A MONSIEUR DE GRIGNAN
Approchez, mon gendre: vous voulez donc me renvoyer ma fille par le coche; vous en êtes mal content, vous êtes fâché ; vous êtes au désespoir qu'elle admire votre château : vous la trouvez trop familière de prendre la liberté d'y demeurer, d'y commander ; comme vous haïssez ce qui est haïssable, vous ne sauriez la souffrir. J'entre fort bien dans tous vos déplaisirs : vous ne pouviez vous adresser à personne qui les comprît mieux que moi ; mais savez-vous bien qu'après m'avoir dit toutes ces choses , vous me faites trembler de vous entendre dire que vous me souhaitez si fort à Grignan ; et sur le même ton , je suis inconsolable, car je n'ai rien de plus cher dans l'avenir que l'espérance de vous aller voir; et quoi que je dise , je suis persuadée que vous en serez fort aise, et que vous m'aimez. Il est impossible que cela soit autrement ; je vous aime trop pour que les petits esprits ' ne se communiquent pas de moi à vous , et de vous à moi. Je vous recommande la santé de ma fille ; soyez-y appliqué, soyez-en le maître; ne faites pas comme au pont d'Avignon. Sur cela seul gardez votre autorité ; pour tout le reste , laissez-la faire , elle est plus habile que vous : elle m'écrit des choses admirables de ses bonnes intentions pour vos affaires. Ah I que je vous plains de ne plus recevoir de ses lettres! vous étiez bien plus heureux il y a un an. Plût à Dieu que
' On sait que Descartes attribuait l'amour, l'amitié, toutes les passions, aux mouvements des esprits animaux, ou des petits esprits, qui sont, suivant lui, les parties vives et subtiles du sang raréfié par la chaleur du cceur. Madame de SévigDé fait allusion à ce système, alors très à la mode. ( A. G. )
VOUS eussiez cette joie , et que j'eusse encore le chagrin de la voir et de l'embrasser I Adieu, mon très- cher Comte; quoique vous soyez l'homme du monde le plus aimé, je ne crois pas qu'aucune de vos belles-mères ^ vous ait jamais autant aimé que moi.
Aux Rochers , mercredi 8 juillet iSH,
J'ai bien envie de savoir comment vous vous portez de votre saignée : il me semble que , par respect , il n'a pas fait l'ouverture assez grande; votre sang est venu goutte à goutte , et par conséquent il n'en est ni rafraîchi ni purifié, et vous n'en êtes point soulagée. Peut-être que tout cela est faux , et je le souhaite ; mais il faudrait avoir moins de bile que je n'en ai pour rêver toujours agréablement. Quoi qu'il en soit, je vous assure que votre santé m'est fort chère, et si vous êtes trop accablée d'écritures, je vous exhorte à m' écrire moins : puis-je vous donner une plus grande marque de l'intérêt que je prends à cette santé? Madame de La Troche m'a mandé depuis deux jours que si les belles intentions de Cateau pendant sa grossesse ne lui ont point trop altéré l'esprit et le corps, c'est une bonne nourrice. J'ai trouvé plaisant que cette pensée me soit venue en même temps; je vous l'avais déjà mandé. Notre chapelle s'élève à vue d'oeil; cela occupe l'abbé, et me divertit un peu : mais mon parc est sans âme, c'est-à-dire sans ouvriers, à cause des foins qu'il faut fciire. La mort de M. de Montlouet* ne vous fait-elle pas grand'pitié, et sa femme aussi? Encore est-ce quelque chose que cette nouvelle : un homme qui tombe de cheval , qui crève sur la place. On peut lire cet endroit d'une lettre ; mais jus-
' Madame de Sévigné était la troisième.
