‹ Lettres;Chapitre 95 sur 111 · DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MADAME DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MADAME DE GRIGNAN

Lundi matin , en partant , 18 mai 167f.

Enfin, ma fille, me voilà prête à monter dans ma calèche ; voilà qui est fait , je vous dis adieu : jamais je ne vous dirai cette parole sans une douleur sensible. Je m'en vais donc en Bretagne : est-il possible qu'il y ait encore quelque chose à faire à un éloignement , quand on est à deux cents lieues l'une de l'autre? Cependant , j'ai trouvé encore à le perfectionner ; et comme vous avez trouvé que votre ville d'Aix n'était pas encore assez loin, je trouve aussi que Paris est dans votre voisinage : vous êtes allée à Marseille pour me fuir ; et moi , pour le renvier sur vous, je m'en vais à Vitré. Tout de bon , ma petite , j'ai bien du regret à notre commerce ; il m'était d'une grande consolation et d'un grand amusement, il sera présentement d'une étrange façon. Hélas I que vais-je vous dire du milieu d€ mes bois ? Je vous parlerai à cœur ouvert de mademoiselle du Plessis et de Jacquine : les jolies peintures ! Je suis fort contente de ce que vous me dites de votre santé ; mais , au nom de Dieu, si vous m'aimez, conservez-vous , ne dansez point , ne tombez point , reposez-vous souvent , et surtout prenez vos mesures pour accoucher à Aix au milieu de tous les prompts secours. Vous savez comme vous êtes expéditive, rangez-vous-y plus tôt que plus tard. Bon Dieu! que ne souffrirai-je point en ce temps-là !

Vous me contez fort plaisamment le démêlé que vous avez eu avec mon ami Vivonne; il me parait que tout le tort est de son côté. Vous le menâtes beau train, à la manière dont vous l'aviez pris : son décontenancement me fait suer, et lui aussi , j'en suis assurée : conclusion, vous l'embrassâtes, c'est un grand effort^ en l'état où vous êtes; il

' M. de Vivonne était d'une extrême grosseur, ( P. )

faut toujours faire en sorte de n'avoir point de querelle ni d'ennemis sur les bras.

Ce pauvre abbé de Foix est mort : cela fait pitié. Qui pourrait croire qu'une méi'e, qui a trois garçons, dont l'aîné est marié, fût sur le point de voir finir sa maison? Cependant , il est vrai , ce petit duc de Foix ne vaut pas un coup de point ' ; il est à Bordeaux avec sa mère pour un procès : quelle nouvelle pour eux ! L'Armentière beauté ' fait la guerre à ses beaux cheveux , et se déchire le sein , à ce qu'on dit; je vois que cela vous console. Savez-vous que notre petite Senneterre est accouchée à Grenoble? Je ne sais qui ne part point aujourd'hui ; nous comptâmes hier jusqu'à vingt personnes de qualité qui font comme moi. M. de Coulanges me donna un grand souper, où tout le monde s'assembla pour me dire adieu. Adieu donc, ma trèschère et très-aimable ; je m'en vais coucher à Bonnelle : j'espère que j'y retrouverai cette dévotion que vous y laissâtes une fois; je la prendrai. Hélas! j'en ai assez de besoin pour me faire supporter avec patience l'éloignement d'une aimable enfant que j'aime si passionnément, et toutes les justes craintes que je puis avoir pour sa santé : songez un peu à ce que je dois souffrir, n'étant soutenue d'aucune distraction. J'emmène votre frère, et le dérobe à toute la honte de ses mauvais procédés : vous jugez bien que ses maîtresses ne seront pas inconsolables ; pour moi , je m'en accommoderai fort bien. Je suis persuadée de ce que dit M. de Grignan. Ahî mon cher Comte, je le crois assurément : il n'y a personne qui n'en eût fait autant que vous , s'il eût été à votre place. Vous me payez de raison , et vous le prenez sur un ton qui mérite qu'on vous pardonne; mais songez pourtant que la jeunesse, la beauté, la santé , la gaieté et la vie d'une femme que vous aimez , toutes ces choses sont détruites par les rechutes fréquentes du mal que vous

' II vécut crpendant jusqu'à l'âge de soixante-quatorte ans. ' Henriette de Conflans, dite mademoiselle Armentière.

faites souffrir. Ma fille , je reviens à vous , après avoir dit adieu à votre mari. Il nous revient ici que vous perdez tout ce que vous jouez l'un et l'autre : eh , mon Dieu , pourquoi tant de malheur, et pourquoi cette petite pluie continuelle, que j'ai toujours trouvée si incommode? Je deviens comme elle , je ne finis point. Adieu donc pour la centième fois, ma chère enfant ; remerciez bien d'Hacqueville de toutes les amitiés que j'en reçois tous les jours ; il entre dans mes sentiments ; voilà de quoi il est question en ce monde. N'oubliez pas de faire savoir à Vardes que Corbinelll se loue fort de lui.

A Malicorne, samedi 23 mai 1671.

J'arrive ici, où je trouve une lettre de vous , tant j'ai su donner un bon ordre à notre commerce. Je vous écrivis lundi en partant de Paris ; depuis cela , mon enfant , je n'ai fait que m'éloigner de vous avec une telle tristesse et un souvenir de vous si pressant , qu'en vérité la noirceur de mes pensées m'a rendue quelquefois insupportable. Je suis partie avec votre portrait dans ma poche , je le regarde fort souvent. Il serait difficile de me le dérober présentement sans que je m'en aperçusse. Il est parfaitement aimable ; j'ai votre idée dans l'esprit; j'ai dans le milieu de mon cœur une tendresse infinie pour vouS; Voilà mon équipage , et voilà avec quoi je vais à trois cents lieues de vous. Nous avons été fort incommodés de la chaleur : un de mes beaux chevaux demeura dès Palaiseaux ; les autres six ont tenu bon jusqu'ici. Nous partons dès deux heures du matin, pour éviter l'extrême chaleur; encore aujourd'hui nous avons prévenu l'aurore dans ces bois pour voir SUvie, c'est-à-dire Malicorne S où je me reposerai demain. J'y ai

' château à six lieues du Mans , qui appartenait au marquis de Lavardin.

trouvé les deux petites filles rechicjnèes , un air linstCj une voix de Mégère; j'ai dit : Ces petits sont sans doute ù notre ami, fuyons-les ; du reste; nos repas ne sont point repas à la légère '. Jamais je n'ai vu une meilleure ciière, ni une plus agréable maison : il me fallait toute l'eau que j'ai trouvée pour me rafraîchir du fonds de chaleur que j'ai depuis six jours. Notre abbé se porte bien; mon fils et La Mousse me sont d'une grande consolation. Nous avons relu des pièces de Coi ne» lie, et repassé avec plaisir sur toutes nos vieilles admirations. Nous avons aussi un livre nouveau de Nicole; c'est de la même étoffe que Pascal , et q\\eV Éducation d'un Prince; mais cette étoffe est merveilleuse, on ne s'en ennuie point. Nous serons le 27 aux Rochers , où je trouverai une de vos lettres : hélas ! c'est mon unique joie. Vous pouvez ne me plus écrire qu'une fois la semaine, parce qu'aussi bien elles ne partiront de Paris que le mercredi, et j'en recevrais deux à la fois. Il me semble que je m'ôte la moitié de mon bien ; cependant j'en suis aise , parce que c'est autant de fatigue retranché en l'état où vous êtes. Il faut que je sois devenue de bonne humeur pour vouloir bien que vous preniez cela sur moi : mais , ma fille , au nom de Dieu , conservez-vous , si vous m'aimez. Ah ! que j'ai de regret à votre aimable personnel N'aurez- vous jamais un moment de repos? Faut-il user sa vie à cette continuelle fatigue? Je comprends les raisons deM.de Grignan; mais, en vérité, quand on aime une femme , quelquefois on en a pitié.

