , un bomme qui vous a vue, qui vient de vous quitter, qui vous a parlé, comme cela me paraît! J'ai été tantôt cbez Itier, j'avais besoin de musique ; je n'ai jamais pu m'empécber de pleurer à une sarabande que vous aimez.
Je suis bien aise que vous ayez compris la coiffure : c'est justement ce que vous aviez toujours envie de faire ; ce taponnage vous est naturel, il est au bout de vos doigts; vous avez cent fois pensé l'inventer, mais vous avez bien fait de ne point prendre cette mode à la rigueur. Je vous conseille de conserver vos dents. C'est une cbose étrange que votre serein, et la sujétion que vous avez de vous renfermer à quatre heures , au lieu de prendre l'air. Quelle tristesse ! Mais il vaut mieux rapporter ici vos belles dents, que de les perdre en Provence par le serein , ou par une mode qui sera passée dans six mois. Le bel air est de se peigner pour contrefaire la tête naissante; cela est fait dans un moment. Vos dames sont bien loin de là, avec leurs coiffures glissantes des pommade et leurs cheveux de deux paroisses; cela est bien vieux. Votre peinture du cardinal Grimaldi est excellente; cela mord-il? est plaisant £ui dernier point, et m'a bien fait rire; je vous souhaite de pareilles visions pour vous divertir. Enfin Montgobert sait rire; elle entend votre langage : qu'elle est heureuse d'avoir de l'esprit, et d'être auprès de vous I Les esprits où il
" Henri de Daillon , coinle de Lude. ( P.)
^ On avait dit que le comte de Lude aimait madame de Sévigné; mais comme c'était un de ces hommes dont l'attachement ne nuit point à la réputation des dames, madame de Sévigné en plaisantait la première, /^oy. les Jmoiirs des Gaules. ( P. )
n'y a point de remède font bouillir le sang. Je vous remercie de vous souvenir du reversis et de jouer au mail ; c'est un aimable jeu pour les personnes bien faites et adroites comme vous ; je m'en vais y jouer dans mon désert. A propos de désert, je crois qu'Adhémar vous aura mandé comme le laquais du coadjuteur^ qui était à la Trappe, en est revenu à demi fou , n'ayant pu supporter ces austérités : on cherche un couvent de coton pour l'y mettre et le remettre de l'état où il est. Je crains que cette Trappe ' , qui veut surpasser l'humanité, ne devienne les Petites-Maisons. Écrivez quelque amitié a Pecquet ^ ; il a eu des soins extrêmes de ma petite-fille. Elle est jolie, cette pauvre petite. Elle vient le matin dans ma chambre ; elle rit, elle regarde ; elle baise toujours un peu malhonnêtement , mais peutêtre que le temps la corrigera.
Je pleurais amèrement en vous écrivant à Livry , et je pleure encore en voyant de quelle manière tendre vous avez reçu ma lettre et l'effet qu'elle a produit dans votre cœur. Les petits esprits se sont bien communiqués, et sont passés bien fidèlement de Livry en Provence : si vous avez les mêmes sentiments toutes les fois que je suis sensiblement touchée de vous , je vous plains , et vous conseille de renoncer à la sympathie. Je n'ai jamais rien vu de si aisé à trouver que la tendresse que j'ai pour vous : mille choses, mille pensées, mille souvenirs me traversent le cœur ; mais c'est toujours de la manière que vous pouvez le souhaiter. Ma mémoire ne me représente rien que de doux et d'aimable ; j'espère que la vôtre fait de même. La lettre que vous écrivez à votre frère est admirable. Vous avez très-bien deviné ; il est dans le bel air par-dessus les yeux : point de pâques, point de jubilé. Je n'ai rien trouvé de bon en lui , que la crainte de faire un sacrilège : c'était mon soin aussi que de lui en donner de l'horreur : mais la
■ Il n'y avait guère que six ans que l'abbé de Rancé l'avait réformée. ' Médecin de M. Fouquet.
DE MADAME DE SÉVIGNE. 23t
maladie de son Ame est tombée sur son corps, et ses maîtresses sont d'une manière à ne pas supporter cette incommodité avec patience : Dieu fait tout pour le mieux. J'espère qu'un voyage en Lorraine rompra toutes ces vilaine» chaînes-là. Il est plaisant : il dit qu'il est comme le bon homme Éson : il veut se faire bouillir dans une chaudière avec des herbes fmes pour se ravigoter un peu. Il me conte toutes ses folies ; je le gronde, et je fais scrupule de les écouter ; et pourtant je les écoute. Il me réjouit , il cherche à me plaire. Je connais la sorte d'amitié qu'il a pour moi : il est ravi, à ce qu'il dit, de celle que vous me témoignez; il me donne mille attaques en riant sur l'attachement que j'ai pour vous. Je vous avoue , ma fille , qu'il est grand , lors même que je le cache. Je vous avoue encore une autre chose , c'est que je crois que vous m'aimez. Vous me paraissez solide ; il me semble qu'on se peut fier à vos paroles , et cela fait aussi que je vous estime fort. Vos messieurs commencent à s'accoutumer à vous ; les pauvres gens! Et les dames ne vous ont pas encore bien goûtée. J'embrasse ce Comte, qui est si adroit, qui joue si bien à la paume et au mail : j'aime ces choses-là. Conservez bien la joie de son cœur par la tendresse du vôtre.
A Paris, vendredi M avril 4671.
Celte lettre du vendredi est sur la pointe d'une aiguille, car il n'y a point de réponse à faire , et d'ailleurs je ne sais point de nouvelles. D'Hacqueville me contait l'autre jour les sortes de choses qu'il vous mande, et qu'il appelle des nouvelles; je me moquai de lui, et je lui promis de ne jamais charger mon papier de ce verbiage. Par exemple, il vous mande qu'on dit que M. de Verneuil donne son gouvernement à M. de Lauzun , et qu'il prend celui du Berry , avec la survivance pour M. de Sully : tout cela est faux et
ridicule, et ne se dit point dans les bons lieux. Il vous apprend qu« le roi partira le 25 : voilà qui est beau. Je vous déclare, ma fille , que je ne vous manderai rien que dé vrai : quand il ne vient rien à ma connaissance que de ces lanternes-là , je les laisse passer, et je vous conte autre cbose. Je suis fort contente de d'Hacqueville , aussi bien que de vous : il a grand soin de votre mère en votre absence ; et dès qu'il y a un brin de dispute entre l'abbé et moi , c'est toujours lui que je prends pour juge. Cela fait plaisir au cœur, de songer qu'on a un ami comme lui , et à qui rien de bon ni de solide ne manque, qui ne nous peut jamais manquer lui-même. Si vous nous aviez défendu de parler de vous ensemble , et que cela vous fut fort désagréable , nous serions extrêmement embarrassés ; car cette conversation nous est si naturelle, que nous y tombons insensiblement : c'est un penchant si doux, qu'on y revient sans peine ; et quand par hasard , après en avoir bien parlé, nous nous détournons un moment, je reprends la parole d'un bon ton , et je lui dis : Mais disons donc un pauvre mot de ma fille, vraiment nous sommes bien ingrats ; et là-dessus nous recommençons sur nouveaux frais. Je lui jurerais plus de vingt fois à lui-même que je ne vous aime point, qu'il ne me croirait pas; je l'aime comme un confident qui entre dans mes sentiments, je ne saurais mieux dire.
