A MADAME DE GRIGNAN
Aux Rochers» dimanche 26 juillet 1671.
Je veux vous apprendre qu*hler, comme j'étais toute seule dans ma chambre avec un livre précieusement à la main, je vois ouvrir ma porte par une grande femme de très-bonne
mine ; cette femme s'étouffait de rire , et cachait derrière elle un homme qui riait encore plus fort qu'elle : cet homme était suivi d'une femme fort bien faite, qui riait aussi ; moi, je me mis à rire sans les reconnaître et sans savoir ce qui les faisait rire. Quoique j'attendisse aujourd'hui madame de Chaulnes, qui doit passer deux jours ici, j'avais beau la regarder, je ne pouvais comprendre que ce fût elle ; c'était elle pourtant, qui m'amenait Pomenars, qui, en arrivant à Vitré , lui avait mis dans la tête de me venir surprendre. La Murinette beauté était de la partie, et la gaieté de Pomenars était si extrême, qu'il aurait réjoui la tristesse même : ils jouèrent d'abord au volant : madame de Chaulnes y joue comme vous; et puis une légère collation, et puis nos belles promenades , et partout il a été question de vous. J'ai dit à Pomenars que vous étiez fort en peine de toutes ses affaires , et que vous m'aviez mandé que pourvu qu'il n'y eût que le courant, vous ne seriez point en inquiétude, mais que tant de nouvelles injustices qu'on lui faisait vous donnaient beaucoup de chagrin pour lui. INous avons fort poussé cette plaisanterie ; et puis cette grande allée nous a fait souvenir de la chute que vous y fîtes un jour; la pensée m'en a fait devenir rouge comme du feu. On a parlé longtemps là-dessus , et puis du dialogue bohème , et puis enfin de mademoiselle du Plessis, et des sottises qu'elle disait, et qu'un jour vous en ayant dit une, et son vilain visage se trouvant auprès du vôtre , vous n'aviez pas marchandé, et lui aviez donné un soufflet pour la faire reculer; et que moi, pour adoucir les affaires, j'avais dit : Mais voyez comme ces petites filles se jouent rudement; et que j'avais dit à sa mère : Madame , ces jeunes créatures étaient si folles ce matin , qu'elles se battaient : mademoiselle du Plessis agaçait ma fille , ma fille la battait ; c'était la plus plaisante chose du monde; et qu'avec ce tour j'avais ravi madame du Plessis de voir nos petites filles se réjouir ainsi. Cette camaraderie de vous et do mademoi-
selle du Plessis , dont je ne faisais qu'une même chose pour faire avaler le soufflet, les a fait rire à mourir. La Murinetie vous approuve fort , et jure que la première fois qu'elle viendra lui parler dans le nez , comme elle fait toujours, elle vous imitera , et lui donnera sur sa vilaine joue. Je les attends tous présentement. Pomenars tiendra bien sa place; mademoiselle du Plessis viendra aussi; ils me montreront une lettre de Paris faite à plaisir, où l'on mandera cinq ou six soufflets donnés entre femmes , afin d'autoriser ceux qu'on veut lui donner aux états, et même de les lui faire souhaiter pour être à la mode. Enfin , je n'ai jamais vu un homme si fou que Pomenars : sa gaieté augmente en même temps que ses affaires criminelles; s'il lui en vient encore une, il mourra de joie. Je suis chargée de mille compliments pour vous ; nous vous avons célébrée à tout moment. Madame de Chaulnes dit qu'elle vous souhaiterait une madame de Sévigné eu Provence, comme celle qu'elle a trouvée en Bretagne; c'est cela qui rend son gouvernement beau, car quelle autre chose pourrait-ce être ? Quand son mari sera venu , je la remettrai entre ses mains , et ne m'embarrasserai plus de son divertissement ; mais vous, ma chère fille, que je vous plains avec votre tante d'Harcourt' I quelle contrainte I quel embarras 1 quel ennui! Voilà qui me ferait plus de mal mille fois qu'à personne , et vous seule au monde seriez capable de me faire avaler ce poison. Oui, mon enfant, je vous le jure; et si j'étais à Grignan , j'écumerais votre chambre pour vous faire plaisir, comme j'ai fait mille fois : après cette marque d'amitié , ne m'en demandez plus , car je hais l'ennui plus que la mort , et j'aimerais fort à rire avec vous , Vardes et \q seigneur Cor6e«w. Défaites-vous de cette trompette du jugement : il y a vingt ans qu'elle me déplaît , et que je lui dois une visite.