Mon éventail est donc venu bien à propos ; ne l'avezvous pas trouvé joli? Hélas 1 quelle bagatelle! ne m'ôtez pas ce petit plaisir quand l'occasion s'en présente , et remerciez-moi de la joie que je me donne , quoique ce ne soit que des riens. Mandez-moi bien de vos nouvelles ; c'est là de quoi il est question : songez que j'aurai une de

' f'oyez la fable de La Fontaine qui a pour titre VJigle et le Hibou, dont Madame de Sévigné cite ici quelques expressions.

VOS lettres tous les vendredis; mais songez aussi que je ne vous vois plus , que vous êtes à mille lieues de moi , que vous êtes grosse, que vous êtes malade ; songez.... Non, ne songez à rien, laissez-moi tout songer dans mes grandes allées, dont la tristesse augmentera la mienne : j'aurai beau m'y promener, je n'y trouverai point ce que j'y avais la dernière fois que j'y fus. Adieu , ma très-chère enfant; vous ne me parlez point îwsez de vous ; marquez toujours bien la date de mes lettres : iiélas ! que diront-elles présentement? Mon fils vous embrasse mille fois ; il me désennuie extrêmement, et songe fort à me plaire : nous lisons, nous causons, comme vous le devinez fort bien. La Mousse tient bien sa partie, et, par-dessus tout, notre abbé, qui se fait adorer, parce qu'il vous adore. Il m'a enfin donné tout son bien ' ; il n'a point eu de repos que cela n'ait été fail. N'en parlez à personne , la famille le dévore- rait ; mais aimez-le bien sur ma parole , et sur ma parole aussi aimez-moi. J'embrasse ce fripon de Grignan, malgré ses forfaits.

Aux Rochers, dimanche 31 mai 1671,

Enfin , ma fille, me voici dans ces pauvres Rochers : peuton revoir ces allées, ces devises, ce petit cabinet, ces livres, cette chambre , sans mourir de tristesse ? Il y a des souvenirs agréables ; mais il y en a de si vifs et de si tendres, qu'on a peine à les supporter ; ceux que j'ai de vous sont de ce nombre. Ne comprenez-vous point bien l'effet que cela peut faire dans un cœur comme le mien?

Si vous continuez de vous bien porter, ma chère enfant, je ne vous irai voir que l'année qui vient : la Bretagne tt la Provence ne sont pas compatibles. C'est une- chose étrange que les grands voyages : si l'on était toujours dans

' L'abbé tic Coulanges, oncle de Madame de Sévigné.

le sentiment qu'on a quand on arrive, on ne sortirait jamais du lieu où l'on est; mais la Providence fait qu'on oublie. C'est la même qui sert aux femmes qui sont accouchées : Dieu permet cet oubli, afin que le monde ne finisse pas, et que l'on fasse des voyages en Provence. Celui que j'y ferai me donnera la plus grande joie que je puisse recevoir dans ma vie; mais quelles pensées tristes de ne point voir de fin à votre séjour! J'admire et je loue de plus en plus votre sagesse ; quoiqu'à vous dire le vrai ,, je sois fortement touchée de cette impossibilité. J'espère qu'en ce temps-là nous verrons les choses d'une autre manière; il faut bien l'espérer, car, sans cette consolation, il n'y aurait qu'à mourir. J'ai quelquefois des rêveries dans ces bois , d'une telle noirceur, que j'en reviens^ plus changée que d'un accès de fièvre. Il me paraît que vous ne vous êtes point trop ennuyée à Marseille. Ne manquer, pas de me mander comme vous aurez été reçue à Grignan. Ils avaient fait ici une manière d'entrée à mon fils ; Vaillant avait mis plus de quinze cents hommes sous les. armes, tous fort bien habillés , un ruban neuf à la cravate ; ils vont en très-bon ordre nous attendre à une lieue des Rochers. Voici un bel incident : M. l'abbé avait mandé que nous arriverions le mardi , et puis tout d'un coup il l'oublie; ces pauvres gens attendent le mardi jusqu'à dix heu^ res du soir ; et quand ils sont tous retournés chacun chez eux, bien tristes et bien confus, nous arrivons paisiblement le mercredi, sans songer qu'on eût mis une armée en campagne pour nous recevoir : ce contre-temps nous a lâchés ; mais quel remède ? Voilà par où nous avons débuté. Mademoiselle du Plessis ' est tout justement comme vous l'avez laissée; elle a une nouvelle amie à Vitré , dont elle se pare, parce que c'est un bel-esprit qui a lu tous les romans , et qui a reçu deux lettres de la princesse de Ta^

' Mademoiselle du Plessis-d'Argentré. Le clûteau d'Argentré esta une lieue des Rochers.

rente ' . J'ai fait dire méchamment par Vaillant que j'étais jalouse de cette nouvelle amitié ; que je n'en témoignerais rien, mais que mon cœur était saisi. Tout ce qu'elle dit làdessus est digne de Molière : c'est une plaisante chose de voir avec quel soin elle me ménage, et comme elle détourne adroitement la conversation pour ne point parler de ma rivale devant moi ; je fais aussi fort bien mon personnage. Mes petits arbres sont d'une beauté surprenante ; Pilois * les élève jusqu'aux nues avec une probité admirable ; tout de bon , rien n'est si beau que ces allées que vous avez vues naître. Vous savez que je vous donnai une manière de devise qui vous convenait : voici un mot que j'ai écrit sur un arbre pour mon fils, qui est revenu de Candie, vago di fama ; n'est-il point joli pour n'être qu'un mot? Je fis écrire encore hier, en l'honneur des paresseux, bella cosafar niente. Hélas! ma fille, que mes lettres sont sauvages ! Où est le temps que je parlais de Paris comme les autres? C'est purement de mes nouvelles que vous aurez; et voyez ma confiance , je suis persuadée que vous aimez mieux celles-là que les autres. La compagnie que j'ai ici me plaît fort; notre abbé est toujours admirable; mon fils et La Mousse s'accommodent fort bien de moi, et moi d'eux ; nous nous cherchons toujours ; et quand les affaires me séparent d'eux, ils sont au désespoir, et me trouvent ridicule de préférer un compte de fermier aux contes de La Fontaine. Ils vous aiment tous passionnément; je crois qu'ils vous écriront : pour moi , je prends les devants , et n'aime point vous parler en tumulte. Ma fille , aimez-moi donc toujours : c'est ma vie , c'est mon âme que votre amitié : je vous le disais l'autre jour; elle fait toute ma joie et toutes mes douleurs. Je vous avoue que le reste de ma vie est couvert d'ombre et de tristesse, quand je songe •que je la passerai si souvent éloignée de vous.

' Fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel. ' Jardinier des Rochers. ( P. )

Aux Rochers, dimanche 7 juin <G7I.

J'ai reçu vos deux lettres avec une sorte de joie qu'il n'est pas aisé d'expliquer dans une lettre. Enfin, ma bonne, je les reçois deux jours après qu'elles sont arrivées à Paris ; cela me rapproche de vous. Celle que vous avez écrite à mon fils n'est pas fricassée dans de la neige; vraiment elle est fricassée dans du sel à pleines mains : depuis le premier mot jusques au dernier, elle est parfaite; je laisse à mon fils le soin de vous répondre, et de vous dire comme il a réussi dans sa paroisse et dans un bal de Vitré. Nous avons lu Bertrand du Guesclin ' en quatre jours ; cette lecture nous a divertis. Au reste , vous n'avez pas bien vu : ma calèche n'est pas rompue par les chemins ; mes arcs sont forgés de la propre main de Vulcain : à moins que de venir de cette fournaise , ils n'auraient pas résisté à un troisième voyage de Bretagne. Ce que vous voulez dire , c'est que l'un de mes chevaux , le plus beau de France , est resté à Nogent , et y mourra , selon ce qu'on m'en écrit ; c'est cela qui vous a trompée. ïl est vrai, ma fille , que j'eus il y a quelque temps une colique très-fâcheuse. Mais j'admire d'Hacqueville de vous avoir mandé que je ne le lui avais pas fait savoir. Ce qui est plaisant , c'est qu'il a eu tort en cette occasion ; et comme il a gagé d'être parfait , il n'a point poussé sa justification avec moi , et se veut racquitter auprès de vous en disant que j'ai eu tort. Mais je n'en puis jamais avoir avec lui sur le chapitre de l'amitié : je l'aime tendrement , et son amitié m'est un trésor inestimable. Voici comme la chose se passa ; il vaut autant dire cela qu'autre chose. J'allais à la messe en calèche avec ma tante; à moitié chemin j'eus un grand