Hélène et Morphîse^ vous sont très-obligées; mais pour Hébert, hélas I je ne l'ai plus. J'eus l'esprit, l'autre jour en riant, de le donner à Gourville % et de lui dire qu'il fallait qu'il le plaçât dans cet hôtel de Condé, qu'il s'en
' Petite chienne de Madame de Sévigné. ( P. )
' Gourville , valet de chambre du duc de La Rochefoucauld, devenu son ami , et même celui du grand Condé , dans le même temps , pondu à Paris en effigie, et envoyé du roi en Allemagne; ensuite proposé pour succétler au grand Colbert dans le ministùre. Nous avons de lui des Mémoires de sa vie, écrits avec naïveté, dans lesquels il parle de sa naissance et de sa fortune avec indifférence. Ces mémoires sont très-curieux, ( A. G. )
trouverait bien, qu'il m'en remercierait, que je répondais de lui. M. de La Rochefoucauld et madame de La Fayette se mirent sur les perfections d'Hébert : cela demeura là , il y a trois semaines. Je fus tout étonnée quand Gourville l'envoya quérir hier; Hébert s'habilla en gentil-homme, il y alla. Gourville lui dit qu'il lui donnerait une place à l'hôtel de Condé, qui lui vaudrait '230 livres de rente, logé, nourri , et tout cela en attendant mieux ; mais que présentement il l'envoyait à Chantilly pour distribuer tout le linge par compte pendant que le roi y sera. 11 prit donc dix coffres de linge sur son soin, et partit pour Chantilly. Le roi y doit aller le 25 de ce mois ; il y sera un jour entier. Jamais il ne s'est fait tant de dépenses au triomphe des empereurs qu'il y en aura là ; rien ne coûte : on reçoit toutes les belles imaginations sans regarder à l'argent. On croit que M. le Prince n'en sera pas quitte pour quarante mille écus : il faut quatre repas ; il y aura vingt-cinq tables servies à cinq services , sans compter une infinité d'autres, qui surviendront : nourrir tout , c'est nourrir la France et la loger. Tout est meublé : de petits endroits qui ne servaient qu'à mettre des arrosoirs deviennent des chambres de courtisans. Il y aura pour mille écus de jonquilles : jugez à proportion. Voyez un peu où le discours d'Hébert m'a jetée : voilà donc comme j'ai fait sa fortune en badinant ; car je la compte faite , dans la pensée qu'il s'acquittera fort bien de ces commencements-ci. Nous ne dînons point aujourd'hui en bavardin; ils sont embarrassés pour faire partir l'équipage du marquis ( de Lavardin ). Je mange donc ici mes petits œufs frais à l'oseille ; après dîner, j'irai un peu au faubourg', et je joindrai à cette lettre ce que j'aurai appris , afin de vous en divertir.
J'ai reçu une fort jolie lettre du coadjuteur ; il est seulement fâché que je l'appelle Monseigneur ; il veut que je
' Chez madame de La Fayette- ( P. )
l'appelle Pierrot ou seigneur Corbeau. Je vous recommande toujours bien , ma fille , d'entretenir l'amitié qui est entre vous : je le trouve fort touché de votre mérite , prenant grand intérêt à toutes vos affaires , en un mot , d'une application et d'une solidité qui vous sera d'un grand secours. Mon fils n'est pas encore guéri de ce mal qui fait douter ses précieuses maîtresses de sa passion : il me disait hier au soir que pendant la semaine sainte il avait été si épouvantablement dévergondé , qu'il lui avait pris un dégoût de tout cela , qui lui faisait bondir le cœur; il n'osait y penser, 11 avait envie de vomir; il lui semblait toujours voir autour de lui des panerées de baisers , des panerées de toutes sortes de choses en telle abondance , qu'il en avait l'imagination frappée et ne pouvait pas regarder une femme. Ce mal n'a pas été d'un moment; j'ai pris mon temps pour faire un petit sermon là-dessus : nous avons fait ensemble des réflexions chrétiennes; il entre dans mes sentiments % et particulièrement pendant que son dégoût dure encore. Il me montra des lettres qu'il a retirées de cette comédienne ; je n'en ai jamais vu de si chaudes ni de si passionnées : il pleurait, il mourait; il croit tout cela quand il écrit, et s'en moque un moment après : je vous dis qu'il vaut son pesant d'or. Adieu , mon aimable enfant ; comment vous êtes-vous portée le 6 de ce mois? Je souhaite, ma petite, que vous m'aimiez toujours ; c'est ma vie , c'est l'air que je respire. Je ne vous dis point si je suis à vous , cela est audessous du mérite de votre amitié. Vous voulez bien que j'embrasse ce pauvre Comte ; mais ne vous aimons-nous point trop tous deux?
Vendredi au soir, il aTril.
Je fais mon paquet chez madame de La Fayette , à qui j'ai donné votre lettre ; nous l'avons lue ensemble avec
' M. de Sévigné vécut dans une grande piété après son mariage. ( II. )
plaisir; nous trouvons que personne n'écrit mieux que vous; vous la flattez très-agréablement, et moi en passant j'y trouve un petit endroit qui me va droit au cœur : c'est UD lieu que vous possédez d'une étrange manière. Madame de La Fayette fut hier à Versailles , madame de Thianges lui avait mandé d'y aller; elle y fut reçue très-bien , mais très-bien , c'est-à-dire que le roi la fit mettre dans sa calèche avec les dames , et prit plaisir à lui montrer toutes les beautés de Versailles , comme ferait un particulier que l'on va voir dans sa maison de campagne ; il ne parla qu'à elle, et reçut avec beaucoup de plaisir et de politesse toutes les louanges qu'elle donna aux merveilleuses beautés qu'il lui montrait : vous pouvez penser si l'on est contente d'un tel voyage. M. de La Rochefoucauld, que voilà , vous embrasse sans autre forme de procès , et vous prie de croire qu'il est plus loin de vous oublier qu'il n'est prêt à danser la bourrée; il a un petit agrément de goutte à la main qui l'empêche de vous écrire dans cette lettre. Madame de La Fayette vous estime et vous aime , et ne ^ous croit pas si dépourvue de vertus que le jour que vous étiez couchée au coin de son feu , et dont vous vous souvenez si bien.
A Paris , mercredi 22 avril i&7i.
Avez-vous bien peur que je n'aime mieux madame de Brissac que vous? Craignez-vous, de la manière dont vous me connaissez , que ses façons ne me plaisent plus que les vôtres? Croyez-vous que son esprit ait retrouvé le chemin de me plaire ? Avez-vous opinion que sa beauté efface vos charmes ? Enfin, pensez- vous qu'il y ait quelqu'un au monde qui puisse à mon goût surpasser madame de Grignan, en me supposant même dépouillée de tout l'intérêt que j'y prends? Songez à tout cela un peu à loisir, et puis soyez
assurée qu'il en est justement ce que vous en croyez. Voilà toute ma réponse , que vous connaîtrez par la vôtre , si vous répondez sincèrement.
Parlons un peu de votre frère , ma fille : il est d'une faiblesse à faire mal au cœur; il est tout ce qu'il plaît aux autres' ; il plut hier à trois de ses amis de le mener souper dans un lieu d'honneur, il y fut. Ces messieurs sont trop habiles pour vouloir courir la fortune ; ils disent à Sévigné de payer, je dis payer de sa personne ; tout misérable qu'il -est encore , il paye , et puis me vient tout conter, en disant qu'il se fait mal au cœur à lui-même. Je lui dis qu'il me fait mal au cœur aussi, je lui fais honte; j'ajoute que ce n'est point là la vie d'un honnête homme, qu'il trouvera quelque chape-chute , et qu'à force de s'exposer il aura son fait. Je prêche un peu ensuite ; il demeure d'accord de tout, et n'en fait ni plus ni moins. Il a quitté la comédienne ( la 'Champmêlé) , après l'avoir aimée par- ci par-là : quand il la voyait, quand il lui écrivait, c'était de bonne foi ; un moment après il s'en moquait à bride abattue. Ninon l'a quitté : il était malheureux quand elle l'aimait; il est au désespoir Àe n'en être plus aimé , et d'autant plus qu'elle n'en parle pas avec beaucoup d'estime : C'est une âme de bouillie, dit-elle, c'est un corps de papier mouillé, c'est un cœur de citrouille fricassé dans de la neige : je vous l'ai déjà -dit. Elle voulut l'autre jour lui faire donner les lettres de la comédienne : il les lui donna. Elle en a été jalouse ; elle voulait les donner à un amant de la princesse , afin de lui faire donner quelques petits coups de baudrier. Il me le vint dire ; je lui dis que c'était une infamie que de couper ainsi la gorge à cette petite créature pour l'avoir aimé ; qu'elle n'avait point sacrifié ses lettres , comme on voulait le lui faire croire pour l'animer; qu'elle les lui avait rendues; que c'était une trahison basse et indigne d'un homme de qualité,
: * Le baron de Sévigné avait alors vingt-six ans. (M. )
et que môme dans les choses malhonnêtes il y avait de l'honnôtcté h ohserver. Il entra dans mes raisons ; il courut chez Ninon, et, moitié par adresse et moitié par force, il retira les lettres de cette pauvre diahlesse. Je les ai fait brûler. Vous voyez par là combien le nom de comédienne m'est de quelque chose; cela est un peu de la visionnaire de la comédie' ; elle en eût fait autant, et je fais comme elle. Mon fils a conté ses folies à M. de La Rochefoucauld, qui aime les originaux. Je lui disais l'autre jour que Sévigné n'est point fou par la tête , c'est par le cœur : ses sentiments sont tout vrais , sont tout faux , sont tout froids, sont tout brûlants , sont tout fripons , sont tout sincères ; enfin son cœur est fou. Nous rîmes fort de tout cela , et avec mon fils même, car il est de bonne compagnie, et dit tope à tout. Nous sommes très-bien ensemble, je suis sa confidente ; et je conserve cette vilaine qualité, qui m'attire de si vilaines confessions , pour être en droit de lui dire mes sentiments sur tout. Il me croit autant qu'il peut , il me prie de le redresser ; je le fais comme une amie. Il veut venir avee mol en Bretagne pour cinq ou six semaines ; s'il n'y a point de camp en Lorraine , je l'emmènerai. Voilà bien des folies ; mais comme vous y prenez intérêt , il m'a semblé qu'elles ne vous ennuieraient pas.