2 M. de Montlouet tomba de cheval en lisant une lettre de sa maîtresse. Il était Bullion. (P.)
qu'ici je ne prenais pas la peine de lire ce qu'on me mandait. Voilà la différence : on ne se soucie point des affaires publiques, et on ne se réveille que pour les grands événements; et des personnes qu'on aime, les moindres circonstances sont chères et touchent le cœur. Madame de La Fayette me mande qu'elle se trouve obligée de vous écrire en mon absence , et qu'elle le fera de temps en temps : cela me paraît honnête ; mais , puisque vous lui faites réponse , je ne lui dois guère de reconnaissance. Voilà une chose fmie, l'entendez-vous bien? Il me semble, ma fille, que je vous fais grand tort de douter de votre intelligence sur ce qui est un peu enveloppé; je pense que c'est à moi que je parle.
J'ai senti ici le bout de .l'an de Madame % et je me suis souvenue de l'étonnement où vous étiez, et comme votre €sprit en était hors de sa place. Je me souviens aussi de quelle étrange façon vous passâtes tout l'été prisonnière dans votre chambre, et comme le chaud vous faisait disparaître et nourrissait tous vos dragons. Je ne sais ce que me font toutes ces pensées, elles me font du bien et du mal : je pense tout, parce que sans cesse je suis occupée de vous ; je passe bien plus d'heures à Grignan qu'aux Rochers. J'espère que vous ne vous contraignez point pour ceux que vous voyez souvent : il faut les tourner à sa fantaisie , sans cela on mourrait.
J'ai fait comprendre à la petite Plessis que le bel air de la cour, c'est la liberté ; si bien que quand elle passe des jours ici , je prends fort bien une heure pour lire en italien avec La Mousse ; elle est charmée de cette familiarité , et dès là elle se croit de la cour elle-même. Auriez- vous été assez cruelle pour laisser Germanicus * au milieu de ses conquêtes et dans les marais d'Allemagne , sans lui donner
' Henriette-Anne d'Angleterre, morte à Saint-Cloud le 29 juin 1670. 2 Dans Tacite. La traduction de Perrot d'Abiancourt était alors entre les mains de tout le monde.
la main pour l'en tirer ? Ne voulez-vous pas le conduire au moins jusqu'au festin où il fut empoisonné par Pison et par sa femme? Je le trouve trop sage et trop politique , il craint trop Tibère : je vois des héros qui ne sont pas si prudents , et dont les grands succès font approuver la témérité. Mon fils, comme je vous ai dit, m'a laissée dans le milieu de Cléopâtre ; et je l'achève ; cela est d'une folie dont je vous demande le secret. J'achève tous les livres, et vous les commencez; cela s'ajusterait fort bien si nous étions ensemble, et fournirait même beaucoup à notre conversation. Ah! ma fille, c'est dommage que nous n'y sommes quelquefois au moins , par quelque espèce de magie , en attendant le printemps qui vient.
Je suis ici avec mes trois prêtres , qui font admirablement chacun leur personnage, hormis la messe; c'est la seule chose dont je manque en leur compagnie. Je me promène extrêmement; il fait beau et chaud; on n'en a nulle incommodité dans cette maison : quand le soleil entre dans ma chambre, j'en sors et m'en vais dans le bois, où je trouve un frais admirable. Mandez-moi comme vous êtes dans votre château.
Vous savez comme Brancas iji'aime; il y a trois mois que je n'ai appris de ses nouvelles : cela n'est pas vraisemblable; mais, lui, il n'est pas vraisemblable aussi \
Aux Rochers, dimanche 42 juillet <67<.