• Probablement la vie de Du Guesclin, par Paul Hay du Chastelet, de l'Académie Française.

mal de cœur. Je craignis les suites , je revins sur mes pas. Je vomis beaucoup ; voilà de grandes douleurs dans le côté droit, de grands vomissements encore, des douleurs redoublées et une suppression qui me tenait dès la nuit» L'alarme se met au camp : on envoie chez Pecquet, qui eut de moi des soins extrêmes ; on envoie chez l'apothicaire ^ on envoie quérir un demi-bain, on envoie chercher de certaines herbes : si j'avais eu dix laquais , ils auraient tous été employés. Je ne songeai point du tout à madame de La Fayette; notre petit tapissier, qui allait chez elle pour travailler, lui dit l'état où j'étais. Je vis arriver madame de La Fayette , comme j'étais dans le bain ; elle me dit ce qui l'avait fait venir, et qu'elle avait rencontré un laquais de d'Hacqueville, à qui elle avait dit mon mal, persuadée qu'il me viendrait voir dès qu'il l'aurait appris. Cependant le jour se passe , mais non pas ma colique : je fus encore assez mal la nuit. Je n'entendais point parler de d'Hacqueville : Je sentis son oubli; j'y pensai, j'en parlai. Le matin je me portai mieux, et mieux à ces maux-là , c'est être guéri. M. d'Ormesson vint à moi tout effrayé, et me dit que M. d'Hacqueville venait de lui apprendre au palais que j'étais fort mal; il le savait donc. Le soir je lui écrivis une petite plainte amoureuse; il fut embarrassé, et voulut me donner de méchantes raisons. Je lui fis voir clair que je n'avais pas envoyé chez madame de La Fayette : il ne poussa pas ce qu'il avait dit à M. d'Ormesson, qui le rendait coupable ; et moi , qui suis honnête , je ne voulus pas le pousser aussi , et lui laissai dire qu'il n'avait appris mon mal que par mon billet. Voilà une belle narration, bien divertissante et bien nécessaire ; mais elle est vraie, mon enfant. Si vous n'êtes fatiguée de ce récit, vous avez une bonne santé; je fais vœu de n'en jamais faire de si long.

Vous avez donc vu un pauvre vieux homme qu'on alkiit rouer, et qui a soutenu avec courage ce cruel genre de mon ;

DK MADAME DE SEYIGNE. 273

il s'est mieux comporté qu'un certain comte de Frangipani, qui fut exécuté il y a deux mois à Vienne , pour avoir conspiré contre l'empereur. Ce Frangipani se trouva si incapable de supporter la mort en public, qu'il le fallut traîner au supplice , et le tenir à quatre ' : voilà justement tout comme je ferais. Mais, à propos de supplice, en voici un petit qui vous fera frissonner : M. du Plessis avait aux deux pieds un petit mal comme vous en avez eu ; au lieu du traitement que vous a fait Charon , il a trouvé ici un fort habile bomme , un homme admirable, dit mademoiselle du Plessis, qui lui a proposé etaexécuté un petit remède anodin ; c*^est de lui arracher de vive force les deux ongles des orteils tout entiers , et toute la racine , afm , dit-il , que cette incommodité ne revienne plus : il en était au lit quand nous sommes arrivés ; il marche présentement, mais c'est comme un château branlant ; je crois qu'on lui dira toute sa vie : Je crains que vous tombiez , vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos jambes ^. Du reste , mademoiselle du Plessis est toujours adorable : elle assure qu'elle a toujours ouï dire que M. de Grignan était le plus beau garçon, le plus beau garçon qu'on eût su voir; prenez son ton , vous lui auriez donné un second souffleta Je suis quelquefois assez malencontreuse pour dire quelque chose qui lui plaise ; je voudrais que vous l'entendissiez me louer et me copier. Elle a retenu aussi certaines choses que vous disiez -ici , qu'elle nous redonne avec la même grâce : hélas ! si rien ne me faisait mieux souvenir de vous , que je serais heureuse ! Pomenars-^ est toujours accablé de procès criminels, où il ne va jamais moins que de sa vie. Il sollicitait l'autre

' Madame de Sévigné était mal informée des circonstances de la mojt dn comte de Fi-angipani. Exécuté publiquement à Neustad,le 30 avril 1C7i, il ne montra aucune faiblesse. (G.)

^ Trait du lioman comique.

3 Voyez la lettre du 26 juillet suivant.

* Gentil-homme breton, dont on a dit qu'il avait eu un procès pour fausse monnaie, et qu'ayant été justifié, il paya les éiiices de son arrêt en fausses espèces. (P.)

jour à Rennes avec une grande barbe ; quelqu'un lui demanda pourquoi il ne se faisait point raser, a Moi , dit-il , «je serais bien fou de prendre de la peine après ma tête, « sans savoir à qui elle doit être : le roi me la dispute ; a quand on saura à qui elle doit demeurer, si c'est à moi, « j'en aurai soin. ^ )) Voilà de quelle manière triste il sollicite ses juges.

Vous verrez par cette lettre de l'évêque de Marseille, que nous sommes toujours amis : il me semble que j'ai reçu plus de dix fois cette même lettre; ce sont toujours les mêmes phases; il ne donne point dans là justice de croire , il me prie d'être persuadée qu'// est , avec une vénération extraordinaire , l'évêque de Marseille ; et je le crois. Continuez l'amitié sincère qui est entre vous , ne levez point le masque , et ne vous chargez point d'avoir une haine à soutenir : c'est un plus grand fardeau que vous ne pensez.

Quelle audace de vous faire peindre 1 Je m'en réjouis , c'est signe que vous êtes belle. Mandez-moi comme vous avez trouvé votre beau château; je vous souhaite quelquefois une de mes allées parmi vos grandeurs , vous qui en trouvez sur la pointe d'une aiguille. Votre frère est un trésor de folie qui tient bien sa place ici. Nous avons quelquefois encore de bonnes conversations , dont il pourrait faire son profit ; mais son esprit est un peu fricassé dans de la crème fouettée ; il est aimable à cela près. Et l'italien ? l'oubliez-vous? J'en lis toujours un peu pour entretenir noblesse. Vous dites donc que M. de Grignan m'embrasse. Vous perdez le respect , mon pauvre Grignan ; viens donc un peu jouer dans mon mail, je t'en conjure , il y fait si beau ; j'ai tant d'envie de vous voir jouer, vous avez si bonne grâce, vous faites de si beaux coups. Vous êtes bien

' Ce mot est de Thomas Moore , chancelier d'Angleterre, qui aima mieux mourir sur réchafaud que de reconnaître la suprématie spirituelle de Henri V m. (M.)

cruel de me refuser une promenade d'une heure seulement. Et \ous , ma petite , venez, nous causerons. Ah , mon Dieu l j'ai bien envie de pleurer.

Aux Rochers, mercredi \0 juin 1671.