'Celte dame habitait ordinairement le Pont-Saint-Esprit, et elle était venue à Grignan voir son neveu.
Je trouve votre vie fort réglée et fort bonne. Notre abbé vous aime avec une tendresse et une estime qu'il n'est pas aisé de dire en peu de mots ; il attend avec impatience le plan de Grignan et la conversation de M. d'Arles ; mais , sur toutes choses, il vous souhaiterait bien cent mille écus, soit pour faire achever votre château , soit pour tout ce qu'il vous plairait. Toutes les heures ne sont pas comme celles qu'on passe avec Pomenars , et même on s'ennuierait bientôt de lui : les réflexions qu'on fait sont bien contraires à la joie. Je vous ai mandé que je croyais que je ne bougerais d'ici ou de Vitré. Notre abbé ne peut quitter sa chapelle : le désert du Buron ' , ou l'ennui de Nantes avec madame de Molac, ne conviennent point à son humeur agissante. Je serai souvent ici , et madame de Chaulnes , pour m'ôter les visites, dira toujours qu'elle m'attend. Pour mon labyrinthe , il est net , il a des tapis verts , et les palissades sont à hauteur d'appui : c'est un aimable lieu ; mais, hélas! ma chère enfant, il n'y a guère d'apparence que je vous y voie jamais.
Di memoria nudrirsi , più che di speme.
C'est bien ma vraie devise. Nos sentences ont été trouvées.jolies. Ne comprenez-vous pas bien qu'il n'y a jour, ni heure , ni moment que je ne pense à vous , que je n'en parle quand je puis , et qu'il n'y a rien qui ne m'en fasse souvenir? Nous sommes sur la fin du Tasse, e Goffredo a spiegato il gran vessillo délia croce sopra 7 7nuro. Nous avons lu ce poème avec plaisir. La Mousse est bien content de moi , et de vous encore plus , quand il songe à l'honneur que vous faites à sa pliilosophie. Je crois que vous n'auriez pas eu moins d'esprit quand vous auriez eu la plus sotte mère du monde; mais enfin tout ensemble n'a pas mal fait. Nous avons envie de lire Guichardin, car
' Terre de M. de Sévigné , situde à (luclqiios lieues de Nat)tes
nous ne voulons point quitter l'italien; La Murînette le parle comme le français. J'ai reçu une lettre de notre cardinal ( de Retz ) , qui me dit encore pis que pendre du gros abbé • qui est avec lui. Adieu, ma très-aimable; je ne daigne pas vous dire que je vous aime, vous le savez, et je ne trouve point de paroles qui puissent vous faire comprendre comme mon cœur est pour vous. J'achèverai demain cette lettre, et vous manderai à quoi se divertit ma compagnie. Ma compagnie est couchée , parce qu'il est minuit. Nous avons fait ce soir de grandes promenades , et après souper nous avons coupé les cheveux à la petite du Cernet , et lui avons mis le premier appareil, que nous lèverons demain. La Murinette beauté est habile comme La Vienne. Pomenars ne fait que de sortir de ma chambre ; nous avons parlé assez sérieusement de ses affaires , qui ne sont jamais de moins que de sa tète. Le comte de Créance veut à toute force qu'il ait le cou coupé ; Pomenars ne veut pas : voilà le procès ^ Madame de Chaulnes me disait tantôt que l'abbé Testu, après avoir été quelque temps à Richelieu, enfin, sans autre façon, s'était établi chez madame de Fontevraud , où il est depuis deux mois ; ils le virent , en passant, il y a un mois ; le prétexte , c'est qu'il y a de la petite vérole à Richelieu : si cette conduite ne lui est fort bonne , elle lui sera fort mauvaise. Je ne savais pas que M. de Condom eût rendu son évêché ; madame de Chaulnes m'a assuré que cela était fait ^. La petite personne a envoyé des chansons à sa sœur; nous ne les trouvons pas trop bonnes. Je suis fort aise que vous ayez approuvé les miennes : on ne peut pas les élever plus haut que de les mettre sur le
' Pierre Camus, abbé de Pontcarré.