Je n'ai reçu qu'une lettre de vous, ma chère fille; j'en suis un peu fâchée; j'étais dans l'habitude d'en avoir deux : il est dangereux de s'accoutumer à des soins tendres et précieux comme les vôtres ; il n'est pas facile après cela de s'en passer. Si vous avez vos beaux-frères ce mois
' Sans doute à cause de la singularité de ses distractions.
de septembre , ce vous sera une très-bonne compagnie. Le coadjuteur a été un peu malade ; mais il est entièrement guéri. Sa paresse est une chose incroyable, et son tort est d'autant plus grand qu'il écrit très-bien quand il s'en veut mêler. Il vous aime toujours , et ira vous voir après la miaoût; il ne le peut qu'en ce temps-là. Il jure, mais je crois qu'il ment, qu'il n'a aucune branche où se reposer, et que cela l'empêche d'écrire et lui fait mal aux yeux. Voilà tout ce que je sais de Seigneur Corbeau : mais admirez la bizarrerie de mon savoir; en vous apprenant toutes ces choses , j'ignore comme je suis avec lui : si par hasard vous en savez quelque chose , vous m'obligerez fort de me le mander. Je songe mille fois le jour au temps où je vous voyais à toute heure. Hélas ! ma fille , c'est bien moi qui dis cette chanson que vous me rappelez : Hélas ! quand reviendra-t'îl ce temps , bergère ? Je le regrette tous les jours de ma vie, et j'en souhaiterais un pareil au prix de mon sang. Ce n'est pas que j'aie sur le cœur de n'avoir pas senti le plaisir d'être avec vous; je vous jure et vous proteste que je ne vous ai jamais regardée avec indifférence ni avec la langueur que donne quelquefois l'habitude : mes yeux ni mon cœur ne se sont jamais accoutumés à cette vue , et jamais je ne vous ai regardée sans joie et sans tendresse; s'il y a eu quelques moments où elle n'ait pas paru , c'est alors que je la sentais plus vivement. Ce n'est donc point cela que je puis me reprocher ; mais je regrette de ne vous avoir pas assez vue , et d'avoir eu dans certains moments de cruelles politiques qui m'ont ôté ce plaisir. Ce serait une belle chose si je remplissais mes lettres de ce qui me remplit le cœur. Ahl comme vous dites , il faut glisser sur bien des pensées , et ne pas faire semblant de les voir ; je crois que vous en faites de même. Je m'arrête donc à vous conjurer, si je vous suis un peu chère , d'avoir un soin extrême de votre santé : amusez- vous , ne rêvez point creux, ne faites point de bile,
conduisez votre grossesse à bon port; et après cela, si M. de Grignan vous aime, et qu'il n'ait pas entrepris de vous tuer, je sais bien ce qu'il fera, ou plutôt ce qu'il ne fera point.
Avez- vous la cruauté de ne point achever Tacite? Laisserez-vous Germanicus au milieu de ses conquêtes? Si vous lui faites ce tour, mandez-moi l'endroit où vous en êtes demeurée , et je l'achèverai ; c'est tout ce que je puis faire pour votre service. Nous achevons le Tasse avec plaisir, nous y trouvons des beautés qu'on ne voit point quand on n'a qu'une demi-science. Nous avons commencé la morale ' ; c'est de la même étoffe que Pascal.
A propos de Pascal, je suis en fantaisie d'admirer l'honnêteté de ces messieurs les postillons , qui sont incessamment sur les chemins pour porter et reporter nos lettres ; enfin, il n'y a jour dans la semaine où ils n'en portent quelqu'une à vous et à moi ; il y en a toujours , et à toutes les heures, par la campagne. Les honnêtes gens! qu'ils sont obligeants , et que c'est une belle invention que la poste , et un bel effet de la Providence que la cupidité I J'ai quelquefois envie de leur écrire pour leur témoigner ma reconnaissance, et je crois que je l'aurais déjà fait, sans que je me souviens de ce chapitre de Pascal, et qu'ils ont peut-être envie de me remercier de ce que j'écris, comme j'ai envie de les remercier de ce qu'ils portent mes lettres : voilà une belle digression.
Je reviens donc à nos lectures : c'est sans préjudice de Cléopâtre, que j'ai gagé d'achever; vous savez comme je soutiens les gageures. Je songe quelquefois d'où vient la folie que j'ai pour ces sottises-là; j'ai peine à le comprendre. Vous vous souvenez peut-être assez de moi pour savoir à quel point je suis blessée des méchants styles ; j'ai quelque lumière pour les bons , et personne n'est plus tou-
' Les Essais de Morale de M. Nicole.