Tout ce que vous me mandez de la Marans est divin , et des punitions qu'elle aura dans l'enfer; mais savez- vous bien que vous irez avec elle, si vous continuez à la haïr. Songez que vous serez toute l'éternité ensemble ; il n'en faut pas davantage pour vous mettre dans le dessein de faire votre salut : je me suis avisée bien heureusement de vous donner cette pensée, c'est une inspiration de Dieu. Elle vint l'autre jour chez madame de La Fayette; M. de La Rochefoucauld y était , et moi aussi : la voilà qui entre sans coiffe ; elle venait d'être coupée , mais coupée en vrai
' Allusion au rôle de Sestiane dans les Fisionnaires de Desmarest. C»I.)
fanfan : elle était poudrée , bouclée. Le premier appareil avait été levé il n'y avait pas un quart d'heure ; elle était décontenancée , sentant bien qu'elle allait être improuvée. Madame de La Fayette lui dit : « Mais vraiment il faut « que vous soyez folle ; mais savez-vous bien , Madame , « que vous êtes complètement ridicule? » M. de La Rochefoucauld dit : (( Ma mère , ah , par ma foi , mère , nous n'en « demeurerons pas là; approchez un peu, ma mère, que « je voie si vous êtes comme votre sœur % que je viens de « voir. » Sa sœur venait aussi d'être coupée. « Ma mère , « vous voilà bien. » Vous entendez ces tons-là ; et pour les paroles , elles sont d'après le naturel ; pour moi , je riais sous ma coiffe. Elle se décontenança si fort , qu'elle ne put soutenir cette attaque; elle remit sa coiffe, et bouda jusqu'à <îe que madame de Schomberg la vint reprendre, car il n'y a plus de voiture que celle-là. Je crois que ce récit vous divertira.
Nous passâmes , il y a quelques jours , une après-dînée à l'Arsenal fort agréablement : il y avait des hommes de toutes grandeurs ; mesdames de La Fayette , de Coulanges, de La Troche , mademoiselle de Méri et moi. On se promena , on parla fort.de vous à plusieurs reprises et en trèsbons termes. Nous allons aussi quelquefois au Luxembourg ; M. de Longueville y était hier, il me pria de vous assurer de ses très-humbles services. Pour M. de La Rochefoucauld, il vous aime très-tendrement. Je suis ravie que vous ayez approv.vé mes lettres ; vos approbations et vos louanges sincères me font un plaisir qui surpasse tout ce qui me vient d'ailleurs. Et pourquoi les filles comme vous n'oseraient-elles louer une mère comme moi? Quelle sorte de respect 1 Vous savez si j'estime fort votre goût. J'approuve votre loterie ; vous me manderez ce que vous aurez gagné. Vos comédies doivent aussi vous divertir.
' Mademoiselle de Montalais.
Laissez-vous amuser, suivez le courant des plaisirs qu'on peut avoir en Provence. Je vous loue fort que vous ne reconduisiez point : c'était pour mourir; que les dames s'en vengent, qu'elles ne vous reconduisent point aussi , et voilà une maudite coutume abolie.
Je viens de Saint-Germain; je n'ai que le loisir de vous dire que mille personnes m'ont priée de vous faire des baisemains, M. de Montausier, le maréchal de Bellefonds, etc.... Monseigneur le dauphin m'a donné un baiser pour vous. Adieu , ma très-chère, il est tard ; je fais de la prose avec "une facilité qui vous tue.
A Paris, vendredi 24 avril 1671.
Voilà le plus beau temps du monde; il commença dès hier après des pluies épouvantables : c'est le bonheur du roi , il y a longtemps que nous l'avons observé ; et c'est pour cette fois aussi le bonheur de M. le Prince, qui a pris ses mesures à Chantilly pour le printemps et pour l'été : la pluie d'avant-hier aurait rendu toutes ses dépenses ridicules. Sa Majesté y arriva hier au soir; elle y est aujourd'hui. D'Hacqueville y est allé, il vous fera une relation à son retour; pour moi , j'en attends ce soir une petite que je vous enverrai avec cette lettre, que j'écris ce matin avant que d'aller en havardin; je ferai mon paquet au faubourg. Si l'on dit que nous parlons dans nos lettres de la pluie et du beau temps, on aura raison; j'en ai fait d'abord un assez grand chapitre. Vous ne me parlez point assez de vous, j'en suis nécessiteuse, comme vous l'êtes de folies; je vous souhaite toutes celles que j'entends ; pour celles que je dis , elles ne valent plus rien depuis que vous ne m'aidez plus : vous m'en inspirez , et quelquefois aussi je vous en inspire. C'est une longue tristesse , et qui se renouvelle souvent , que d'être loin d'une personne comme vous. J'ai dit des
adieux depuis quelques jours; ce qui est plaisant, c'est qu'en partant d'ici pour la Bretagne , je prévois que vous serez mon adieu sensible , dont je pourrais, si j'étais une friponne, faire un grand honneur à mes amies; mais on voit clair à travers mes paroles, et je ne veux pas même en mettre aucune au-devant des sentiments que j'ai pour vous. Je serai donc touchée de voir que ce n'est pas assez d'être à deux cents lieues de vous , il faut que j'en sois à trois cents ; et tous les pas que je ferai , ce sera sur cette troisième centaine : c'est trop , cela me serre le cœur.
L'abbé Têtu entra hier chez madame de Richelieu comme j'y étais : il était d'une gaillardise qui faisait honte à ses amis éloignés. Je lui parlai de mon voyage; il ne changea point de ton, et, d'un visage riant: Eh bien, Madame , me dit-il, nous nous reverrons. Cela n'est point plaisanta écrire, mais il n'y eut pas moyen de l'entendre sans rire; enfin ce fut là son unique pensée : il passa légèrement sur toute mon absence , et ne trouva que ce mot à me dire. Nous nous en servons présentement dans nos adieux , et je m'en sers moi-même intérieurement en songeant à vous ; mais ce n'est pas si gaiement, et la longueur de l'absence n'est pas une circonstance que j'oublie.
J'ai acheté pour me faire une robe de chambre une étoffe comme votre dernière jupe; elle est admirable : il y a un peu de vert, et c'est le violet qui domine; en un mot , j'ai succombé. On voulait me la faire doubler de couleur de feu, mais j'ai trouvé que cela avait l'air d'une impénitence finale : le dessus est la pure fragilité , mais le dessous eût été une volonté déterminée qui m'a paru contre les bonnes mœurs. Je me suis jetée dans le taffetas blanc; ma dépense est petite : je méprise la Bretagne, et n'en veux faire que pour la Provence, afin de soutenir la dignité d'une merveille d'entre deux âges, où vous m'avez élevée.
Madame de Ludres me fit l'autre jour des merveilles à Saint-Germain; il n'y avait nulle distraction : elle vous ai-
mait aussi : Ah! pour malamc te Grùjnany elle est atorable. Brancas me conta une affaire que M. de Grignan eut cet liiver avec M. Le Premier. Je suis pour Grignan, j'ai vu leurs lettres. Ce Brancas vous écrit une grand'diablesse de lettre , plaisante , mais inlisible : il m'en a dit des morceaux ; nous devons prendre un jour pour i<\ lire tout entière. M. de Salins ' a chasse un portier : je ne sais ce qu'on dit; on parle de manteau gris, de quatre heures du matin, de coups de plat d'épée, et Von se tait du reste '; on parle d'un certain apôtre qui en fait d'autres ; enfin je ne dis rien : on ne m'accusera pas de parler ; pour moi , je sais me taire. Si cette fin \ous paraît un peu galimatias, vous ne l'en aimerez que mieux. Adieu , ma chère enfant; je vous manderai ce soir des nouvelles en fermant mon paquet.
Vendredi au soir, 24 avril 1671 , chez M. de La Rocbefoucaold.