' Il s'agissait de l'enlèvement de mademoiselle de Bouille par le marquis ie Pomenars. Cette dame , après avoir passé quatorze ans avec lui , s'avisa de le poursuivre pour crime de rapt.
^ Bossuet se démit de son évêché au moment oîi il fut nommé précepteur de M. le dauphin ; mais dix années plus tard , Téducation du prince étant très-avancée , Bossuet accepta l'évêché de Meaux.
ton des dragons. Il me semble que j'aurais dû l'entendre d'ici ; cela fait voir qu'il y a bien loin d'ici à Grignan. Hélas ! que cette pensée m'afflige , et que je m'ennuie d'être si longtemps sans vous voir I Adieu , ma chère fille ; je vais me coucher tristement, et vous embrasse de tout mon cœur. Ma petite est aimable , et sa nourrice est au point de la perfection : mon habileté est une espèce de miracle , et me fait comprendre en amitié la merveille de ce maréchal qui devint excellent peintre par amour.
Aux Rochers , mercredi 29 juillet \&î\.
Il sera le mois de juillet tant qu'il plaira à Dieu ; je crois que le mois d'août sera encore plus long , puisque ce sera le temps des états : car, n'en déplaise à la bonne compagnie , c'est toujours une sujétion pour moi de les aller trouver à Vitré, ou de craindre qu'ils ne viennent ici; c'est un embarras, comme dit madame de La Fayette. Mon esprit n'est pas monté présentement sur ce ton-là; mais il faut avaler et passer ce temps comme les autres. Madame de Chaulnes fut ravie d'être deux jours ici : ce qui lui paraissait le plus charmant était mon absence ; c'était aussi le régal que je lui avais promis : elle se promenait toute seule dès sept heures du matin dans ces bois. L'après-dînée il y eut devant cette porte un bal de paysans , qui nous réjouit extrêmement. Il y avait un homme et une femme qu'on aurait empêchés de danser dans une république bien réglée ; c'étaient des postures à pâmer de rire : Pomenars criait , n'ayant plus la force de parler. Je ne finirais point , au reste, sur son chapitre; il ne fait aucun pas qui ne puisse être le dernier, et on ne le quitte point qu'on ne puisse lui dire un dernier adieu. Tout disparut lundi matin, et je demeurai contente.
Vous aurez M. de Vardes quand vous recevrez cette lettre; faites-lui bien mes baise-mains , s'il m'aime autant qu'à Aix : mandez-moi si sa patience n'est point usée , s'il doit sa constance à la philosophie ou à l'habitude; enfin parlez-moi de lui. J'ai reçu une lettre du marquis de Charôt, toute pleine d'amitiés : il me parle de madame de Brissac % et me mande qu'il vous a écrit. Je vous prie , cruauté à part , de lui faire réponse : vous savez qu'il n'est bon qu'à ménager, et point du tout à mépriser ; il est vieux comme son père , et ne comprendrait point l'honneur qu'on lui ferait en lui refusant une réponse. On me mande que le comte d'Ayen épouse mademoiselle de Bournonville ; matame te Lutres en est enrazée.
Vous me dites, dans votre lettre , qu'il faudra songer au moyen de vous envoyer votre fille; je vous prie de n'en point charger d'autre que moi , qui vous la mènerai assurément, si la nourrice le veut bien; toute autre voiture me donnerait beaucoup de chagrin. Je regarde comme un amusement tendre et agréable de la voir cet hiver au coin de mon feu : je vous conjure , ma fille, de rae laisser prendre ce petit plaisir; j'aurai d'ailleurs de si vives inquiétudes pour vous, qu'il est juste que, dans les jours où j'aurai quelque repos, je trouve cette espèce de consolation. Voilà donc qui est fait; nous parlerons de son voyage quand je serai sur le point de faire le mien. Je viens d'en faire un de mon petit galimatias, c'est-à-dire mon labyrinthe, où votre aimable idée m'a tenu fidèle compagnie : je vous avoue que c'est un de mes plaisirs de me promener toute seule ; on trouve quelques labyrinthes de pensées dont on a peine à sortir; mais enfin on a du moins la liberté de penser à ce que l'on veut. Adieu , ma chère petite. Ah I qu'il m'ennuie de ne vous point voir!
