LETTRE XIX
DE LA PART QUE LES EAUX MINÉRALES PRENNENT A LA QUÉRISON DES MALADIES CHRONIQUES.
Qu'est-ce que les maladies chroniques? — Considérations pathogéniques. — Qn'estrce que les eaux minérales? — Considérations chimiques et physiologiques. — Les eanx minérales n'agissent point à la manière de spécifiques.
Si nous avions à résoudre d'une manière complète le sujet que nous nous proposons de traiter dans ce mémoire, il nous faudrait entrer dans des développements considérables. L'étude complète des maladies chroniques aurait à y prendre place : les conditions qui président à leur développement, à leurs évolutions successives, à leurs terminaisons spontanées, devraient d'abord être parfaitement élucidées. Les eaux minérales elles-mêmes dans leurs nombreuses variétés, seraient l'objet d'une étude non moins approfondie. La connaissance de leurs éléments si complexes, l'appréciation de leurs divers modes d'administration, des conditions
hygiéniques qui se rattachent à leur usage, ne devraient nous laisser aucune incertitude sur la part qui reviendrait à chacun de ces éléments de la médication.
Enfin, rapprochant ces différents ordres de faits, il faudrait pénétrer dans les questions de chimie ou de physiologie thérapeutique que soulève nécessairement la réaction mutuelle de ces agents médicamenteux complexes sur l'organisme malade, et de celui-ci sur les substances médicamenteuses qui s'y trouvent introduites. Toute la pathologie et toute la thérapeutique y passeraient au besoin.
On comprend, à l'étendue d'un pareil sujet et à la nature des problèmes qu'il soulève, que nous n'avons pas la prétention, non plus que la possibilité, de le résoudre. Mais il nous a semblé qu'il pouvait être utile de poser, dans une esquisse rapide, quelques-unes des principales questions qui s'y rattachent, dans le sens que nos propres observations et l'état de la science nous permettent de leur accorder. Il est bon de résumer parfois de ces vastes questions que l'œil saisit mieux, enfermées dans un cadre étroit et condensées dans une courte analyse, que lorsqu'elles occupent les plans successifs où les distribuent les sujets nombreux et variés dont elles se composent.
Pour cette simple étude, comme pour le traité dont nous venons d'exposer les principaux éléments, le plan doit être le même.
Qu'est-ce que les maladies chroniques ? Qu'est-ce que la médication thermale ? Que doit-il résulter de l'application d'une telle médication à de telles maladies ? Telles seront les trois divisions naturelles de ce travail.
On lit dans tous les traités de pathologie, qu'un des modes de terminaison des maladies aiguës, c'est le passage de celles-ci à l'état chronique. Ce serait se faire une fausse idée
des choses que de considérer cette proposition comme exprimant un fait général au point de vue de la pathogénie des maladies chroniques.
Les maladies chroniques naissent presque toujours chroniques d'emblée. Ce n'est que dans le plus petit nombre des cas qu'elles succèdent à des maladies aiguës prolongées ou incomplètement guéries. Et lorsqu'on cherche à pénétrer dans leur pathogénie et à reconnaître les causes de leur développement, on s'aperçoit ordinairement qu'il n'y a qu'un rapport très-éloigné entre ces causes et leur mode d'action d'une part, et d'une autre part le siège ou la nature de la maladie elle-même. Dans beaucoup de circonstances même, le rapport qui peut unir ces causes à l'apparition du mal devient fort difficile à saisir, ou même on demeure dans l'impossibilité d'assigner des causes à la maladie; celle-ci semble s'être développée spontanément, proprio motu.
Cela vient de ce que les maladies chroniques puisent toujours leur origine dans des conditions générales de l'organisme, plus ou moins appréciables à nos sens, et dépendant, non plus, comme dans les maladies aiguës, d'accidents saisissables, dont tel organe ou telle fonction a reçu manifestement l'atteinte, mais de changements profonds, lentement développés, dans l'harmonie indispensable à la marche régulière et normale de la vie dont notre organisme est la manifestation, de changements dont les causes déterminantes, multiples et éloignées, demeurent le plus souvent inaperçues.
Parmi ces changements, il en est qui constituent des diathèses, c'est-à-dire des états nettement définis, non pas sans doute dans leur essence, mais dans leurs caractères et dans leurs résultats, si bien qu'une fois les premiers reconnus, les seconds peuvent en être certainement déduits et annoncés d'avance.
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11 y a ensuite les constitutions qui sont aux diathèses ce que les constitutions médicales sont aux épidémies. Moins puissantes comme causes et moins assurées dans leurs effets, elles impriment une direction particulière aux dérangements de la santé, comme elles indiquent une marche spéciale à la thérapeutique; mais sans offrir, comme les diathèses, cette sorte de nécessité aux conséquences qu'elles déterminent, ne créant qu'une simple prédisposition, et pouvant demeurer étrangères aux phénomènes qui se développent à côté sans en subir aucunement l'empreinte.