Je fais donc ici mon paquet. J'avais dessein de vous^ conter que le roi arriva hier au soir à Chantilly; il courut un cerf au clair de la lune. Les lanternes firent des merveilles ; le feu d'artifice fut un peu effacé par la clarté de notre amie, mais enfin , le soir, le souper, le jeu , tout alla à merveille. Le temps qu'il a fait aujourd'hui nous faisait espérer une suite digne d'un si agréable commencement. Mais voici ce que j'apprends en entrant ici, dont je ne puis me remettre , et qui fait que je ne sais plus ce que je vous mande; c'est qu'enfin Yatel, le grand Vatel, maitre d'hôtel de M. Fouquet, qui l'était présentement de M. le Prince, cet homme d'une capacité distinguée de toutes les autres , dont la bonne tète était capable de contenir tout le soin d'un État; cet homme donc que je con-
' Garnier de Salins, trésorier des parties casuelles. ' Allusion à un vers de Cinna, acte IV , scène 3.
naissais, voyant que ce matin à huit heures la marée n'était pas arrivée , n'a pu soutenir l'affront dont il a cru qu'il allait être accablé, et, en un mot, il s'est poignardé. Vous pouvez penser l'horrible désordre qu'un si terrible accident a causé dans cette fête. Songez que la marée est peut-être arrivée comme il expirait. Je n'en sais pas davantage présentement : je pense que vous trouvez que c'est assez. Je ne doute pas que la confusion n'ait été grande; c'est une chose fâcheuse à une fête de cinquante mille écus.
M. de Menars ' épouse mademoiselle de La Grange- Neuville ^ ; je ne sais comme j'ai le courage de vous parler d'autre chose que de Vatel.
A Paris, dimanche 26 avril 1671.
Il est dimanche 26 avril; cette lettre ne partira que mercredi; mais ce n'est pas une lettre, c'est une relation que Moreuil vient de me faire , à votre intention , de ce qui s'est passé à Chantilly touchant Vatel. Je vous écrivis vendredi qu'il s'était poignardé; voici l'affaire en détail : Le roi arriva le jeudi au soir; la promenade, la collation dans un lieu tapissé de jonquilles , tout cela fut à souhait. On soupa; il y eut quelques tables où le rôti manqua, à cause de plusieurs dîners à quoi l'on ne s'était point attendu; cela saisit Vatel, il dit plusieurs fois : Je suis perdu d'honneur; voici un affront que je ne supporterai pas. Il dit à Gourville : La tête me tourne , il y a douze nuits que je n'ai dormi ; aidez-moi à donner des ordres. Gourville le soulagea en ce qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du roi, mais aux vingt-cinquièmes, lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit à M. le Prince. M. le Prince alla jusque dans la chambre de Vatel, et lui dit : (.< Vatel, tout va bien, rien n'était si
' Surintendant de la maison de la reine,
- Marie, tille de Charles de la Grange-Neuville , maître des comptes.
« beau que le souper du roi. » Il répondit : a Monsei- (.( gneur, voire bonté m'achève; je sais que le rôti a maua que à deux tables. » « Point du tout, dit M. le Prince, a ne vous iïichez point , tout va bien. » Minuit vint; le feu d'artifice ne réussit pas, il fut couvert d'un nuage; il coûtait seize mille francs. A quatre heures du matin Vatel s'en va partout, il trouve tout endormi ; il rencontre un petit pourvoyeur, qui lui apportait seulement deux charges de marée; il lui demande : Est-ce là tout? Oui, Monsieur. Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps ; les autres pourvoyeurs ne vinrent point. Sa tète s'échauffait, il crut qu'il n'aurait point d'autre marée; il trouva Gourville, il lui dit : « Monsieur, je ne survivrai point à cet affront-ci. » Gourville se moqua de lui. Vatel monte à sa chambre, met son épée contre la porte , et se la passe au travers du cœur ; mais ce ne fut qu'au troisième coup , car il s'en donna deux qui n'étaient point mortels. Il tombe mort. La marée cependant arrive de tous côtés; on cherche Vatel pour la distribuer, on va à sa chambre, on heurte, on enfonce la porte, on le trouve noyé dans son sang; on court à M. le Prince, qui fut au désespoir. M. le Duc pleura : c'était sur Vatel que tournait tout son voyage de Bourgogne. M. le Prince le dit au roi fort tristement. On dit que c'était à force d'avoir de Thonneur à sa manière ; on le loua fort, on loua et l'on blâma son courage. Le roi dit qu'il y avait cinq ans qu'il retardait de venir à Chantilly, parce qu'il comprenait l'excès de cet embarras. Il dit à M. le Prince qu'il ne devait avoir que deux tables , et ne point se charger de tout; il jura qu'il ne souffrirait plus que M. le Prince en usât ainsi; mais c'était trop tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville tâcha de réparer la perte de Vatel ; elle fut réparée : on dina très- bien , on fit collation , on soupa, on se promena, on joua, on fut à la chasse ; tout était parfumé de jonquilles, tout était enchanté.
Hier, qui était samedi, on fit encore de même; et le soir le roi alla à Liancourt , où il avait commandé média noche; il y doit demeurer aujourd'hui. Voilà ce que Moreuil m'a dit, espérant que je vous le manderais. Je jette mon bonnet par-dessus les moulins , et je ne sais rien du reste. M. d'Hacqueville , qui était à tout cela , vous fera des relations sans doute; mais comme son écriture n'est pas si lisible que la mienne, j'écris toujours; et si je vous mande cette infinité de détails, c'est que je les aimerais en pareille occasion.
Commencée à Paris , le lundi 27 avril 1671.
J'ai très-mauvaise opinion de vos langueurs ; je suis du nombre des méchantes langues, et je crois tout le pis. Voilà ce que je craignais; mais, ma chère enfant, si ce malheur se confirme, ayez soin de vous; ne vous ébranlez point dans ces commencements par votre voyage de Marseille. Laissez un peu établir les choses ; songez à votre délicatesse, et que ce n'est qu'à force de vous être conservée que vous avez été jusqu'au bout. Je suis déjà bien en peine du dérangement que le voyage de Bretagne apportera à notre commerce : si vous êtes grosse, comptez que je n'ai plus aucun dessein que de faire ce que vous voudrez; je ferai ma règle de vos désirs, et laisserai tout autre arrangement et toute autre considération à mille lieues de moi. Je crois que le chapitre de votre frère vous a divertie; il est présentement en quelque repos; il voit pourtant JNinon tous les jours , mais c'est un ami. Il entra i'autre jour avec elle dans un lieu où il y avait cinq ou six: hommes : ils firent tous une mine qui la persuada qu'ils le <;royaient possesseur; elle connut leurs pensées, et leur 'dit : « Messieurs, vous vous damnez si vous -croyez qu'il « y ait du mal entre nous ; je vous assure que nous sommes
«r comme frère et sœur. » Il est vrai qu'il est comme fricassé; je l'emmène en Bretagne, où j'espère que je lui ferai retrouver la santé de son corps et de son âme : nous ménageons, La Mousse ' et moi, de lui faire faire une bonne confession.
Monsieur, madame de Villars et la petite Saint-Gérand sortent d'ici, et vous font mille et mille amitiés; ils veulent la copie de votre portrait qui est sur ma cheminée, pour la porter en Espagne \ Ma petite enfant a été tout le jour dans ma chambre, parée de ses belles dentelles, et faisant l'honneur du logis; ce logis, qui me fait tant songer à vous, où vous étiez il y a un an comme prisonnière; ce logis , que tout le monde vient voir, que tout le monde admire, et que personne ne veut louer. Je soupai l'autre jour chez la marquise d'Uxelles , avec madame la maréchale d'Humières, mesdames d'Arpajon, de Beringhen, de Frontenac, d'Outrelaise, Raimond et Martin; vous n'y fûtes point oubliée. Je vous conjure , ma fille , de me mander sincèrement des nouvelles de votre santé , de vos desseins , de ce que vous souhaitez de moi. Je suis triste de votre état, je crains que vous ne le soyez aussi ; je vois mille chagrins, et j'ai une suite de pensées dans ma tête, qui ne sont bonnes ni pour la nuit ni pour le jour.
A Livry, mercredi 29 avril.
Depuis que j'ai écrit ce commencement de lettre , j'ai fait un fort joli voyage. Je partis hier assez matin de Paris ; j'allai dîner à Pomponne; j'y trouvai notre bon homme ^, qui m'attendait : je n'aurais pas voulu manquer à lui dire adieu. Je le trouvai dans une augmentation de sainteté qui m'étonna : plus il approche de la mort , plus il s'épure. II
' L'abbé de la Mousse , parent de madame de Sévigné.