' Sceur du premier lit du duc de Saint-Simon.
Ib.
i66. — A LA MÊME.
Aux Rochers, dimanche 2 août 4671.
Vous avez donc, ma bonne, chez vous, présentement, toute la foire de Beaucaire : n'avez-vous point encore mis les équipages au nombre des merveilles que vous faites en Provence? Nos pères avaient bon esprit de nourrir tous les trains ! c'est une belle mode dont à présent tout le monde s'est tiré. Elle est bien pire que les portes basses et les grandes cheminées. Il vous faut du courage comme à la guerre , et un Jacquier ' qui prenne en parti le pain de munition. Ma lettre vous trouvera, comme Dulcinée, dans l'agitation du mouvement de cette compagnie ; gardez-la , je dis ma lettre , et puis vous la lirez à loisir. Vous me priez, ma bonne, de me promener dans votre cœur; vous me dites mille douceurs aimables sur cela : je vous dirai donc que je fais quelquefois cette promenade; je la trouve belle et très-agréable pour moi. Mais, à la pareille, ma bonne , je vous conjure civilement de venir vous promener chez moi; allez partout, et voyez bien s'il y a quelqu'un qui se promène à côté de vous , et si vous n'y êtes pas plus respectée que dans votre gouvernement. Si cela vous donne quelque joie , vous devez être contente ; mais , mon Dieu , cela ne fait point le bonheur de la vie : il y a de certaines grossièretés solides dont on ne peut se passer.
Que dites-vous des nouvelles de cette semaine? Nous ne demandons que plaie et bosse ; mais , en vérité , je trouve que cette fois il y en a trop. La mort de M. du Mans ' m'a
' Muniticfnnaire des armées.
î Philibert-Emmanuel de Beaumanoir, commandeur des ordres du roi, mort le 27 juillet 1671. Il n'avait pas le talent de la préilication. Un jour qu'il voulut prêcher, il demeura court. S'étant fait peindre quelque temps après, la marquise de Sablé, veuve du surintendant Servien , s'écria , en voyant son portrait : « Mon Dieu, qu'il lUi ressemble, on dirait qu'il prêche. » ( Menagiana.)
assommée; je n'y avais jamais pensé, non plus que lui; et, de la manière dont je le voyais vivre, il ne me tombait pas dans l'imagination qu'il pût mourir : cependant le voilà mort d'une petite fièvre, sans avoir eu le temps de songer ni au ciel ni à la terre. Il a passé ce temps-là à s'étonner; il est mort subitement de la fièvre tierce. La Providence fait quelquefois des coups d'autorité qui me plaisent assez , mais il en faudrait profiter. Et ce pauvre Lenet qui est mort aussi; j'en suis fâcbée'. Ahl que j'aurais été contente si la nouvelle de madame de L... ' était venue toute seule 1 C'est bien employé; sa sorte de malhonnêteté était une infamie si scandaleuse, qu'il y a longtemps que je l'avais chassée du nombre des mères : tous les jeunes gens de la cour ont pris part à sa disgrâce. Elle ne verra point sa fille ; on lui a ôté tous ses gens : voilà tous les amants bien écartés.
Vous avez présentement le grand chevalier, embrassezle pour moi, et le coadjuteur aussi; mais dites à ce dernier que je le prie de ne me point écrire : qu'il garde sa main droite pour jouer au brelan. Ce n'est pas que je n'aime ses lettres , mais j'aime encore mieux son amitié : je connais son humeur ; il est impossible qu'il écrive sans qu'il en coûte à ceux à qui il écrit, et je trouve que c'est acheter trop cher une lettre quand c'est au prix d'une partie de sa tendresse. Nous conclurons incessamment que s'il écrivait deux fois la semaine à quelqu'un , il le haïrait bientôt à la mort. Adieu , ma chère enfant.