Mais il arrive souvent que les maladies chroniques apparaissent sans que leur origine puisse se rattacher à l'existence d'une diathèse ou d'une constitution dominante. Cependant il faut bien admettre qu'elles ont trouvé dans l'économie des conditions analogues pour se développer.
S'il est impossible d'arriver à une définition complète et satisfaisante de la vie, de l'organisme, de la santé, de la maladie, cependant il nous est permis de nous faire une idée de ces grands phénomènes et de formuler la notion plus ou moins abstraite que nous en possédons, d'une manière conforme à cette idée générale.
Ainsi cette multiplicité de réactions chimiques, de mouvements vitaux, d'actions physiques, qui se succèdent sans interruption chez les êtres organisés, ne nous donne-t-elle pas Tidée que le maintien de la santé consiste essentiellement dans un équilibre parfait entre ces phénomènes sans nombre, de manière qu'une mesure exacte et une proportion harmonieuse préside incessamment à leurs échanges et à leur succession ? L'histoire physiologique et pathologique de la circulation, des sécrétions, du système nerveux luimême ne nous montre-t-elle pas qu'une interruption mécanique, qu'une exagération ou un ralentissement partiel,
qu'un excès d'activité ou d'inertie, entraînent aussitôt des phénomènes inverses et tellement certains, qu'ils président à une foule de résultats thérapeutiques ou hygiéniques, susceptibles d'être annoncés d'avance et souvent prévus d'une manière presque mathématique ? Et tout cela n'est-il pas d'accord avec cette même idée, que l'intégrité et la régularité des phénomènes chimiques, physiques et vitaux dont se compose l'organisation au point de vue le moins abstrait, c'est-à-dire le plus saisissable possible, ne sont autre chose qu'une affaire d'équilibre et de proportion ?
Or, il est facile de comprendre combien ces lois d'équilibre et d'harmonie doivent être fréquemment offensées dans les conditions où placent chacun de nous les transmissions héréditaires, les accidents de la vie, le milieu artificiel où nous demeurons, les irrégularités sans nombre de notre existence, la distance enfin qui nous sépare de l'idéal que nous pouvons nous faire de l'être organisé, primitivement créé. Dans ce dédale de l'organisme, si la physionomie connue de la diathèse ou de la constitution nous révèle parfois quelque chose de la direction vicieuse où l'état physiologique perverti s'est laissé entraîner, le plus souvent nous ignorons dans quel sens ont dévié sourdement ces phénomènes qui constituent, non pas la vie, mais l'être vivant.
Et de même que nous voyons, pour les maladies aiguës, à la suite d'un refoulement soudain des fluides en circulation, d'un ébranlement du système nerveux, d'une sécrétion subitement tarie, tel ou tel organe affecté sous telle ou telle forme pathologique, sans que nous puissions saisir, le plus souvent, la raison qui a localisé la maladie vers tel organe ou dans tel sens morbide, de même sous l'influence de phénomènes analogues, mais profonds, successifs et insaisissa-
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bles dans leur évolution, nous voyons tel ou tel appareil d'organes, tel ou tel ordre de fonctions s'altérer lentement, peu à peu, sous une forme ou sous une autre, et sans que la filiation existant entre ces manifestations morbides et les modifications physiologiques qui les ont amenées nous soit révélée.
Les maladies chroniques considérées au point de vue où nous nous plaçons, ne sont donc autre chose, dans le plus grand nombre des cas au moins, que la manifestation, que le symptôme d'un état morbide général de l'économie. S'il faut bien, car on est toujours obligé de donner une forme même aux abstractions que Pesprit conçoit le mieux, s'il faut bien, pour que la nomenclature, c'est-à-dire la nosologie, nous soit intelligible, les désigner du nom du phénomène dominant ou de l'organe directement affecté, 'il faut savoir que le nom donné par la nomenclature, que la place assignée par la nosologie est dans le plus grand nombre des cas un artifice nécessaire pour nous servir de point de repère, mais qui ne rend qu'une partie souvent secondaire de ce qu'il doit exprimer.
Mais si c'est en vertu d'un changement subi dans la proportion et l'harmonie des éléments dont se compose notre organisation, que se développent la plupart des maladies chroniques, celles-ci, à mesure qu'elles se constituent, qu'elles s'emparent d'un appareil d'organes ou d'un ensemble de fonctions, viennent ajouter une cause nouvelle de trouble et d'altération à celle qui- leur préexistait à l'état latent. On sait le retentissement qu'exerce sur le reste de l'économie la persistance d'une maladie de l'utérus, de la vessie, d'une affection dyspeptique. La part est souvent facile à saisir de ce qui revient à la cause morbide initiale et de ce qui appartient à la maladie déterminée qui en est résultée.