DE MADAME DE SEVIGîSÉ. 301
chée que moi des charmes de l'éloquence. Le style de La Calprenède est maudit en mille endroits; de grandes périodes de romans, de méchants mots, je sens tout cela. J'écrivis l'autre jour à mon fils une lettre de ce style, qui était fort plaisante. Je trouve donc que celui de La Calprenède est détestable , et cependant je ne laisse pas de m'y prendre comme à de la glu : la beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements et le succès miraculeux de leurs redoutables épées, tout cela m'entraîne comme une petite fille : j'entre dans leurs desseins; et si je n'avais M. de La Rochefoucauld et M. d'Hacqueville pour me consoler, je me pendrais de trouver encore en moi cette faiblesse'. Vous m'apparaissez pour me faire honte; mais je me dis de mauvaises raisons, et je continue. J'aurai bien de l'honneur au soin que vous me donnez de vous conserver l'amitié de l'abbé. Il vous aime chèrement ; nous parlons très-souvent de vous, de vos affaires et de vos grandeurs ; il voudrait bien ne pas mourir avant que d'avoir été en Provence , et de vous avoir rendu quelque sersice. On me mande que la pauvre madame de Montlouet est sur le point de perdre l'esprit : elle a extravagué jusqu'à présent sans jeter une larme; elle a une grosse fièvre et commence à pleurer; elle dit qu'elle veut être damnée, puisque son mari doit l'être assurément. Nous continuons notre chapelle. Il fait chaud; les soirées et les matinées sont très-belles dans ces bois et devant cette porte; mon appartement est frais; j'ai bien peur que vous ne vous accommodiez pas si bien de vos chaleurs de Provence. Je suis toujours tout à vous, ma très-chère et très-aimable : une amitié à M. de Grignan. Ne vous adore-t-il pas toujours?
' Ils avaient, comme Madame de Sévignë, la passion des vieux romans, ce qui était une grande singularité , au moins dans le peu poétique auteur des Maximes.
Aux Rochers , mercredi 15 juillet 1671.
Si je vous écrivais toutes mes rêveries sur "votre sujet, je vous écrirais toujours les plus grandes lettres du monde; mais cela n'est pas bien aisé : ainsi je me contente de ce qui se peut écrire, et je rêve tout ce qui se peut rêver; j'en ai le temps et le lieu. La Mousse a une petite fluxion sur les dents, et l'abbé a une petite fluxion sur le genou , qui me laissent le champ libre dans mon mail , pour y faire tout ce qui me plaît. Il me plaît de m'y promener le soir jusqu'à huit heures; mon fils n'y est plus : cela fait un silence , une tranquillité et une solitude que je ne crois pas qu'il soit aisé de rencontrer ailleurs. Je ne yous dis point , ma fille , à qui je pense , ni avec quelle tendresse ; quand on devine, il n'est pas besoin de parler. Si vous n'étiez point grosse, et q\xeV hippognjphe fût encore au monde, ce serait une chose galante, et à ne jamais oublier, que d'avoir la hardiesse de monter dessus pour me venir voir quelquefois. Ce ne serait pas une affaire : il parcourait la terre en deux jours. Vous pourriez même quelquefois venir dîner ici, et retourner souper avec M. de Grignan , ou souper ici à cause de la promenade , où je serais bien aise de vous avoir; et le lendemain vous arriveriez assez tôt pour êti*e à la messe dans votre tribune.