' Pierre Lenet, auteur de curieux Mémoires sur la Fronde, qui ont été publiés en deux volumes in-12.
2 11 s'agit de la femme du secrétaire d'État de Lionne. On peut voir dans VHistoire amoureuse des Gaules les scandales qui la lirent mettre au couvecit.
Aux Rochers, mercredi 6 août (671.
Je suis bien aise que M. de Coulanges vous ait mandé les nouvelles. Vous apprendrez encore la mort de M. de Guise, dont je suis accablée quand je pense à la douleur de mademoiselle de Guise. Vous jugez bien, ma fille, que ce ne peut être que par la force de mon imagination que cette mort m'inquiète; car, du reste, rien ne troublera moins le repos de ma vie. Vous savez comme je crains les reproches qu'on se peut faire à soi-même. Mademoiselle de Guise n'a rien à se reprocher que la mort de son neveu ; elle n'a jamais voulu qu'il ait été saigné; la quantité du sang a causé le transport au cerveau : voilà une petite circonstance bien agréable. Je trouve que dès qu'on tombe malade à Paris, on tombe mort; je n'ai jamais vu une telle mortalité. Je vous conjure, ma chère bonne, de vous bien conserver; et s'il y avait quelques enfants à Grignan qui eussent la petite vérole, envoyez-les à Montélimart ; votre santé est le but de tous mes désirs.
Vous aurez maintenant des nouvelles de nos états pour votre peine d'être Bretonne. M. de Ghaulnes arriva dimanche au soir, au bruit de tout ce qui peut en faire à Vitré ' ; le lundi matin il m'écrivit une lettre : j'y fis réponse par aller dîner avec lui. On mange à deux tables dans le même lieu ; il y a quatorze couverts à chaque table ; Monsieur en tient une , et Madame l'autre. La bonne chère est excessive , on remporte les plats de rôti tout entiers ; et pour les pyramides de fruits , il faut faire hausser les portes. Nos pères ne prévoyaient pas ces sortes de machines , puisque même ils ne comprenaient pas qu'il fallût qu'une porte fût plus haute qu'eux. Une pyramide veut entrer; une de
' H était intendant de la Bretagne , et habitait le vieux château de Vitré.
ces pyramides qui font qu'on est obligé de s'écrire d'un bout de la table à l'autre ; mais bien loin que cela blesse ici, on est souvent fort aise, au contraire, de ne plus voir ce qu'elles cachent : cette pyramide donc , avec vingt ou trente porcelaines , fut si parfaitement renversée à la porte, que le bruit qu'elle causa fit taire les violons , les hautbois et les trompettes. Après le dîner, MM. de Lomaria et Coëth3gon dansèrent avec deux Bretonnes des passe-pieds merveilleux, et des menuets, d'un air que les courtisans n'ont pas à beaucoup près : ils y font des pas de Bohémiens et de Bas-Bretons avec une délicatesse et une justesse qui charment. Je pensais toujours à vous , et j'avais un souvenir si tendre de votre danse et de ce que je vous avais vue danser, que ce plaisir me devint une douleur. On parla fort de vous. Je suis assurée que vous auriez été ravie de voir danser Lomaria : les violons et les passe-pieds de la cour font mal au cœur au prix de ceux-là; c'est quelque chose d'extraordinaire que cette quantité de pas différents et cette cadence courte et juste; je n'ai point vu d'homme danser comme Lomaria cette sorte de danse. Après ce petit bal, on vit entrer tous ceux qui arrivaient en foule pour ouvrir les états. Le lendemain, M. le premier président, MM. ley procureur et avocats généraux du parlement , huit évêque% MM. de Molac, La Coste et Coëtlogon le père , M. Boucherat, qui vient de Paris, cinquante Bas-Bretpns dorés jusqu'aux yeux, cent communautés. Le soir devaient venir madame de Rohan d'un côté, et son fils de l'autre, et M. de Lavardin , dont je suis étonnée. Je ne vis point ces derniers , car je voulus venir coucher ici , après avoir été à la tour de Sévigné voir M. d'Harouïs et MM. de Fourché et Chesières, qui arrivaient. M. d'Harouïs vous écrira; il est comblé de vos honnêtetés : il a reçu deux de vos lettres à
Nantes, dont je vous suis encore plus obligée que lui. Sa maison va être le Louvre des états : c'est un jeu , une chère, une liberté jour et nuit qui atth-ent tout le monde. Je n'a-