Je ne vous écris aujourd'hui , ma chère enfant , que pour vous écrire; car je n'ai vos lettres que le vendredi , et j'y fais réponse le dimanche. Je vais donc vous entretenir, ce qui s'appelle de la pluie et du beau temps. Je commence par la pluie , car pour le beau temps, je n'ai rien à vous en dire. Il y a huit jours qu'il pleut ici continuellement; je dis continuellement , parce que la pluie n'est interrompue que par des orages. Je ne puis sortir; mes ouvriers sont dispersés ; je suis dans une tristesse épouvantable ; La Mousse est tout chagrin aussi : nous lisons, cela nous soutient la vie. Mon fils est à Rennes, où nous avons cru qu'il fallait l'envoyer pour y voir le premier président et beaucoup d'amis que j'y ai conservés : s'il a du temps , je lui conseillerai aussi d'aller voir M. de Coëtquen ' ; il est en âge de rendre ces sortes de devoirs. Il y eut encore dimanche un bal à Vitré. J'ai peur que mon fils ne trouve de bonne compagnie dix ou douze hommes qui soupèrent avec lui à la tour de Sévigné*; il faut les souffrir, mais il faut bien se garder de les trouver bons. Il y eut dans ce repas une jolie querelle sur un rien : un démenti se fit entendre, on se jeta entre deux ; on parla beaucoup , on raisonna peu ; M. le marquis eut l'honneur d'accommoder cette affaire, et partit ensuite pour Rennes. Il y a de grandes cabales à Vitré : mademoiselle de Croqueoison se plaint de mademoiselle du Cernet , parce que l'autre jour, à un bal , il y eut des oranges douces dont on ne lui fit point de part; il

• Le marquis de Coëtquen était gouverneur de Saint-Malo. ' C'est lliôtel de Madame de Sévigné à Vitré. Cette tour faisait partie de& fortifications de la ville.

foudrait entendre là-dessus mademoiselle du Plessis et la Launay, comme elles possèdent bien les détails de cette affaire. Mademoiselle du Plessis laisse périr toutes les affaire qu'elle a à Vitré , et ne veut pas y mettre les pieds, de peur de me donner de la jalousie de cette nouvelle amie; et même l'autre jour , afin de me donner un entier repos , elle m'en dit beaucoup de mal. Quand il fait beau , cela me fait rire; mais quand il pleut, je lui donnerais bien un soufflet , comme vous fi tes un jour. Madame de Coulanges me mande qu'elle n'a point de nouvelles de Brancas, sinon que de ses six chevaux de carrosse il ne lui en est resté qu'un , et qu'il a été le dernier à s'en apercevoir. On ne me mande rien de nouveau. Notre petite d'Alègre est chez sa mère ; on croit que M. de Seignelai ' l'épousera. Je m'imagine que vous ne manquez pas de gens qui vous mandent tout; pour moi, je méprise tous les petits événements ; j'en voudrais qui pussent me donner de grands étonneraents. J'en ai eu un ce matin dans le cabinet de l'abbé : nous avons trouvé, avec ces jetons qui sont si bons, que j'aurai eu cinq cent trente mille livres de bien , en comptant toutes mes petites successions. Savez-vous bien que ce que m'a donné notre cher abbé ne sera pas moins de qnaire-vmgt mille francs! Hélas ! vous croyez bien que Je n'ai pas d'impatience de l'avoir; et cent mille francs de Bourgogne ^ : voilà qui est venu depuis que vous êtes mariée; le reste, c'est cent mille écus en me mariant, dix mille écus depuis de M. de Ghàlons ^, ving mille francs ^ des petits partages de certains oncles. Mais n'admirez- vous pas où l'ennui me jette, ma chère enfant? Je ferais bien

' Le marquis de Seignelai, secrétaire d'État de la marine, fils aîné de Colbcrt; c'éiait un esprit étendu et cultivé. Boileau lui a adressé son épitre sur Vamour du vrai.

î II s'agit de la succession du président Fremiot , cousin de Madame de Sévigné.

' Jaciines de Neuchèse, grand-oncle de Madame de Sévigné.

* Le marc d'arsent monnaie comptait alors pour 28 liv- 13 s. S d.

DE MADAMK PE SEVIGNE. 277

mieux de vous dire combien jo vous aime tendrement, combien vous êtes les délices de mon cœur cl de ma vie, et ce que je souffre tous les jours quand je fais réflexion en quel endroit la Providence vous a placée. Voilà de quoi se compose ma bile : je souhaite que vous n'en composiez point la vôtre : vous n'en avez pas besoin dans l'état où vous êtes : vous avez un mari qui vous adore ; rien ne manque à votre grandeur; tâchez seulement de faire quelque miracle à vos affaires , afin que le retour de Paris ne soit retardé que par les devoirs de votre charge , et point par nécessité. Voilà qui est bien aisé à dire , je voudrais qu'il le fût encore plus à faire ; les souhaits n'ont jamais été défendus. On me mande que madame de Valavoire' est à Paris, et qu'elle ne peut se taire de votre beauté, de votre politesse , de votre esprit , de votre capacité , et même de votre coiffure , que vous avez devinée et que vous exécutez comme au milieu de la cour. Madame de La Troche et moi nous avons l'honneur de vous l'avoir assez bien représentée pour vous mettre à portée de faire ce petit miracle. Elle est encore à Paris , cette Troche ; elle ira vers la fin de ce mois chez elle ; pour moi , je ne sais encore ce que me feront les états ; je crois que je m'enfuirai , de peur d'être ruinée. C'est une belle chose que d'aller dépenser quatre ou cinq cents pistoles en fricassées et en dîners pour l'honneur d'être la maison de plaisance de M. et de madame de Chaulnes, de madame de Rohan, de M. de Lavardin et de toute la Bretagne , qui sans me connaître , pour le plaisir de contrefaire les autres , ne manquerait pas de venir ici : nous verrons. Je regrette seulement de quitter M. d'Harrouis , et cette maison , où je n'aurai pas encore fait la moitié des affaires que j'y ai. Au reste, ma fille , une de mes grandes envies, ce serait d'être dévote; j'en tourmente La Mousse tous les jours : je ne suis

' Son mari était lieutenant général des armées du roi.

ni à Dieu ni au diable; cet état m'ennuie, quoique entre nous je le trouve le plus naturel du monde. On n'est point au diable , parce qu'on craint Dieu , et qu'au fond on a un principe de religion ; on n'est point à Dieu aussi , parce que sa loi paraît dure , et qu'on n'aime point à se détruire soimême : cela compose les tièdes, dont le grand nombre ne m'étonne point du tout : j'entre dans leurs raisons. Cependant Dieu les hait : il faut donc sortir de cet état , et voilà la difficulté. Mais peut-on jamais être plus insensée que je le suis en vous écrivant à l'infini toutes ces rapsodies? Ma chère enfant, 7e vous demande excuse, à la mode du pays, je cause avec vous, cela me fait plaisir. Gardez-vous bien de me faire réponse; mandez- moi seulement des nouvellesde votre santé, avec un demi-brin de vos sentiments, pour me faire voir si vous êtes contente et si vous vous plaisez à Grignan : voilà tout. Aimez-moi; quoique nous ayons tourné ce mot en ridicule, il est naturel , il est bon; et pour moi , je ne vous dirai point si je suis à vous, ni de quel cœur, ni avec quelle tendresse véritable. J'embrasse le Comte. Notre abbé et La Mousse vous adorent.

Aux Rochers, dimanche 14 juin 1671.

Je comptais recevoir vendredi deux de vos lettres à la fois; et comment se peut-il que je n'en aie seulement pas une? Ah, ma fille! de quelque endroit que vienne ce retardement, je ne puis vous dire ce qu'il me fait souffrir. J'ai mal dormi ces deux nuits passées; j'ai renvoyé deux fois à Vitré, pour chercher à m'amuser de quelque espérance ; mais c'est inutilement. Je vois par là que mon repos est entièrement attaché à la douceur de recevoir de vos nouvelles Me voilà insensiblement tombée dans la radoterie de Chessières : je compreiKis sa peine, si elle est

comme la mienne ; je sens ses douleurs de n'avoir pas reçu cette lettre du 27 : on n'est pas heureux quand on est comme lui; Dieu me préserve de son étatl et vous, ma fille, préservez-m'en sur toutes choses. Adieu , je suis chagrine, je suis de mauvaise compagnie; quand j'aurai reçu de vos lettres , la parole me reviendra. Quand on se couche, on a des pensées qui ne sont que gris-brun, comme dit M. de La Rochefoucauld ; et la nuit elles deviennent tout à fait Doires : je sais qu'en dire.

Aux Rochers, dimanche 21 juin 167*.