Mon fils est à Paris ; il y sera peu : la cour est de retour, il ne faut pas qu'il se montre. C'est une perte qui me paraît bien considérable que celle de M. le duc d'Anjou '. Madame de Villars " m'écrit assez souvent, et me parle tou-
' Philippe, second fils de Louis XIV, mort le «0 juillet 167< , à làge de trois ans ( A. G. ")
2 Celte madame de Villars était la mère de celui qui sauva la France à Denain. Elle avait l'esprit malin et plaisant. Son mari avait servi de second à M. de Nemours, dans ce duel fameux où M. de Beaufort le tua. (A. G. )
jours de vous : elle est tendre et sait bien aimer; cela me donne de l'amitié pour elle. Elle me prie de vous dire mille douceurs de sa part; sa lettre est pleine d'estime et de tendresse pour vous; répondez-y par une petite demifeuille que je lui puisse envoyer. La petite Saint-Géran m'écrit des pieds de mouche que je ne saurais lire; je lui réponds des rudesses et des injures, qui la divertissent : cette méchante plaisanterie n'est point encore usée ; quand elle le sera , je ne dirai plus rien , car je m'ennuierais fort d'un autre style avec elle.
Nous lisons toujours le Tasse avec plaisir ; je suis assurée que vous le souffririez , si vous étiez en tiers : il y a une grande différence entre lire un livre toute seule, ou avec des gens qui relèvent les beaux endroits et qui réveillent l'attention. Cette morale de Nicole est admirable , et Cléopâtre va son train, mais sans empressement, et aux heures perdues : c'est ordinairement sur cette lecture que je m'endors. Le caractère m'en plaît beaucoup plus que le style; pour les sentiments, j'avoue qu'ils me plaisent, et qu'ils sont d'une perfection qui remplit mon idée sur la belle âme. Vous savez aussi que je ne hais pas les grands coups d'épée, tellement que voilà qui est bien, pourvu que l'on m'en garde le secret.
Mademoiselle du Plessis nous honore souvent de sa présence; elle disait hier à table qu'en Basse-Bretagne on faisait une chère admirable, et qu'aux noces de sa belle-sœur on avait mangé pour un jour douze cents pièces de rôti : nous demeurâmes tous comme des gens de pierre. Je pris courage, et lui dis : Mademoiselle, pensez-y bien ; n'est-ce point douze pièces de rôti que vous voulez dire? on se trompe quelquefois. Non, Madame, c'est douze cents pièces ou onze cents ; je ne veux pas vous assurer si c'est onze ou douze, de peur de mentir; mais enfin je sais bien que c'est l'un ou l'autre; et le répéta vingt fois, et n'en voulut jamais rabattre un seul poulet. Nous h^ouvàmes qu'il fallait
qu'ils fussent pour le moins trois cents piqueurs pour piquer menu , et que le lieu fût un grand pré , où l'on eût fait dresser des tentes ; et que s'ils n'eussent été que cinquante, il fallait qu'ils eussent commencé un mois auparavant. Ce propos de table était bon ; vous en auriez été contente. N'avez-vous point quelque exagéreuse comme celle-là?
Au reste, ma fille^ cette montre que vous m'avez donnée, qui allait toujours trop tôt ou trop tard d'une heure ou deux, est devenue si parfaitement juste qu'elle ne quitte pas d'un moment notre pendule; j'en suis ravie, et vous en remercie sur nouveaux frais ; en un mot , je suis tout à vous. L'abbé me dit qu'il vous adore, et qu'il veut vous rendre quelque service : il ne voit pas bien en quelle occasion; mais enfin il vous aime autant qu'il m'aime.
Aux Rochers, dimanclie 19 juillet 1671.
Je ne vois point, ma bonne, que vous ayez reçu mes lettres du 17 et du 21 juin ; je vous écris toujours deux fois la semaine, ce m'est une joie et une consolation; je reçois le vendredi deux de vos lettres, qui me soutiennent le cœur toute la semaine.
Je vous trouve bien en famille de tous côtés , et je vous vois ti'ès-bien faire les honneurs de votre maison ; je vous assure que cette manière est plus noble et plus aimable qu'une froide insensibilité, qui sied très-mal quand on est chez soi. Vous en êtes bien éloignée , ma fille , et l'on ne peut rien ajouter à ce que vous faites : je vous souhaite seulement des matériaux ; car, pour de la bonne volonté , vous en avez de reste.