vais jamais vu les états ; c'est une assez belle chose. Je ne crois pas qu'il y ait une province rassemblée qui ait un aussi grand air que celle-ci ; elle doit être bien pleine , du moins, car il n'y en a pas un seul à la guerre ni à la cour; il n'y a que le petit Guidon ( son fils j , qui peut-être y reviendra un jour comme les autres. J'irai tantôt voir madame de Rohan ; il viendrait bien du monde ici, si je n'allais à Vitré : c'était une grande joie de me voir aux états , où je ne fus de ma vie ; je n'ai pas voulu en voir l'ouverture, c'était trop matin. Les états ne doivent pas être longs ; il n'y a qu'à demander ce que veut le roi ; on ne dit pas un mot : voilà qui est fait. Pour le gouverneur, il trouve, je ne sais pas comment , plus de quarante mille écus qui lui reviennent. Une infinité de présents , des pensions , des réparations de chemins et de villes , quinze ou vingt grandes tables , un jeu continuel , des bals éternels , des comédies trois fois la semaine , une grande hraverie ^ : voilà les états. J'oublie trois ou quatre cents pipes de vin qu'on y boit; mais, si je ne comptais pas ce petit article, les autres ne l'oublient pas , et c'est le premier. Voilà ce qui s'appelle des contes à dormir debout ; mais cela vient au bout de la plume , quand on est en Bretagne et qu'on n'a pas autre chose à dire. J'ai mille compliments à vous faire de M. et de madame de Ghaulnes. J'attends le vendredi, où je reçois vos lettres avec une impatience digne de l'extrême amitié que j'ai pour vous.
Aux Rochers , dimanche 9 août <671.
Vous n'êtes point sincère quand vous me louez tant aux dépens de ce que vous valez. Il me siérait mal de faire votre panégyrique à vous-même , et vous ne voulez jamais que
« Vieux mot qu'on trouve aussi dans Molière , et qui exprime la magniBcence des habits.
je dise du mal de moi. Je ne veux donc faire ni l'un ni l'autre ; mais enfm , ma fille , si vous avez à vous plaindre de moi , ce n'est point de ne voir pas en vous de bonnes qualités et le fonds de toutes les vertus. Vous pouvez remercier Dieu de tout ce qu'il vous a donné ; car, pour moi, je n'ai point assez de mérite pour en donner libéralement. Quoi qu'il en soit , vous mettez très à propos vos réflexions en usage. Ce que vous dites au sujet des inquiétudes que nous avons si souvent et si naturellement sur l'avenir, et comme insensiblement notre inclination se change et s'accommode à la nécessité, est la plus juste matière d'un livre comme celui de Pascal. Rien n'est si solide, rien n'est si utile que ces sortes de méditations : hé I qui sont les personnes de votre âge qui en sachent faire? Je n'en coimais point. Vous avez un fonds de raison et de courage que j'honore; pour moi , je n'en ai pas tant, surtout quand mon cœur prend le soin de m'affliger. Mes paroles sont assez bonnes : je les range comme ceux qui disent bien ; mais la tendresse de mes sentiments me tue. Par exemple , je n'ai point été trompée dans les douleurs d'être séparée de vous : je les ai imaginées comme je les sens ; j'ai compris que rien ne me remplirait votre place , que votre souvenir me serait toujours sensible au cœur; que je m'ennuierais de votre absence , que je serais en peine de votre santé , que jour et nuit je serais occupée de vous. Je sens tout cela comme je l'avais prévu. Il y a plusieurs endroits sur lesquels je n'ai pas la force d'appuyer : toute ma pensée glisse sur cela , comme vous dites si bien ; et je n'ai point trouvé que le proverbe fut vrai pour moi , d'avoir la robe selon le froid; je n'ai point de robe pour ce froid-là. Mais cependant je m'amuse, et le temps passe toujours; et ce fait particulier n'empêche pas la règle générale , qui est toujours vraie, et qui le sera toujours. Nous craignons quasi toujours des maux qui perdent ce nom par le changement de nos pensées et de nos inclinations. Je prie Dieu qu'il
VOUS conserve votre bon esprit. Vous me voulez aimer, et pour vous, et pour votre enfant : hél ma chère fille, n'entreprenez point tant de choses. Quand vous pourriez atteindre à m'aimer autant que je vous aime, ce qui n'est pas une chose possible, ni même dans l'ordre de Dieu , il faudrait toujours que ma petite fût par-dessus le marché ; c'est le trop-plein de la tendresse que j'ai pour tous.