Enfin, ma fille, je respire à mon aise, je fais un soupir comme M. de la Souche ' : mon cœur est soulagé d'une presse qui ne me donnait aucun repos ; j'ai été deux ordinaires sans recevoir de vos lettres , et j'étais si fort en peine de votre santé , que j'étais réduite à souhaiter que vous eussiez écrit à tout le monde, hormis à moi. Je m'accommodais mieux d'avoir été un peu retardée dans votre souvenir, que de porter l'épouvantable inquiétude que j'avais de votre santé; mais , mon Dieu! je me repens de vous avoir écrit mes douleurs : elles vous donneront de la peine quand je n'en aurai plus. Voilà le malheur d'être éloignées ; hélas! il n'est pas le seul.

Vous me mandez des choses admirables de vos cérémonies de la Fête-Dieu ; elles sont tellement profanes, que je ne comprends pas comme votre saint archevêque ( le car-dinal Grimaldi ) les veut souffrir : il est vrai qu'il est Italien , et que cette mode vient de son pays. Enfin , ma fille , vous êtes belle; quoi! vous n'êtes point pâle, maigre, abattue comme la princesse Olympie M ah I je suis trop heureuse. Au nom de Dieu , amusez-vous , appliquez-vous

' Allusion à la scène VI du second acte de V École des Femmes, ^ Héroïne de l'Arioste.

à VOUS bien conserver. Je vous remercie de vous habiller : cette négligence, que nous vous avons tant reprochée, était d'une honnête femme ; votre mari peut vous en remercier , mais elle était bien ennuyeuse pour les spectateurs. Vous aurez, ma chère bonne, quelque peine à rallonger les jupes courtes; nos demoiselles de Vitré, dont l'une s'appelle de Bonnefoi de Croqueoison, et l'autre de Kerborgne, les portent au-dessus de la cheville du pied. J'appelle la Plessis mademoiselle de Kerlouche; ces noms me réjouissent. Nous avons eu ici des pluies continuelles ; et au Ueu de dire, après la pluie vient le beau temps, nous disons, après la pluie vient la pluie. Tous nos ouvriers ont été dispersés ; et au lieu de m' adresser votre lettre au pied d'un arbre , vous auriez pu l'adresser au coin du feu. Nous avons eu depuis mon arrivée beaucoup d'affaires ; nous ne savons encore si nous fuirons les états, ou si nous les affronterons. Ce qui est certain, et dont je crois que vous ne douterez pas , c'est que nous sommes bien loin de vous oublier : nous en parlons très-souvent; mais, quoique j'en parle beaucoup , j'y pense encore davantage , et jour et nuit , et quand il semble que je n'y pense plus , et enfin comme on devrait penser à Dieu si on était véritablement touché de son amour; j'y pense, en un mot, d'autant plus que trèssouvent je ne veux pas parler de vous. Il y a des excès qu'il faut corriger, et pour être polie , et pour être politique ; il me souvient encore comme il faut vivre pour n'être pas pesante : je me sers de mes vieilles leçons.

Nous lisons fort ici ; La Mousse m'a priée qu'il put lire le Tasse avec moi : je le sais fort bien , parce que j'ai trèsbien appris l'italien; cela me divertit. Son latin et son bon sens le rendent un bon écolier ; et ma routine et les bons maîtres que j'ai eus me rendent une bonne maîtresse. Mon fils nous lit des bagatelles , des comédies qu'il joue comme Molière , des vers , des romans , des histoires ; il est fort amusant, il a de l'esprit, il entend bien , il nous entraîne ;

il nous a empêchés de prendre aucune lecture sérieuse , comme nous en avions le dessein : quand il sera parti , nous reprendrons quelque belle morale de Nicole; mais surtout il faut tacher de passer sa vie avec un peu de joie et de repos; et le moyen , quand on est à cent mille lieues de vous? Vous dites fort bien, on se voit et on se parle au travers d'un gros crêpe. Vous connaissez les Rochers , et votre imagination sait un peu où méprendre : pour moi, je ne sais où j'en suis ; je me suis fait une Provence , une maison à Aix peut-être plus belle que celle que vous avez; je vous y trouve. Pour Grignan, je le vois aussi; mais vous n'avez point d'arbres , cela me fâche ; je ne vois pas bien où vous vous promenez ; j'ai peur que le vent ne vous emporte sur votre terrasse : si je croyais qu'il pût vous apporter ici par un tourbillon , je tiendrais toujours m fenêtres ouvertes , et je vous recevrais , Dieu , sait ! Voilà une folie que je pousserais loin. Mais je reviens, et je trouve que le château de Grignan est parfaitement beau; il sent bien les anciens Adhémar. Je suis ravie de voir comme le bon abbé vous aime ; son cœur est pour vous comme si je l'avais pétri de mes propres mains; cela fait justement que je l'adore. Votre fille est plaisante; elle n'a pas osé aspirer à la perfection du nez de sa mère , elle n'a pas voulu aussi.... je n'en dirai pas davantage ; elle a prié un troisième parti , et s'est avisée d'avoir un petit nez carré : mon enfant , n'en êtes-vous point fâchée? Mais , pour cette fois , vous ne devez pas avoir cette idée ; mirez-vous , c'est tout ce que vous devez faire pour finir heureusement ce que vous commencez si bien. Adieu, ma très-aimable enfant; embrassez M. de Grignan pour moi. Vous lui pouvez dire les bontés de notre abbé.

Aux Rochers , mercredi 24 juin 1671 , au coin de mon feu.

Je ne vous parlerai plus du temps , je serais aussi ennuyeuse que lui , si je ne finissais ce chapitre.

Qu'il soit beau , qu'il soit laid , je n'en veux plus rien dire. J'en ai fait vœu , etc.

Je n'ai point eu de vos lettres cette semaine , mais je n'en ai point été en peine, parce que vous m'aviez mandé que vous ne m'écririez pas. J'en attends donc de Grignan avec patience; mais pour l'autre semaine, comme je n'y étais point préparée , je vous avoue que le malentendu qui me retint vos lettres me donna une violente inquiétude. J'en ai bien importuné le pauvre d'Hacquevil le, et vousmême, ma fille : je m'en repens, et voudrais bien ne l'avoir pas fait; mais je suis naturelle, et quand mon cœur est en presse, je ne puis m'empécher de me plaindre à ceux que j'aime bien : il faut pardonner ces sortes de faiblesses ; comme disait un jour madame de La Fayette , at-on gagé d'être parfaite? Non, assurément; et si j'avais fait cette gageure, jy aurais bien perdu mon argent. J'ai eu ici deux fois M. de Coëtquen , à trois jours l'un de l'autre ; il allait affermer une terre à trois lieues d'ici ; et pour la hausser de cinquante francs , il a dépensé cent pistoles dans son voyage. Il m'a fort demandé de vos nouvelles et de celles de M. de Grignan en parlant des gens adroits et de belle taille; il le nomma le plus naturellement du monde: je vous prie de me mander s'il est toujours digne qu'on le mette au premier rang des gens adroits. Nous trouvâmes votre procession admirable : je ne crois pas qu'il y en ait une en France qui lui ressemble'. Mes allées sont d'une

' La procession de la Fête-Dieu était à Aix la chose du monde la plus extravagante. Elle fut instituée par le roi René, comte de Provence, vers le

beauté extrême; je vous les souhaite quelquefois pour servir de promenade aux habitants de votre grand ehciteau. Mon fils est encore ici , et ne s'y ennuie poiht du tout : j'aurais plusieurs choses à vous dire sur son chapitre, mais ce sera pour un autre temps. Nous avons eu de vilains Bohèmes qui nous ont fait mal au cœur. Us ne danseriont ma foi , Madame, non plus, ne vous déplaise , sauf le respect qui est dû à votre grandeur, non plus que des balles de laine. Voilà ce que dit une de leurs femmes, qui était en colère contre la moitié de sa compagnie. J'ai retrouvé ici le dialogue que vous fîtes un jour avec Pomenars : nous en avons ri aux larmes. Pomenars peut se faire raser au moins d'un côté : il est hors de l'affaire de son enlèvement ; il n'a plus que le courant de sa fausse monnaie , dont il ne se met guère en peine. Que vous diraije encore ma petite? Il y a peu de choses dont on puisse parler à cœur ouvert de trois cents lieues. Une conversation dans le mail me serait bien nécessaire ; c'est un lieu admirable pour discourir, quand on a le cœur comme je l'ai ; je ne veux point vous parler de la tendresse vive et naturelle que j'ai pour vous , ce chapitre serait ennuyeux. Adieu donc, ma très-aimable enfant; notre abbé vous adore toujours ; j'attends avec une grande impatience des nouvelles de votre voyage et de vos affaires ; j'y prends un extrême intérêt. J'embrasse M. de Grignan.