Vous aurez sans doute trouvé plaisant que je vous aie tant^arlé du coadjuteur, dans le temps qu'il est avec vous; je n'avais pas bien vu sa goutte en vous écrivant. Ah! seigneur Corbeau y si vous n'aviez demandé, pour toute né-
ccssité, qn îin poro dipane, un poco di vino , vous n'en seriez point où vous en êtes : il faut souffrir la goutte quand on l'a méritée; mon pauvre seigneur, j'en suis fâchée, mais c'est bien employé.
Je trouve , ma chère bonne , qu'il s'en faut beaucoup que vous soyez en solitude; je me réjouis de tous ceux qui peuvent vous divertir. Vous aurez bientôt madame de Rochebonne '. Mandez-moi toujours ce que vous aurez. Le coadjuteur est bon à garder longtemps : l'offre que vous lui faites d'achever de bâtir votre château est une chose qu'il acceptera sans doute; que ferait-il de son argent? Cela ne paraîtra pas sur son épargne.
Ce que vous dites de cette maxime que j'ai faite sans y penser est très-bien et très-juste. Je veux croire, pour ma consolation, que si je l'avais écrite moins vite, et que je l'eusse tournée avec quelque loisir, j'aurais dit comme vous ; en un mot , vous avez raison, et je ne donnerai jamais rien au public , que je ne vous consulte auparavant.
Vous avez écrit une lettre à La Mousse , dont je vous .dois remercier pour le moins autant que lui ; elle est toute pleine d'amitié pour moi. D'Hacqueville est bien plaisant de vous avoir envoyé la mienne; enfin Brancas m'a écrit une lettre si excessivement tendre, qu'elle récompense tout son oubli passé : il me parle de son cœur à toutes les lignes ; si je lui faisais réponse sur le même ton , ce serait une portugaise ^.
Il ne faut louer personne avant sa mort : c'est bien dit; nous en avons tous les jours des exemples; mais, après tout, mon ami le public ne se trompe guère : il loue quand on fait bien ; et comme il a bon nez , il n'est pas longtemps la dupe , et blâme quand on fait mal. De même , quand on va du mal au bien, il en demeure d'accord; il ne répond point de l'avenir; il parle de ce qu'il voit. La comtesse de
' Sœur du comte de Grignan.
^ Allusion aux lettres de la Religieuse ou Chanoinesse portugaise.
Gramont ' et d'autres ont senti les effets de son inconstance ; mais ce n'est pas lui qui change le premier. Vous n'avez pas sujet de vous plaindre de lui -, ce ne sera point par vous qu'il commencera à faire de grandes injustices. - Notre abbé a pour vous une tendresse qui me le fait adorer ; il vous trouve d'une solidité qui le charme , et qui le fait brûler d'impatience de vous pouvoir soulager et vous être bon à quelque chose; il a quasi autant d'envie que moi d'aller en Provence. Nous sommes occupés de notre chapelle ; elle sera achevée à la Toussaint. Je me trouve bien de la parfaite solitude où nous sommes. Ce parc est bien plus beau que vous ne l'avez vu , et l'ombre de mes petits arbres est une beauté qui n'était pas bien représentée par les bâtons de ce temps-là. Je crains le bruit qu'on va faire en ce pays. On dit que madame de Chaulnes "" arrive aujourd'hui ; je Tirai voir demain : je ne puis pas m'en dispenser, mais j'aimerais bien mieux être dans la Capucine^ y ou à lire le Tasse ; j'y suis d'une habileté qui vous surprendrait et qui me surprend moi-même.
Vous me dites trop de bien de mes lettres , ma bonne ; je compte sûrement sur toutes vos tendresses. Il y a longtemps que je dis que vous êtes vraie ; cette louange me plaît : elle est nouvelle et distinguée de toutes les autres ; mais quelquefois aussi elle pourrait faire du mal. Je sens au milieu de mon cœur tout le bien que cette opinion me fait présentement. Ah I qu'il y a peu de personnes vraies ! Rêvez un peu sur ce mot ; vous l'aimerez. Je lui trouve , de la façon que je l'entends, une force au delà de sa signification ordinaire.