2 Le marquis de Villars était nommé ambassadeur en Espagne. (M. )
^ M. Arnauld-d'AndilIy.
me gronda très-sérieusement, et, transporté de zèle et d'amitié pour moi , il me dit que j'étais folle de ne point songer à me convertir; que j'étais une jolie païenne; que je faisais de vous une idole dans mon cœur ; que cette sorte d'idolâtrie était aussi dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me parût moins criminelle ; qu'enfm je songeasse à moi : il me dit tout cela si fortement que je n'avais pas le mot à dire. Enfin, après six heures de conversation très-agroable, quoique très-sérieuse, je le quittai, et vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de mai : le rossignol, le coucou , la fauvette , ont ouvert le printemps dans nos forêts ; je m'y suis promenée tout le soir toute seule : j'y ai trouvé toutes mes tristes pensées ; mais je ne veux plus vous en parler. J'ai destiné une partie de cette après-dînée à vous écrire dans le jardin, où je suis étourdie de trois ou quatre rossignols qui sont sur ma tète. Ce soir je m'en retourne à Paris pour faire mon paquet et vous l'envoyer.
Il est vrai, ma fille, qu'il manqua un degré de chaleur à mon amitié quand je rencontrai la chaîne des galériens ; je devais aller avec eux, au lieu de ne songer qu'à vous écrire. Que vous eussiez été agréablement surprise à Marseille de me trouver en si bonne compagnie ! Mais vous y allez donc en litière? quelle fantaisie 1 J'ai vu que vous n'aimiez les litières que quand elles étaient arrêtées : vous êtes bien changée. Je suis entièrement du parti des médisants : tout l'honneur que je vous puis faire, c'est de croire que jamais vous ne vous seriez servie de cette voiture si vous ne m'aviez point quittée, et que M. de Grignan fût resté dans sa Provence. Que je suis fâchée de ce malheur î mais que je l'ai bien prévu I Conservez-vous , ma très-chère; songez que la Guisarde beauté', ayant voulu se prévaloir d'une heureuse couche , s'est blessée rudement , et qu'elle a été trois jours prête à mourir ; voilà un bel exemple. Ma-
' Madame de Guise.
dame do La Fayette craint toujours pour votre vie : elle vous cède sans difficulté la première place auprès de moi, à cause de vos perfections; et quand elle est douce , elle dit que ce n'est pas sans peine ; mais enfin cela est réglé et approuvé : cette justice la rend digne de la seconde , elle l'a aussi ; La Troche s'en meurt. Je vais toujours mon train , et mon train aussi pour la Bretagne; il est vrai que nous ferons des vies bien différentes : je serai troublée dans la mienne par les états, qui me viendront tourmenter à Vitré sur la fin du mois de juillet; cela me déplait fort. Votre frère n'y sera plus en ce temps-là. Ma fille, vous souhaitez que le temps marche pour nous revoir ; vous ne savez ce que vous faites , vous y serez attrapée : il vous obéira trop exactement , et quand vous voudrez le retenir, vous n'en serez plus la maîtresse. J'ai fait autrefois les mêmes fautes que vous , je m'en suis repentie ; et quoique le temps ne m'ait pas fait tout le mal qu'il fait aux autres , il ne laisse pas de m'avoir ôté mille petits agréments, qui ne laissent que trop de marques de son passage. Vous trouvez donc que vos comédiens ont bien de l'esprit de dire des vers de Corneille. En vérité, il y en a de bien transportants ; j'en ai apporté ici un tome qui m'amusa fort hier au soir. Mais n'avez-vous point trouvé jolies les cinq ou six fables de La Fontaine, qui sont dans un des tomes que je vous ai envoyés? Nous en étions ravis lautre jour chez M. de La Rochefoucauld ; nous apprîmes par cœur celle du Singe et du Chat.
P'aniraaux malfaisants c'était un très-bon plat:
1 s n'y craignaient tous deux aucun , tel qu'il put être.
Ti ouvait-on quelque chose au logis de gâté ,
L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage :
Bertrand dérobait tout; Raton, de son côté,
Était moins attentif aux souris qu'au fromage.
Et le reste. Cela est peint ; et la Citrouille, et le Rossignol, cela est digne du premier tome. Je suis bien folle de vous écrire de telles bagatelles, c'est le loisir de Livry qui vous
tue. Vous avez écrit un billet admirable à Brancas ; il vous écrivit l'autre jour une main tout entière de papier : c'était une rapsodie assez bonne ; il nous la lut, à madame de Coulanges et à moi. Je lui dis : Envoyez-la-moi donc tout achevée pour mercredi; il me dit qu'il n'en ferait rien, ^u'il ne voulait pas que vous la vissiez; que cela était trop sot et trop misérable. — Pour qui nous prenez-vous? vous nous l'avez bien lue. — Tant y a que je ne veux pas qu'elle la lise : voilà toute la raison que j'en ai eue ; jamais il ne fut si fou. Il sollicita l'autre jour un procès à la seconde des enquêtes ; c'était à la première qu'on le jugeait : cette folie a fort réjoui les sénateurs; je crois qu'elle lui a fait gagner son procès. Que dites- vous, mon enfant, de l'infinité de cette lettre? si je voulais, j'écrirais jusqu'à demain. Conservez- vous , c'est ma ritournelle continuelle; ne tombez point, gardez quelquefois le lit. Depuis que j'ai donné à ma petite une nourrice comme celle du temps de François F"* ', je crois que vous devez honorer tous mes conseils. Pensez-vous que je n'aille point vous voir cette année? J'avais rangé tout cela d'une autre façon, et même pour l'amour de vous ; mais votre litière me redérange tout : le moyen de ne pas courir cette année , si vous le souhaitez un peu? Hélas I c'est bien moi qui dois dire qu'il n'y a plus de pays fixe pour moi , que celui où vous êtes. Votre portrait triomphe sur ma cheminée; vous êtes adorée maintenant en Provence , et à Paris , et à la cour, et à Livry ; enfin , ma fille , il faut bien que vous soyez ingrate ; le moyen de rendre tout cela? Je vous embrasse et vous aime, et vous le dirai toujours, parce que c'est toujours la même chose. J'embrasserais ce fripon de Orignan , si je n'étais fâchée contre lui.
Maître Paul ^ mourut il y a huit jours ; notre jardin en 'CSt tout triste.
' Foyez sa lettre du 8 avril 1671.
^ Jardinier de Livry. ( P. )
A Paris, vendredi \" mai 1671.
Je gardais votre secret comme si vous aviez dérobé votre enfant ; mais je n'en réponds plus depuis que Valcroissant ï'a mandé à mademoiselle de Scudéri , en se louant de vos honnêtetés, et disant que l'on vous adore en Provence. Comment vous portez-vous du voyage que vous avez fait à Marseille ?N'êtes-vous pas résolue de vous bien conserver? Vous voulez bien , ma fille, que je sois un peu en peine de vous ; il est impossible que cela ne soit pas.
Je dînai hier chez madame de Villars avec M. de Vindisgras, deux autres de son pays, M. et madame deSchomberg, M. et madame de Béthune ' ; la plupart des amants sont des Allemands''^ comme vous voyez. M. de Schombei'g me parait un des plus aimables maris du monde : sans compter que c'est un héros , il a l'esprit aisé et une intelligence dont on lui sait un gré non pareil ; sa femme l'adore. Mais , parce qu'il ne faut pas être contente en ce monde, elle n'a pas un moment de santé. On parla fort de vous , on vous loua jusqu'au ciel; et ce qui me parut plaisant, c'est que Vindisgras se souvint d'avoir ouï dire ce que vous disiez, il y a six ans, d'un comte de Dietrichstein , qu'il ressemblait à M. de Beaufort ^ hormis qu'il parlait mieux français : nous trouvâmes plaisant qu'il eût retenu ce bon mot; cela nous donna lieu de parler de votre esprit. Il vous a vue chez la reine quand vous prîtes congé ; il a une grande idée de toute votre personne. Cette pauvre madame de Béthune est encore grosse; elle me fait grand' pitié. On craint que la princesse d'Harcourt ne soit grosse aussi. Je trouve tous les
' M. de Schoiiiberg, qui fut raaréclial de France en 1675. M. de Béthune, qui fut amhassadHur en Pologne , puis en Suùde , où il mourut. ( M. )
î Allusion à une chanson de Sarrasin : Tirets, la plupart des amants sont des Allemands, etc. (P.)