Aux Rochers, dimanche 28 juin 4671.

Vous me récompensez bien, ma fille, de mes pertes passées : j'ai reçu deux lettres de vous qui m'ont trans-

miheu du quinzième siùcle. La description de celte mascarade remplit un volume in-12, publié à Aix en 1777 ; il est intitulé Explication des cérémonies de la Fêle- Dieu à Aix en Provence. Ce volume est orné de figures qui représentent le lieutenant prince d'Amour, les jeux des Diables, des Ratzcaffelos, des Apôtres, de la Reine de Saba , etc., etc.

portée de joie; ce que je sens en les lisant ne se peut imaginer. Si j'ai contribué de quelque chose à l'agrément de votre style , je croyais ne travailler que pour le plaisir des autres , et non pas pour le mien ; mais la Providence , qui a mis tant d'espaces et tant d'absences entre nous, m'en console un peu par les charmes de votre commerce , et encore plus par la satisfaction que vous me témoignez de votre établissement et de la beauté de votre château. Vous m'y représentez un air de grandeur et une magnificence dont je suis enchantée. J'avais vu, il y a longtemps, des relations pareilles de la première madame de Grignan ' ; je ne devinais pas que toutes ces beautés seraient un jour sous l'honneur de vos commandements; je veux vous remercier d'avoir bien voulu m'en parler en détail. Si votre lettre m'avait ennuyée , outre que j'aurais mauvais goût, il faudrait encore que j'eusse bien peu d'amitié pour vous , et que je fusse bien indifférente pour ce qui vous touche. Défaites-vous de cette haine que vous avez pour les détails; je vous l'ai déjà dit, et vous le pouvez sentir : ils sont aussi chers de ceux que nous aimons , qu'ils nous sont ennuyeux des autres; et cet ennui ne vient jamais que de la profonde indifférence que nous avons pour ceux qui nous en importunent. Si cette observation est vraie , jugez de ce que me sont vos relations. En vérité, c'est un grand plaisir que d'être , comme vous êtes, une véritable grande dame. Je comprends bien les sentiments de M. de | Grignan, en vous voyant admirer son château : une grande insensibilité là-dessus le mettrait dans un chagrin que je m'imagine plus aisément qu'un autre. Je prends part à la joie qu'il a de vous voir contente : il y a des cœurs qui ont tant de sympathie en certaines choses, qu'ils sentent par eux ce que pensent les autres. Vous me parlez trop peu de Vardes ' et de ce pauvre CorbinelU : n'avez-

' Angélique-Claire d'Angennes. ( P. )

» 11 ne fut rappelé qu'en «082. C'était un hoinmc infiniment aimable. ( P. >

VOUS pas été bien aise de parler leur langage? Comment va la belle passion de Vardes pour la T... ' ? Dites-moi s'il est bien désolé de la longueur infinie de son exil , ou si la philosophie et un peu de misanthroperie soutiennent soji eœur contre les coups de l'amour et de la fortune. Vo , lectures sont bonnes; Pétrarque vous doit divertir, avec 1) commentaire que vous avez ; celui que nous avait fait ma* demoiselle de Scudéri sur certains sonnets les rendait agréables à lire. Pour Tacite, vous savez comme j'en étais charmée ici pendant nos lectures, et comme je vous interrompais souvent pour vous faire entendre des périodes où je trou^ais de l'harmonie; mais si vous en demeurez à la moitié , je vous gronde : vous ferez tort à la majesté du sujet. Il faut vous dire, comme ce prélat disait à la reine mère : Ceci est histoire; vous savez le conte. Je ne vous pardonne ce manque de courage que pour les romans que vous n'aimez pas. Nous lisons le Tasse avec plaisir : je m'y trouve habile, par l'habileté des maîtres que j'ai eus. Mon fds fait lire Cléopâtre ' à La Mousse , et , malgré moi, je l'écoute, et j'y trouve encore quelques amusements. Mon fils s'en va en Lorraine ; son absence nous donnera beaucoup d'ennui. Vous savez comme je suis sur le chagrin de voir partir une compagnie agréable ; vous savez aussi mes transports de joie quand je vois partir une chienne de carrossée qui m'a contrainte et ennuyée ; c'est ce qui nous faisait décider nettement qu'une méchante compagnie est plus souhaitable qu'une bonne. Je me souviens de toutes ces folies que nous avons dites ici , et de tout ce que vous y faisiez , et de tout ce que vous y disiez : ce souvenir ne me quitte jamais ; et puis tout d'un coup je pense où vous êtes ; mon imagination ne me présente qu'un grand espace fort éloigné ; votre château m'arrête maintenant les yeux ; les

' Dans l'édition de 1726 , on voit que mademoiselle de Toiras était la maîtresse de M. de Vardes.

' Roman de la Calprencde.

murailles de votre mail me déplaisent. Le nôtre est d'une beauté surprenante , et tout le jeune plant que vous avez vu est délicieux : c'est une jeunesse que je prends plaisir d'élever jusqu'aux nues; et très-souvent, sans considérer les conséquences ni mes intérêts , je fais jeter de grands arbres à bas, parce qu'ils font ombrage , ou qu'ils incommodent mes jeunes enfants. Mon fils regarde cette conduite; mais je ne lui en laisse pas faire l'application. Pilois ( jardinier des Rochers ) est toujours mon favori , et je préfère sa conversation à celle de plusieurs qui ont conservé le titre de chevalier au parlement de Rennes. Je suis libertine plus que vous ; je laissai l'autre jour retourner chez soi un carrosse plein de Fouesnellerie^, par une pluie horrible , faute de les prier de bonne grâce de demeurer ; jamais ma bouche ne put prononcer les paroles qui étaient nécessaires. Ce n'étaient pas les deux jeunes femmes , c'était la mère et une guimbarde de Rennes, et les fils. Mademoiselle du Plessis est toute telle que vous la représentez , et encore un peu plus impertinente ; ce qu'elle dit tous les jours sur la crainte de me donner de la jalousie est une chose originale dont je suis au désespoir, quand je n'ai personne pour en rire. Sa belle-sœur est fort jolie , sans être ridicule en rien , et parle gascon au milieu de la Rretagne : j'en ai la même joie que vous avez de ma Laguette, qui parle parisien au milieu de la Provence : cette petite Basse-Brette est fort aimable. Je vous trouve fort heureuse d'avoir madame de Simiane * ; vous avez avec elle un fonds de connaissance qui vous doit ôter toutes sortes de contraintes : c'est beaucoup; cela vous fera une compagnie agréable. Puisqu'elle se souvient de moi, faiteslui bien mes compliments , je vous en conjure , et à notre

' La famille de Fouesnel habitait le château de ce nom , à quelques lieues des Rochers. ( M. )

' Madeleine Hay du Ch.ltelet , femme de Charles-Louis , marquis de Simiane. Elle fut dans la suite belle-mère de Pauline de Griguan. i^ A. G. )

cher coadjuteur. Nous ne nous écrivons plus, et nous ne savons pourquoi; nous nous trouvons trop loin : cependant j'admire la diligence de la poste. La comparaison de Clîilly m'a ravie, et de voir ma chambre déjà marquée : je ne souhaite rien tant que de l'occuper; ce sera de bonne heure l'année qui vient, et cette espérance me donne une joie dont vous comprendrez une partie par celle que vous aurez de m'y recevoir. J'admire Cateau; je crois qu'elle est mariée ; mais elle a eu une conduite bien malhonnête et bien scandaleuse. Je lui pardonne moins d'avoir voulu tuer son enfant, étant de son mari, que si elle l'avait eu d'un autre; et cela vient d'un bien plus mauvais fonds. Son mari, à ce qu'on me mande de Paris , est un certain Droguet , que vous avez vu laquais de Chesières. L'amour est quelquefois bien inutile de s'amusera de si sottes gens ; je voudrais qu'il ne fut que pour les gens choisis , aussi bien que tous ses effets , qui me paraissent trop communs et trop répandus. Si vous vous chargez de rougir pour toutes vos voisines, et que votre imagination soit toujours aussi vive qu'avec la B.... , vous sortirez toujours belle comme un ange de toutes vos conversations. Vous voulez donc que je mette sur ma conscience le paquet de cette femme ? Je le veux ; mais avec cette précaution , que je ne vous réponds pas que cela soit vrai ; au contraire, je le crois faux : il ne faut point croire aux méchantes langues ; en un mot ; je renonce au pacte. On disait

donc que M avait un peu avancé les affaires, et qu'il

avait eu grand'hâte de la marier : cependant,

Cela ne put être si juste,

Qu'au bout des cinq mois, comme Auguste,

( M. de C** ) ne se trouvât un héritier.