'C'était mademoiselle Hamilton,que font si avantageusement connaître les Mémoires du comte de Gramont, son mari , écrits par le comte Hamilton , son frère. On dit qu'une intrigue tramée pour la faire aimer du roi échoua : depuis elle devint très-assidue auprès de madame de Maintenon.
2 Elisabeth Le Féron , veuve du nurquis de Saint-Maigrin , et remariée à Cliarlcs D.iilly , duc de Chaulnes. ( M. )
' Nom d'une petite chaumière construite dans le parc des Rochers. ( M. )
DI5 MADVMK DE SEVIGNE. 307
La divine Plossis est justement et à point tonte fausse; je lui fais trop d'honneur de daigner seulement en dire du mal. Elle joue toutes sortes de choses : elle joue la dévote , la capable , la peureuse , la petite poitrine, la meilleure fille du monde ; mais surtout elle me contrefait, de sorte qu'elle me fait toujours le même plaisir que si je me voyais dans un miroir qui me fit ridicule, ou que je parlasse à un écho qui me répondît des sottises. J'admire où je prends celles que je vous écris. Adieu , ma très-aimable; vous qui voyez tout , ne voyez-vous point comme je suis belle les dimanches , et comme je suis négligée les jours ouvriers? Mandezmoi si vous avez toujours le courage de vous habiller. Mon Dieul qu'on est heureux de vous voir en Provence! et quelle joie sensible quand je vous embrasserai I car enfin ce jour viendra. En attendant, j'en passerai de bien cruels vers le temps de vos couches.
Il a vaqué chez Monsieur une charge de vingt mille écus ; Monsieur l'a domiée à VA?ige ' , au grand déplaisir de toute sa maison.
Madame du Broutai ^ , après deux ans de mariage avec Fromentau , l'a enfin déclaré son mari , et elle est logée chez lui. C'est un bon parti que Fromentau î
Vous ai-je dit qu'il y avait deux demoiselles à Vitré, dont Tune s'appelle mademoiselle de Croqueoison , et l'autre de ^erôor^we .^ J'appelle la Plessis mademoiselle de Kerlouche : ces noms me réjouissent.
Je suis tout à vous , ma bonne, et si vous m'aimez , ayez soin de votre santé.
' Madame de Grancei , maîtresse du chevalier de Lorraine , favori de Monsieur.
^ Fille du comte de la Vauguyon ; elle épousa secrètement , à cinquantecin(j ans, le sieur de Fromentau, homme sans naissance et qui fut comte de la Vauguyon et chevalier du Saint-Efeprit. ( Voy. les Mémoires de Saini- Simo}}.)
Aux Rochers, mercredi 22 juillet 1671 ; jour de la Madeleine, où fut tué, il y a quelques années, un père que j'avais.