^ Le duc de Beaufort parlait assez mal sa langue naturelle. (P. )
jours ici de quoi exercer mes beaux sentiments. Madame de Coulanges vint le soir; nous allâmes aux Tuileries ; nous y vîmes ce qui reste d'hommes à Paris , et qui n'y sera pas encore longtemps, et de plus M. de Saint-Ruthy i. Quel homme, bon Dieu ! et que le désagrément de sa physionomie donne de grandes idées des qualités qu'on ne connaî pas I Mais comment pourrais-je vous dire les tendresses les amitiés, les remerciments de M. de La Rochefoucauld de Segrais, de madame de La Fayette, avec qui je passai le reste de la soirée, et à qui je fis voir une partie de votre leltre ? Il y avait tant de choses pour eux , que je vous aurais fait tort en toute manière de la leur cacher. Je leur cachai pourtant votre grossesse, pour la dire une autre fois tout bas à madame de La Fayette ; car notre conversation d'hier roula sur d'autres discours, plus agréables pour vous. Langlade^ survint; comme il s'en va à Bourbon, nous voulons qu'il aille vous voir. Segrais nous montra un recueil qu'il a fait des chansons de Blot ^ ; elles ont le diable au corps, mais je n'ai jamais vu tant d'esprit. II nous conta aussi qu'il venait de voir une mère de Normandie, qui , lui parlant d'un fils abbé qu'elle a , lui avait dit que le dessein de son fils était de bien étudier, et qu'il commençait toujours à prêcher en attendant : cet arrangement nous fit rire. Vous souvient-il du bon mot du comédien que je vous ai mandé ? Segrais l'a mis dans un recueil qu'il fait de tout ce qui a jamais été dit de plus fin. On parle de grandes nouvelles eu Angleterre ; mais cela n'est point encore démêlé. On ne sait rien de l'arrivée du roi à Dunkerque. Madame de Richelieu a gagné un grand procès contre madame d'Aiguillon. M. le Duc est parti pour la Bourgogne,
' On a dit que la maréchale de la Meilleraie, quoique très-glorieuse d'ailleurs , l'avait épousé seorètement. ( P. )
' Jacques de Langlade , secrétaire du duc de Bouillon. Voyez sa lettre du 8 avril 1671.
' Gentilhomme attaché à Gaston, et qui, ainsi que Jlarigny , se fit connaître dans le temps de la Fronde par des vaudevilles et des satires auxquels Tesprit de parti donnait une grande vogue.
le maréchal d'Albret pour son gouvernement. M. le Prince a suivi le roi. Vous voyez bien, par ces lantcrneries, qu'il n'y a point aujourd'hui de nouvelles. Nous n'avons point dîné en Lavardin; ils sont allés se promener à Versailles. Madame de Verneuil a été très-malade à Verneuil. La d'Escars a eu une manière d'apoplexie, qui a fait grand'peur à elle et à celles qui se portent un peu trop bien. J'ai donné votre billet à Brancas; il fera réponse à la Grignan. Père Ytier vous sakie très-révérencieusement. Je suis en colère contre M. de Grignan, sans cela je l'aimerais. Ninon dit que votre frère est au-dessous de la définition ; il est vrai qu'il ne se connaît pas lui même , et que les autres le connaissent encore moins. Adieu , ma très-aimable ; jamais il ne s'est vu un attachement si naturel et si tendre que celui que j'ai pour vous.
A Paris, mercredi 6 mai \&!\,
Je VOUS prie, ma fille , ne donnons point désormais à l'absence l'honneur d'avoir remis entre nous une parfaite intelligence, et de mon côté, la persuasion de votre tendresse pour moi : quand l'absence aurait part à cette dernière, puisqu'elle l'a établie pour jamais, regrettons un temps où je vous voyais tous les jours , vous qui êtes le charme de ma vie et de mes yeux ; où je vous entendais , vous dont l'esprit touche mon goût plus que tout ce qui m'a jamais plu. N'allons point faire une séparation de votre aimable vue et de votre amitié : il y aurait trop de cruauté à séparer ces deux choses , et je veux plutôt croire que le temps est venu qu'elles marcheront ensemble , que j'aurai le plaisir de vous voir sans mélange d'aucun nuage , et que je réparerai toutes mes injustices passées , puisque vous voulez bien les nommer ainsi.
Je vis hier madame de Guise; elle m'a chargée de vous
faire mille amitiés, et de vous dire comme elle a été trois jours à l'extrémité, madame Robinet n'y voj^ant plus goutte , et tout cela pour s'être agitée sur la foi de sa première couche^. sans se donner aucun repos. L'agitation continuelle , qui ne donne pas le temps à un enfant de pouvoir se remettre à sa place , quand il a été ébranlé , fait une couche avancée, qui est très-souvent mortelle. Je lui promis de vous donner toutes ces instructions pour quand vous en auriez besoin , et de vous dire tous les repentirs qu'elle avait d'avoir perdu l'âme et le corps de son enfant. Je m'acquitte exactement de sa commission, dans l'espérance qu'elle vous sera utile ; je vous conjure , mon enfant, d'avoir un soin extrême de votre santé : vous n'avez que cela à faire.
Votre Monsieur, qui dépeint mon esprit juste et carré, composé, étudié, l'a très-bien dévidé , comme disait cette diablesse. J'ai fort ri de ce que vous m'en écrivez , et vous ai plainte de n'avoir personne à regarder pendant qu'il me louait si bien; je voudrais au moins avoir été derrière la tapisserie. Je vous remercie, ma fille, de toutes les honnêtetés que vous avez faites à La Brosse : c'est une belle chose qu'une vieille lettre • ; il y a longtemps que je les trouve encore pires que les vieilles gens : tout ce qui est dedans est une vraie radoterie. Madame de Verneuil a été très-mal à Verneuil de la néphrétique ; elle est accouchée d'un enfant qu'on a nommé Pierre car ce n'était pas Pierrot ' , tant il était gros.
Mon royaume commence à n'être plus de ce monde. Nous trouvâmes l'autre jour aux Tuileries mesdames de... La première nous parut d'une incivilité parfaite en répondant comme une reine aux compliments que nous lui faisions sur sa couche , et lui disant que nous avions été à sa
' La lettre du \o mars précédent ne fut rendue que six semaines après la date. ( P. )
'Allusion maligne au prénom du chancelier Séguier. T'oyez la lettre do I*' décembre iC64. (M.)
porte ; pour l'autiT , clic nous parut d'une sottise si complète, que je plaignis son mari, tout contrefait qu'il est, et que je trouvai que c'était lui qui était mal marié. Que toutes les jeunes femmes sont sottes, plus ou moins, ma chère fille!
Mais pourquoi avez-vous été à Marseille? M. de Marseille mande ici qu'il y a de la petite vérole; déplus, on vous aura tiré du canon qui vous aura émue; cela est trèsdangereux. On dit que de Biez accoucha l'autre jour d'un coup de pistolet qu'on tira dans la rue. Vous aurez été dans les galères , vous aurez passé sur de petits ponts , le pied peut vous avoir glissé , vous serez tombée : voilà les horreurs de la séparation ; on est à la merci de toutes ces pensées ; on peut croire sans folie que tout ce qui est possible peut arriver : toutes les tristesses de tempérament sont des pressentiments, tous les songes sont des présages, toutes les précautions sont des avertissements , enfin c'est une douleur sans fin.
Il est vrai que j'aime votre fille; mais vous êtes une friponne de me parler de jalousie ; il n'y a ni en vous ni en moi de quoi la pouvoir composer ; c'est une imperfection dont vous n'êtes point capable , et je ne vous en donne non plus de sujet que M. de Grignan. Hélas I quand on trouve dans son cœur toutes les préférences , et que rien n'est en comparaison, de quoi pourrait-on donner de la jalousie à la jalousie même ? Ne parlons point de cette passion , je la déteste , quoiqu'elle vienne d'un fonds adorable : les effets en sont trop cruels et trop haïssables. Je vous prie, au restCj de ne point faire des songes si tristes de moi : cela vous émeut et vous trouble. Je suis persuadée que vous n'êtes que trop vive et trop sensible sur ma vie et sur ma santé ; vous l'avez toujours été, et je vous conjure aussi, comme j'ai toujours fait , de n'en être point en peine : j'ai une santé au-dessus de toutes les craintes ordinaires. Je vivrai pour vous aimer, et j'abandonne ma vie à cette unique occupa-
tion, c'est-à-dire à toute la joie, à toute la douleur, à tous les agréments, à toutes les mortelles inquiétudes, enfin à tous les sentiments que cette passion pourra me donner.