J'allai diner mercredi chez M. de Ghaulnes , qui fait tenir les états deux fois le jour, de peur qu'on ne vienne me voir. Je n'ose vous dire les honneurs qu'on me fait dans ces états ; cela est ridicule. Cependant je n'y ai point encore couché, et je ne puis quitter mes bois ni mes promenades, quelque prière que l'on m'en fasse. Il y a quatre jours que je suis ici ; il fait un si beau temps que je ne puis me renfermer dans une petite ville.
Mais , ma fille , qui vous accouchera , si vous accouchez à Grignan? Le secours viendra- t-il de loin? N'oubliez pas du moins comme vous accouchâtes en dernier lieu , et n'oubliez pas ce qui vous arriva la première fois , ni le besoin que vous eûtes d'un homme habile et hardi. Vous êtes quelquefois en peine comment vous pourriez faire pour me témoigner votre amitié : voilà justement l'occasion où je vous en demande une preuve ; voilà sur quoi je vous devrai du reste , si vous voulez bien , pour l'amour de moi , avoir beaucoup de soin -de vous. Ah, mon enfant! qu'il vous sera toujours aisé de vous acquitter avec moi 1 Des trésors et tous les biens du monde me pourraient-ils donner autant de joie que votre amitié ? Comme aussi , tournez la médaille, l'enfer n'est pas pis que le contraire.
Votre lettre à madame de Villars est très-bonne ; il faudrait être sourde pour ne pas vous entendre. Elle ne paraît pourtant pas d'un style aussi aisé que d'autres que j'ai vues de vous -, mais madame de Villars en sera très-contente, et personne n'écrit mieux que vous. Quand le <*oadjuteur n'aura plus mal au pied , je le conjure de vouloir
bien faire réponse à M. d'Agen sur cette religieuse, qui met tout son diocèse sens dessus dessous : je prendrai cette lettre pour être à moi , et lui ferai crédit de trois mois. Je nepuism'imaginer ses allures, comme celles de M. de La Rochefoucauld; elles sont bien différentes de celles que l'on a, quand on travaille à les mériter : ceci n'est-il point un peu labyrinthe'} L'entendez- vous? Cela s' appelle des choses fines. Mais qu'est-ce que vous me dites d'avoir mal à la hanche? Votre petit garçon serait-il devenu fille? Ne vous en mettez pas en peine , je vous aiderai à l'exposer sur le Rhône dans un petit panier de jonc , et puis elle abordera dans quelque royaume, où sa beauté sera le sujet d'un roman : me voilà comme Don Quichotte. Il y a d'horribles endroits dans Cléopâtre , mais il y, en a de beaux, et la droite vertu est bien dans son trône. Nous avons achevé le Tasse avec plaisir et déplaisir, nous ne savons plus où nous attacher; il faudra attendre que les états soient partis pour entreprendre quelque chose. Était-ce à vous que je mandais l'autre jour qu'il semblait que tous les pavés de Vitré fussent métamorphosés en gentils-hommes ? Je n'ai jamais vu tant de monde; je n'imagine point que les états de Languedoc puissent être plus beaux. Mais vous , ma fille, donnez-moi des nouvelles de ce qui se passe autour de vous. Ne sentez-vous point un peu la pesanteur de votre charge ? J'en suis accablée. N'espérez- vous pas toujours la même grâce de votre assemblée? Gomment êtes- vous avec le Marseille^ ( M, de Forbin-Janson, ) Eli, mon Dieu, que je suis bien de Provence , et que ce pays-là est bien devenu le mien 1 Ah, ma bonne l fallait-il que ma vie fut rangée et marquée si loin de la vôtre I