Je VOUS écris, ma fille, avec plaisir, quoique je n'aie rien à vous mander. Madame de Chaulnes arriva dimanche, mais savez- vous comment? A beau pied sans lance, entre onze heures et minuit. On pensait à Vitré que ce fût des bohèmes. Elle ne voulut aucune cérémonie à son entrée ; elle fut servie à souhait , car on ne la regarda pas , et ceux qui la virent comme elle était, la prirent pour ce que je -viens de vous dire, et pensèrent tirer sur elle. Elle venait de Nantes parlaGuerche : son carrosse et son chariot étaient demeurés entre deux rochers à demi-lieue de Vitré , parce que le contenu était plus grand que le contenant. Ainsi il fallut travailler dans le roc , et cet ouvrage ne fut fait qu'à la pointe du jour, que tout arriva à Vitré. Je fus la voir lundi , et vous croyez bien qu'elle fut très-aise de me voir. La Murinette ^ beauté est avec elle. Elles sont seules à Vitré, en attendant l'arrivée de M. de Chaulnes , qui fait le tour de la Bretagne, et les états, qui s'assembleront dans dix jours. Vous pouvez vous imaginer ce que je suis dans une pareille solitude. Madame de Chaulnes ne sait que devenir et n'a recours qu'à moi; vous ne doutez pas que je ne l'emporte hautement sur mademoiselle de Kcrborgne; je crois qu'elle viendra ici après dîner. Toutes mes ailées sont propres , et mon parc est en beauté ; je la prierai de demeurei' ici deux ou trois jours à s'y promener en liberté : comme je lui fais valoir d'être demeurée ici pour elle, je veux m'en acquitter d'une manière à n'être pas oubliée , et pourtant sans que je fasse d'autre bonne chère que celle qui se trouvera dans le pays. Ah , mon Dieu ! en voilà beau-
• Anne-Marie du Pui de Murinais,
coup sur ce sujet. 11 faut pourtant que je vous fasse encore mille coniplimcnts de sa part , et que je vous dise qu'on ne peut estimer plus une personne qu'elle ne vous estime ; elle est instruite par d'Hacqueville de ce que vous valez. Mais vous, ma très-belle , où en êtes-vous de vos Grignans? Le pauvre coadjuteur a-t-il toujours la goutte, et l'innocence est-elle toujours persécutée?
Cette madame Quintin ' , que nous disions qui vous ressemblait pour vous faire enrager, est comme paralytique; elle ne se soutient pas. Demandez-lui pourquoi : elle a vingt ans. Elle est passée ce matin devant cette porte, et a demandé à boire un petit coup de vin ; on lui en a porté, elle a bu sa chopine, et puis s'en est allée au Pertre consulter une espèce de médecin qu'on estime en ce pays. Que dites-vous de cette manière bretonne, familière et galante? Elle sortait de Vitré, elle ne pouvait pas avoir soif; de sorte que j'ai compris que tout cela était un air, pour me faire savoir qu'elle a un équipage de Jean de Paris '. Ma chère enfant , ne sortirai-je point des nouvelles de Bretagne? Quel chien de commerce avez-vous là avec une femme de Vitré? La cour s'en va, dit-on, à Fontainebleau; le voyage de Rochefort et de Chambord est rompu. On croit qu'en dérangeant les desseins qu'on avait pour l'automne , on dérangera aussi la fièvre de M. le dauphin, qui le prend dans cette saison à Saint-Germain : pour cette année, elle y sera attrapée ; elle ne l'y trouvera pas. Vous savez qu'on a donné à M. de Condom^ l'abbaye de Rebais, qu'avait l'abbé de Foi x. : le pauvre homme l On prend ici le deuil de M. le duc d'Anjou : si je demeure aux états, cela m'embarrassera. Notre abbé ne peut quitter sa chapelle; ce sera notre plus forte raison, car, pour le bruit
'Suzanne de Montgommery, femme de Henri Goyon de La Moussaie, comte de Quintin. (M.)
• On désignait ainsi la couleur de chamois.
' Jacques-Bénigne Bossuet , précepteur de M. le dauphin , depuis évêque de Meâux.
et le tracas de Vitré , il me sera bien moins agréable que mes bois , ma tranquillité et mes lectures. Quand je quitte Paris et mes amies , ce n'est pas pour paraître aux états ; mon pauvre mérite, tout médiocre qu'il est, n'est pas encore réduit à se sauver en province , comme les mauvais comédiens. Ma fille, je vous embrasse avec une tendresse infinie; la tendresse que j'ai pour vous occupe mon âme tout entière; elle va loin et embrasse bien des choses quand elle est au point de la perfection. Je souhaite votre santé plus que la mienne ; conservez-vous, ne tombez point. Assurez M. de Grignan de mon amitié, et recevez les protestations de notre abbé.