Je partirai entre-ci et la Pentecôte ; je la passerai ou à Chartres ou à Malicorne, mais sûrement point à Paris. Vous êtes trop aimable d'entrer comme vous faites dans la tristesse de mon voyage : vous pouvez imaginer combien de souvenirs de vous entre La Mousse et moi , sans compter cette pensée habituelle qui ne me quitte jamais. Il est vrai que je n'aurai point Hébert , j'en suis fâchée; mais il faut se résoudre à tout : il est revenu de Chantilly , il est désespéré de la mort de Vatel : il y perd beaucoup. Gourville l'a mis à l'hôtel de Condé, pour faire cette petite charge dont je vous ai parlé. M. de La Rochefoucauld dit qu'il prend des liaisons avec Hébert, dans la pensée que c'est un homme qui commence une grande fortune : à cela je lui réponds que mes laquais ne sont pas si heureux que les siens ^ Ce duc vous aime , et m'a assuré qu'il ne vous renverrait point votre lettre toute cachetée. Madame de La Fayette me prie toujours de vous dire mille choses pour elle, je ne sais si je m'en acquitte bien.
Ne rejetez point si loin ces derniers livres de La Fontaine; il y a des fables qui vous raviront, et des contes qui vous charmeront : la fin des Oies de frère Philippe, les Rémois, le petit Chien, tout cela est très-joli ; il n'y a que ce qui n'est point de ce style qui est plat. Je voudrais faire une fable qui lui fit entendre combien cela est misérable de forcer son esprit à sortir de son genre , et combien la folie de vouloir chanter sur tous les tons fait une mauvaise musique. Il ne faut point qu'il sorte du talent qu'il a de conter.
M. de Marseille a mandé à l'abbé de Pontcarré que vous étiez grosse : j'ai fait assez longtemps mon devoir de cacher
■ Allusion à Gourville, qui avait été valet de chambre de M. de La Rocbe> loucauld.
ce malheur; mais enfin l'on se moque de moi. Je l'embrasse mille fois, ce Grignan, malgré toutes ses iniquités; je le conjure au moins que pui.squ'il fait les maux , il fasse les médecines, c'est-à-dire qu'il ait un soin extrême de votre santé, qu'il soit le maître là-dessus, comme vous devez être la maîtresse sur tout le reste. Adieu, ma chère enfant , je vous baise et vous embrasse. Ne m'écrivez qu'autant que ce'la ne fera point de mal à votre santé , et qu'il soit toujours question de l'état où vous êtes; répondez moins à mes lettres , et me parlez de vous : plus je serai en Bretagne, et plus j'aurai besoin de cette consolation; ne m'expédiez point là-dessus. Si vous ne pouvez m'écrire^ chargez-en la petite Deville, et empêchez-la de donner dans Injustice de croire, et dans le respectueux attachement; qu'elle me parle de vous; et quoi encore? de vous^ et toujours devons.
A Paris , vendredi 8 mai 1671.
Me voilà encore, et je ne puis partir que dans huit jours. L'incertitude du camp de Lorraine , pour mener ou pour ne pas mener mon fils, fait toute la mienne, et me donne de l'ennui. J'en ai beaucoup plus encore de votre santé : votre voyage de Marseille me trouble; l'air de la petite vérole et le bruit des canons me donnent une inquiétude qui n'est que trop juste. Si je ne vais point m'en soulager par être auprès de vous, vous me serez bien plus obligée quG si je traversais la France. L'état où je suis et où je vais être est dur à soutenir ; et rien ne serait capable de m'arrêter que les raisons que vous savez, et dont nous sommes en confidence, moucher ami' et moi. Je sens quelque consolation de l'avoir pour témoin de tous mes sentiments;
' M. d'Flacqueville. ( P. )
ce n'est pas que j'en aie besoin auprès de vous , mais j'aime à mettre mes sentiments les plus chers en dépôt entre les mains d'un homme comme lui.
Je fus hier longtemps chez madame du Pui-du-Fou ; sérieusement elle vous aime , et vous lui êtes obligée des soins €t des prévoyances qu'elle a pour vous : son cœur n'en sait ' pas davantage ; mais dans cette étendue elle fait parfaite- . ment bien. L'abbé est ravi de vous voir appliquée à vos af- ; faires ; il vous trouve digne de tous ses soins , dès le moment que vous songez à mettre la règle dans votre maison ; ajoutez cette perfection à toutes les autres ; ne vous relâchez point. Il n'est point question de suivre toujours les beaux sentiments ; il faut avoir pitié de soi , et avoir de la générosité pour soi-même comme on en a pour les autres. En un mot , continuez tous vos bons commencements , et amusezvous à vous conserver et à bien conduire vos affaires. J'espère que le voyage de l'abbé , en quelque temps que ce ôOit , ne vous sera pas inutile. Adieu , ma très-chère ; j'attends avec des impatiences vives des nouvelles de votre santé et de votre voyage.
A Paris, mercredi 43 mai 1671.
Je reçois votre lettre de Marseille ; jamais relation ne m'a tant amusée. Je lisais avec plaisir et avec attention; je suis fâchée de vous le dire, car vous n'aimez pas cela, mais vous narrez très-agréablement. Je lisais donc votre lettre vite par impatience , et puis je m'arrêtais tout court, pour ne pas la dévorer si promptement : je la voyais fmir avec douleur, et douleur de toute manière , car je ne vois que de l'impossibilité à votre retour, moi qui ne fais que le souhaiter. Ah , ma fille î ne m'en ôtez pas ni à vous-même l'espérance; pour moi, j'irai vous voir très-assurément avant que vous ne preniez aucune résolution là-dessus : ce
voyage est nécessaire à ma vie. Je tremble pour votre santé : vous avez été étourdie du bruit de tant de canons et du hou des galériens ; vous y avez reçu des honneurs comme la reine, et moi plus que je ne vaux : je n'ai jamais vu une telle galanterie que de donner mon nom pour le mot de guerre. Je vois bien, ma fille, que vous pensez à moi trèssouvent, et que cette war/zan mignonne de M. de Vivonne n'est pas de contrebande avec vous. Je crois que Marseille vous aura paru beau ; vous m'en faites une peinture extraordinaire et qui ne déplaît pas. Cette nouveauté, à quoi rien ne ressemble , touche ma curiosité ; je serai fort aise de voir cette sorte d'enfer. Comment ! des hommes gémir jour et nuit sous la pesanteur de leurs chaînes ! Voilà ce qu'on ne voit point ici : on en parle assez; elles font même quelquefois du bruit; mais il n'y a rien d'effectif qu'à Marseille :: j'ai cette image dans la tête.
£' di mezzo l'orrore esce il dileilo.
Vous étiez belle, à ce que vous dites; et où est done votre grossesse? Comment s' accommode- t-elle avec votre beauté et avec tant de fatigue? Il m'est venu de deux endroits que vous aviez un esprit si bon, si juste, si droit et si solide , qu'on vous a fait seule arbitre des plus grandes affaires. Vous avez accommodé les différends infinis de M. de Monaco avec un monsieur dont j'ai oublié le nom : vousavez un sens si net et si fort au-dessus des autres, qu'on laisse le soin de parler de votre personne , pour louer votre esprit;: voilà ce qu'on dit de vous ici. Si vous trouvez quelque prince Alamir, vous avez du fonds de reste pour faire le premier tome du roman , sans qu'on ose en parler. Je n'ai pas voulu faire ce tort à la Provence , de vous cacher la manière dont vous y êtes honorée, et dont on y parle de vous. Je voudrais savoir si vous êtes entièrement insensible à tous les honneurs qu'on vous fait ; pour moi , je vous avoue grossièrement qu'ils ne me déplairaient pas ; mais je ferais l'im-
possible pour tâcher de revenir quelque temps me dépouiller de ma splendeur ; ce qui vous en reste ici est trop bon pour être négligé. Madame des Pennes ' a été aimable comme un ange; mademoiselle de Scuderi l'adorait : c'était la princesse Cléobuline ; elle avait un prince Trasibule en ce temps-là; c'est la plus jolie histoire de Cyrus ^. Si vous étiez encore à Marseille , je vous prierais de bien faire des compliments pour moi à M. le général des galères ^ ; mais vous n'y êtes plus. Pour moi , je suis encore ici ; j'en suis en furie : je voulais partir vendredi ; l'abbé se met à genoux pour que ce ne soit que lundi : on ne peut tirer les prêtres de Paris ; il n'y a que les dames qui en veuillent partir. Je m'en irai donc lundi ; il me semble que vous voulez savoir mon équipage , afin de me voir passer comme j'ai vu passer M. Busche. Je vais à deux calèches; j'ai sept chevaux de carrosse, un cheval de bât qui porte mon lit, et trois ou quatre hommes à cheval. Je serai dans ma calèche tirée par mes deux beaux chevaux; l'abbé sera quelquefois avec moi. Dans l'autre , mon fils, La Mousse et Hélène ^ Celleci aura quatre chevaux avec un postillon. Quelquefois le bréviaire assemblera le second ordre , et laissera place à un certain bréviaire de Corneille , que nous avons envie de dire, Sévigné et moi. Voilà de beaux détails, mais on ne les hait pas des personnes que l'on aime. Vous écrivez une lettre à votre frère qui est très-plaisante ; j'en ai bien •'i. J'eusse juré que sa... eût été ridicule; en effet, j'ai ti'ouvé qu'elle ressemble à une amande lissée. Voilà de C3S physionomies qui ne se raccommoderont jamais avec moi.