La question fut de faire passer pour une mauvaise couche la meilleure qui fut jamais, et un enfant qui se portait à merveille pour un petit enfant mort. Ce fut une habileté

•jui coûta de grand» soins à ceux qui s'en mêlèrent , et qui ferait bien une histoire de roman. J'en ai su tout le détail: mais ce serait une narration infinie. En voilà assez pour faire que vous rougissiez , si on parle de se blesser à cinq mois. L'enfant mourut heureusement. Je reviens encore à vous, c'est-à-dire à cette divine fontaine de Vaucluse; quelle beauté! Pétrarque avait bien raison d'en parler souvent; mais songez que je verrai toutes ces merveilles; moi, qui honore les antiquités, j'en serai ravie et de toutes les magnificences de Grignan. L'abbé aura bien des affaires; après les ordres doriques et les titres de votre maison, il n'y a rien à souhaiter que l'ordre que vous y allez mettre ; car sans un peu de subsistance , tout est dur, tout est amer. Ceux qui se ruinent me font pitié : c'est la seule affliction dans la vie qui se fasse toujours sentir également, et que le temps augmente au lieu de la diminuer. J'ai souvent des conversations sur ce sujet avec un de nos petits amis (M. de Sévigné) ; s'il veut profiter de toutes celles que nous avons faites, il en a pour longtemps, et sur toutes sortes de chapitres , et d'une manière si peu ennuyeuse , qu'il ne devrait pas les oublier. Je suis aise que vous ayez cet automne une couple de beaux-frères. Je trouve que votre journée est fort bien réglée : on va loin sans mourir d'ennui, pourvu qu'on se donne des occupations, et qu'on ne perde point courage. Le beau temps a remis tous mes ouvriers en campagne, cela me divertit : quand j'ai du monde, je travaille à ce beau parement d'autel que vous m'a\ez vu traînera Paris; quand je suis seule, je lis , j'écris, je suis en affaires dans le cabinet de notre abbé; je vous le souhaite quelquefois pour deux ou trois jours seulement. Je consens au commerce de bel esprit que vous me proposez. Je fis l'autre jour une maxime tout de suite sans y penser, et je la trouvai si bonne, que je crus l'avoir retenue par cœur de celles de M. de La Rochefoucauld : je vous prie de me le dire^ en ce cas , il faudrait louer ma mémoire plus

que mon jugement. Je disais, comme si je n'eusse rien dit, que X Ingratitude attire les reproches, comme la reconnaissance attire de nouveaux hienjwis. Dites-moi donc ce que c'est que cela? l'ai-Je lu? l'ai-je rêvé? l'ai-je imaginé? Rien n'est plus vrai que la chose, et rien n'est plus vrai aussi que je ne sais où je l'ai prise, et que je l'ai trouvée toute rangée dans ma tête, et au bout de ma langue. Pour la sentence de bella cosa far niente^, vous ne la trouverez plus si fade quand vous saurez qu'elle est dite pour votre frère ; songez à sa déroute de cet hiver. Adieu , ma trèsaimable enfant; conservez-vous, soyez belle, habillez- vous, amusez-vous, promenez- vous. Je viens d'écrire à Vivonne * pour un capitaine bohème, alin qu'il lui relâche un peu ses fers, pourvu que cela ne soit point contre le service du ro^. Il y avait parmi nos bohèmes j dont je vous parlais l'autre jour ^, une jeune fille qui danse très-bien, et qui me fit extrêmement souvenir de votre danse : je la pris en amitié ; elle me pria d'écrire en Provence pour son grand-père, qui est à Marseille, Et où est-il votre grand-père? Il est à Marseille ; d'un ton doux , comme si elle disait , il est à Vincennes. C'était un capitaine bohème d'un mérite singulier ^ ; de sorte que je lui promis d'écrire , et je me suis avisée tout d'un coup d'écrire à Vivonne : voilà ma lettre; si vous n'êtes pas en état que je puisse rire avec lui , vous la brûlerez ; si vous la trouvez mauvaise , vous la brûlerez encore; si vous êtes assez bien avec ce gros crevé, et que ma lettre vous en épargne une autre, vous la ferez cacheter, et vous la lui ferez tenir. Je n'ai pu refuser cette prière au ton de la petite fille et au menuet le mieux dansé que . j'aie vu depuis ceux de mademoiselle de Sévigné : c'est votre même air; elle est de votre taille, elle a de belles

' M. de Vivonne était général des galères. ' Voyez la lettre du 24 juin 16H.

3 II était alors forçat des galère*, pour avoir trop bien fait son métier de bohème. (V.)

dents et de beaux yeux. Voici une lettre d'une telle longueur, que je vous pardonne de ne la point achever : je le comprendrai plus aisément que de demeurer au septième tome de Cassandre et de Cléopâtre, Je vous embrasse trèstendrement. M. de Grignan est bien loin de se figurer qu'on puisse lire des lettres de cette longueur; mais, tout de bon , les lisez-vous en un jour ?

Aux Rochers, mercredi <«' juillet <e7l.

Voilà donc le mois de juin passé; j'en suis tout étonnée, je ne pensais pas qu'il dût jamais finir. Ne vous souvient-il pas d'un certain mois de septembre que vous trouviez qui ne prenait point le chemin de faire jamais place au mois d'octobre? Celui-ci prenait le même train; mais je vois bien maintenant que tout finit : m'en voilà persuadée.

C'est une aimable demeure que Fouesnel ; nous y fûmes hier, mon fils et moi, dans une calèche à six chevaux; il n'y a rien de plus joli, il semble qu'on vole. Nous fîmes des chansons que nous vous envoyons ; le cas que nous faisons de votre prose ne nous empêche point de vous faire part de nos vers. Madame de La Fayette est bien contente de la lettre que vous lui avez écrite. Voilà qui est fait, ma fille, votre frère nous va quitter. Nous allons nous jeter, La Mousse et moi, dans de bonnes lectures. Le Tasse nous amuse fort, et toutes les bagatelles du monde nous ont divertis jusque ici , à cause de mon fils qui en est le roi. Je m'en vais faire de grandes promenades toute seule tête à tête , comme disait Tonquedec ' . Croyez-vous que je pense à vous? J'ai aussi mon petit ami, que j'aime tendrement : la plus aimable chose du monde est un portrait bien fait;

' René de Quengo, seigneur de Tonquedec; il (îtait uni d'amitié avec le marquis de Sévigné.

quoi que vous puissiez dire, celui-là ne vous fait point de tort '. Vos lettres de Grignan m'ont nourrie et consolée de mes chagrins passés ; j'en attends toujours avec impatience ; mais, de bonne foi, j'en écris souvent d'une longueur trop excessive , je veux que celle-ci soit raisonnable. Il n'est pas juste déjuger de vous par moi : cette mesure est téméraire; vous avez moins de loisir que moi.