J'ai fait moi-même déménager et mettre en sûreté tous
' Renée de Forbin, sœur de M. de Marseille, depuis cardinal de Janson.
(P.) ' Roman de mademoiselle de Scudëri. ( P. )
* M. de Vivoime, frùre de madame de Montespan, renommé par ses bons mots. Il fut un des magnifiques tenants du cercle de N'inon de l'Enclos.
* Femme de chambre de madame de Sévigné. ( M. )
VOS meubles dans une chambre que j'ai réservée ; j'ai été présente à tout : pourvu que vous ayez intérêt k quelque chose , elle est digne de mes soins. Je n'ai pas tant d'amitié pour moi, Dieu m'en garde.
Je n'ai garde de dire à notre océan la préférence qu« vous lui donnez , il en serait trop glorieux ; il n'est pas besoin de lui donner plus d'orgueil qu'il n'en a. Bien du monde s'en va lundi comme moi. Brancas est parti ; je ne sais si cela est bien vrai , car il ne m'a point dit adieu : il croit peut-être l'avoir fait. 11 était l'autre jour debout devant la table de madame de Coulanges ; je lui dis : Asseyezvous donc , ne voulez-vous pas souper? Il se tenait toujours debout. Madame de Coulanges lui dit : Asseyez-vous donc. Parbleu ! dit-il , madame de Sanzei ' se fait bien attendre; je crois qu'on ne lui a pas dit qu'on a servi. C'était elle qu'il attendait , et il y a environ cinq semaines qu'elle est à Autry; cette civilité, faite fort naïvement, nous fit rire. Madame de Soubise * est grosse ; elle s'en plaint à sa mère , mais inutilement. Pour madame de Louvigny ^ , vous le savez. Si je pouvais trouver quelque honnête veuve ou quelque honnête fille qui le fût aussi , je vous le manderais pour votre consolation. L'abbé Testu est parti , disant que Paris lui pèse sur les épaules ; il est allé droit à Fontevraud : c'est le chemin, cela est heureux ; de là il va à Richelieu, qui n'est qu'à cinq lieues ; il y demeurera. Ce voyage paraît ridicule à bien des gens, et semble l'éloigner encore de l'épiscopat; pour moi, je dis qu'il l'en approchera'^. Vous voyez qu'il ne s'accommode pas si bien de l'absence de
' Anne-Marie de Ck)ulanges, femme de Louis Turpin-de Crise, comte de Sanzay.
■ Anne de Rohan-Chabot, femme de François de Rohan, prince de Soubise. Elle fut aimée de Louis XIV , mais en secret. Ce crédit caciié fit la fortune de sa maison. ( A. G. )
3 Marie-Charlotte de Castelnau , femme d'Antoine-Cliarles de Louvigny.
* Jacques Testu, prédicateur du roi, et de l'Académie Française, eut l'an^bilion de devenir évéque ; mais Louis XIV déclara qu'il ne le trouvait pas assez homme de bien pour conduire les autres.
madame de Fontevraud que de la vôtre. Si j'étais désormais en lieu de vous parler du prochain , je prendrais votre manière; elle est mille fois plus nette et plus facile que le galimatias dont je m'étais servie , et que vous avez pourtant fort bien deviné; il n'y en a guère d'impénétrable pour vous. Vous trouvez que mon fils me console de Paris , que les états me consoleront de mon fils ; mais de vous , ma belle , qui m'en consolera? Je n'ai point encore trouvé qu'il y ait rien dans le monde qui puisse s'en vanter. Je vous embrasse mille et mille fois. Aimez-moi toujours, c'est la seule joie et la seule consolation de ma vie.
A Paris, vendredi i5 mai f67l.
Me voici encore, ma chère fille , avec tous les chagrins qui accompagnent les départs retardés , et les départs qui m'éloignent de vous encore plus que nous ne sommes ; mais quelle rage de prendre un chemin opposé à celui de son cœur ! Si jamais je ne vois plus rien entre la Provence et moi , je serai transportée de joie. L'envie continuelle que j'ai de recevoir de vos lettres et d'apprendre l'état de votre santé est une chose si dévorante pour moi , que je ne sais comme je pourrai la supporter. J'attends dimanche de vos nouvelles, et je partirai lundi matin. Je suis occupée à donner tous les ordres nécessaires pour en avoir souvent, et je pense y avoir réussi autant qu'il se peut. J'ai trouvé une petite lanterne que vous a donnée M. de Grignan, à qui nous disions si bien :
Madame Amphitryon, mon maître et votre époux. .«
Madame de Grussol ' est grosse , et mille autres ; j'allai hier lui dire adieu , et à l'effigie de madame de Montausier :
' Fille du duc de Montausier. ( M. )
si j'avais le temps , je vous conterais les gentillesses qu'elle me dit ; mais j'ai été accablée ce matin d'adieux et d'affaires. Je m'en vais dire les miens en Lavardin. Je ferai mon paquet ce soir, j'aurai plus de loisir. Je finis donc cette feuille en vous embrassant mille fois, avec une si vive et si extrême tendresse , que je ne pense pas qu'il y en ait au monde une pareille.
Vendredi au soir, 13 mai, chez M. de
Là ROCilEFOUCALLD.
Je suis auprès d'un homme qui vous aime, et qui vous conjure de le croire. Il a pris un fort grand plaisir à entendre la peinture de vos galériens de Marseille. Madame de La Fayette me dicte beaucoup de belles choses que je ne vous dirai point. Nous avons été nous promener chez Faverole , à Issy , où les rossignols , l'épine blanche , les lilas , les fontaines et le beau temps nous ont donné tous les plaisirs innocents qu'on peut avoir; c'est un lieu où je vous ai vue, cela noui-rit fort la tendresse. Nous y vîmes une fois un chat qui voulut arracher les deux yeux de madame de La Fayette , et pensa bien en passer son envie , si vous vous en souvenez. J'ai dit adieu à toutes les beautés de ce pays : je m'en vais dans un autre, bien rude : il n'y en a point , ma fille , où je ne trouve le moyen de penser uniquement à vous. J'ai recommandé ma petite enfant à madame Amelot , à madame d'Ormesson , et surtout à madame du Puidu-Fou , avec qui je fus hier deux heures ; elle en aura soin comme de son enfant. J'ai pris congé des Usez et de mille autres. Enfin voHà qui est fait. M. de Rambures est mort : pouvez-vous vous représenter sa femme' affligée avec un bandeau? L'abbé de Foix se meurt; il a reçu tous
' Les veuves portaient en ce temps-là un bandeau de crêpe sur le front , c mme les religieuses en portent un de toile. Madame la marquise de Raml»ur s était fille du comte de Nogent. L'auteur de ['Histoire amoureuse des Cauhs la représente passionnée pour le jeu, tenant tripot, et se jetant à la tète -le tous les hommes. ( P. et A. G. )
ses sacrements; il agonise, cela est pitoyable. J'ai reçu une lettre de Corbinelli, qui nie paraît excessivement content de M. Vardes et de sa libéralité. Si vous écrivez quelquefois à Vardes , je vous prie de lui mander ce que je vous dis , afin qu'il voie qu'il n'y a rien de moins ingrat que son ami. Bonsoir, ma petite ; nous sommes tristes , nous n'avons rien de gaillard à vous mander. Si vous aimez à être parfaitement aimée , vous devez aimer mon amitié.