Voilà mademoiselle du Plessis qui entre; elle me plante ce baiser que vous connaissez , et me presse de lui montrer l'endroit de vos lettres où vous parlez d'elle. Mon fils a eu l'insolence de lui dire devant moi que vous vous souveniez d'elle fort agréablement, et me dit ensuite : Montrez-lui l'endroit. Madame, afln qu'elle n'en doute pas : me voilà rouge comme vous, quand vous pensez aux péchés des autres : je suis contrainte de mentir mille fois , et de dire que j'ai brûlé votre lettre. Voilà les malices de ce guidon ^ En récompense , je l'assurai l'autre jour que si vous répondiez au-dessus de la reine d'Aragon , vous ne mettriez pas à Gîiidon le Sauvage. J'ai reçu une lettre de Guitaud fort douce et fort honnête; il me mande qu'il a trouvé en moi depuis quelque temps mille bonnes choses , à quoi il n'avait pas pensé ; et moi, de peur de lui répondre sottement que je crains bien de détruire son opinion, je lui dis que j'espère qu'il m'aimera encore davantage quand il me connaîtra mieux; je réponds toutes les extravagances qui se présentent à moi , plutôt que ces selles à tous chevaux dont nous avons tant ri ici. Je suis persuadée que vous vous aiderez fort bien de madame de Simiane : il faut ôter l'air et le ton de compagnie le plus tôt que l'on peut , et faire entrer les gens dans nos plaisirs et dans nos fantaisies ; sans cela il faut mourir, et c'est mourir d'une vilaine épée. Je l'ai juré, ma fille, je vais finir; je me fais une extrême violence pour vous quitter; notre commerce fait l'unique

' Le portrait de sa fille.

^ M. de Sévigné était guidon des gcndanr.cs Dan!'!;:::s.

plaisir de ma vie; je suis persliadée que vous le croyez. Je vous embrasse , ma chère petite , et je baise vos belles joues.

Aux Rochers, dimanche 5 juillet 167i.

C'est bien une marque de votre amitié, ma chère enfant, que d'aimer toutes les bagatelles que je vous mande d'ici. Vous prenez fort bien l'intérêt de mademoiselle de Croqueoison ; en récompense , il n'y a pas un mot dans vos lettres qui ne me soit cher. Je n'ose les lire, de peur de les avoir lues : et si, je n'avais la consolation de les recommencer plusieurs fois , je les ferais durer plus longtemps ; mais, d'un autre côté , l'impatience me les fait dévorer. Je voudrais bien savoir comme j€ ferais si votre écriture était comme celle de d'Hacqueville; la force de l'amitié me la déchiffrerait-elle? En vérité, je ne le crois quasi pas : on conte pourtant des histoires là-dessus; mais enfin j'aime fort d'Hacqueville, et cependant je ne puis m' accoutumer à son écriture : je ne vois goutte dans ce qu'il me mande ; il me semble qu'il me parle dans un pot cassé ; je tiraille , je devine, je dis un mot pour un autre, et puis, quand le sens m'échappe , je me mets en colère , et je jette tout. Je vous dis tout ceci en secret; je ne voudrais pas qu'il sût les peines qu'il me donne : il croit que son écriture est moulée. Mais vous, qui parlez, mandez-moi comment vous vous en accommodez. Mon fils partit hier, très-fâché de nous quitter : il n'y a rien de bon, ni de droit, ni de noble que je ne tâche de lui inspirer ou de lui confirmer. Il entre avec douceur et approbation dans tout ce qu'on lui dit; mais vous connaissez la faiblesse humaine : ainsi je mets tout entre les mains de la Providence, et me réserve seulement la consolation de n'avoir rien à me reprocher sur son sujet. Comme il a de l'esprit, et qu'il est divertissant, il est impossible que son absence ne nous

donne de l'ennui. Nous allons commencer un traité de morale de M. Nicole; si j'étais à Paris, je vous enverrais ce livre. Vous l'aimeriez fort. Nous continuons le Tasse avec plaisir, et je n'ose vous dire que je suis revenue à Cléopâlre , et que, par le bonheur que j'ai de n'avoir point de mémoire, cette lecture me divertit encore : cela est épouvantable : mais vous savez que je ne m'accommode guère bien de toutes les pruderies qui ne me sont pas naturelles; et comme celle de ne plus aimer ces livres-là ne m'est pas encore entièrement arrivée, je me laisse divertir sous le prétexte de mon fils qui m'a mise en train. Il nous a lu aussi des chapitres de Rabelais à mourir de rire ; en récompense , il a pris beaucoup de plaisir à causer avec moi ; €t si je l'en crois , il n'oubliera rien de tous mes discours. Je le connais bien, et souvent, au travers de ses petites paroles, je vois ses petits sentiments; s'il peut avoir congé cet automne, il reviendra ici. Je suis fort empêchée pour les états : mon premier dessein était de les fuir, et de ne point faire de dépense ; mais vous saurez que pendant que M. de Chaulnes va faire le tour de sa province, madame sa femme vient l'attendre à Yitré, où elle sera dans douze jours , et plus de quinze avant M. de Chaulnes ; et tout franchement elle m'a fait prier de l'attendre, et de ne point partir qu'elle ne m'ait vue. Voilà ce qu'on ne peut éviter, à moins que de se résoudre à renoncer à eux pour jamais. Il est vrai que, pour n'être point accablée ici, je puis m'en aller à Vitré; mais je ne suis point contente de passer un mois dans un tel tracas ; quand je suis hors de Paris, je ne veux que la campagne. Je vous jure que je ne suis encore résolue à rien. Mandez-moi votre avis et ce que vous faites de Cateau; si elle est mariée , ne serait-ce point une nourrice? Il est à craindre cependant qu'avec les beaux desseins qu'ellea eus ', son sang ne soit bien échauffé.

* Voyez la lettre du 28 Juin 1C7Ï.

Je vous conseille, ma fille, de bien rafraîchir le vôtre, en prenant de bons bouillons comme l'année passée.

Je vous ai parlé de la Launay; elle était bariolée comme la chandelle des Rois, et nous trouvâmes qu'elle ressemblait au second tome d'un méchant roman , ou au Roman de la Rose tout d'un coup. Mademoiselle du Plessis est toujours à un pas de moi : quand je lis les douceurs que vous dites pour elle, j'en rougis comme du feu. L'autre jour, la Biglesse joua Tartufe au naturel ; après avoir demandé à table Beuve et Moutonne à La Mousse , elle tomba dans le malheur de mentir sur je ne sais quoi ; en même temps je la relevai, et lui dis qu'elle était menteuse : elle me répond en baissant les yeux : a Ah, oui , Madame ! je suis la plus grande menteuse du monde ; je vous remercie de m'en avertir. » Nous éclatâmes tous , car c'était du ton de Tartufe : Oui, monfrère^je suis un misérable, un vase dHniquité , etc. Elle veut aussi se mêler quelquefois d'être sentencieuse et de faire la personne de bon sens ; cela lui sied encore plus mal que son naturel. Vous voilà bien instruite des Rochers. Je voudrais pouvoir vous décrire les pleurs et les cris , et le langage breton de Jaquine et de la Turquesine , en voyant monter votre frère à cheval; c'est une scène; pour moi, j'eusse pleuré :

....... Mais les voyant ainsi,

Je me suis mise à rire, et tout le monde aussi.

Je crois que les nouvelles de Paris ne vous divertissent pas , il n'y en a point ; ce qu'on me mande me fait mourir d'ennui. Il y a un mois qu'on me répète que la cour sera le dixième du mois à Saint-Germain : on est réduit à me conter des sorcelleries pour m'amuser, et à m'apprendre qu'une fille ayant laissé son paquet dans une chaise , depuis le Marais jusqu'au faubourg , les porteurs pensaient que ce fût un petit chien. Pour moi, j'aime encore mieux lire Cléopâtre et les grands coups d'épée de l'invincible

DE MADAME DE SÉVIGNÉ. SO/i

Artaban. Quand cet hiver j'aurai le cœur content sur votre couche , je tâcherai de mieux vous divertir qu'on ne me divertit ici ; Dieu sait aussi quelle comparaison j'en fais avec mes lettres de Provence.

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