La thérapeutique en fait son profit et y puise des sources d'indications distinctes.
Ainsi, lorsque l'on veut analyser le problème pathologique constitué par une maladie chronique, pour en comprendre la pathogénie ou pour en instituer la thérapeutique, on doit ouvrir un œil sur les phénomènes morbides déterminés qui caractérisent la maladie et auxquels celle-ci emprunte les signes physiques et les symptômes qui lui appartiennent, et l'autre œil sur l'ensemble de l'économie dont il faut s'efforcer de pénétrer la manière d'être, si l'on ne veut pas être dominé par la maladie et se traîner péniblement à sa suite, comme il arrive si souvent dans ces sortes de traitement.
Qu'arrive-t-il, en effet, dans le traitement de la plupart des maladies chroniques, lorsque, imbus des idées localisatrices, ou bien, moins par conviction doctrinale que par cette espèce de paresse d'esprit qui nous arrête si souvent à la superficie des faits, à l'écorce des phénomènes, qu'arrivet-il, lorsque ayant affaire à une maladie de l'estomac, du foie, de la matrice, docile envers la nomenclature, nous nous contentons de faire la médecine de l'estomac, du foie, de la matrice? Il en résulte ces maladies qui s'éternisent, jusqu'à ce que forcément clairvoyants, nous finissions par distinguer enfin les caractères toujours croissants de l'affection générale, ou bien jusqu'à ce que, altéré jusqu'aux sources de la vie, l'organisme ait atteint cette limite au-delà de laquelle le retour à la santé est devenu impossible.
Telle est l'histoire de la plupart des maladies chroniques : il ne faut pas s'en étonner. Les idées que je viens d'exposer et que je n'ai pas inventées, et qui sont familières à certains esprits, suffisamment instruits à cet égard par leur éducation médicale, par l'expérience et par une observation intelli-
gente, quelle place tiennent-elles dans la plupart de nos livres classiques?
Et lorsque ce grand nombre de praticiens qui, par défaut d'expérience personnelle ou de réflexion éclairée, se laissent aller à la routine enseignée, et ne cherchent pas à dépasser la lettre qui leur est offerte, vont chercher conseil dans ces livres, contre tant d'affections désespérantes par leur longueur et leur résistance, qu'y trouvent-ils? Les préceptes de la médecine localisée, qui enseigne à traiter les maladies de l'estomac par l'estomac, de l'utérus par l'utérus.
Ceci nous amène naturellement à jeter un coup d'oeil sur la médication thermale, cette ressource si puissante et si précieuse dans le traitement des maladies chroniques.
Les eaux minérales nous offrent des agents thérapeutiques composés d'éléments nombreux et fort complexes, dont les uns y existent en très-faible proportion, ne se laissant déceler que par une analyse très-subtile, fort actifs en général, comme l'iode, l'arsenic, la baryte, la strontiane ; dont les autres, en proportion moyenne, se rencontrent d'une manière banale, en quelque sorte, dans la plupart de ces eaux; dont quelques-uns enfin dominent, de manière à assigner à chacune d'elles des caractères et un rang particulier. Ce sont tantôt des sels de chaux, de magnésie ; tantôt des sels de soude, ou de fer, ou de l'hydrogène sulfuré; ce sont tantôt des muriates, tantôt des carbonates. Cependant le classement des eaux minérales ne suppose pas toujours que les éléments qui lui servent de base y existent en proportion considérable.
Ainsi il suffît qu'une eau minérale dégage un peu d'hydrogène sulfuré ou décèle un peu de fer, pour qu'elle se trouve rangée parmi les eaux sulfureuses ou parmi les eaux ferrugineuses. Enfin il faut ajouter à cela une matière organique
dont le rôle est entièrement inconnu, une température propre variable dans des limites très-étendues, et considérer encore qu'il est des eaux dites minérales, auxquelles s'attribuent des propriétés notoirement thérapeutiques, et qui paraissent à peine plus chargées en principes minéralisateurs, que certaines eaux rangées parmi les eaux douces ou potables.
Si maintenant nous envisageons au point de vue thérapeutique les principaux éléments qui fournissent aux eaux minérales leurs caractères les plus saillans, nous trouvons que la plupart sont en rapport avec des états diathésiques ou constitutionnels déterminés, et que les eaux sulfureuses ont rapport à la diathèse herpétique, les eaux chlorurées à la diathèse scrofuleuse, les eaux alcalines à la diathèse goutteuse ou glucosurique, les eaux ferrugineuses à la chlorose, ce qui ne veut pas dire que ces eaux n'agissent que par le soufre, le chlorure de sodium, le bicarbonate de soude, le fer, car elles ont précisément pour effet de suppléer à ce que ces médicaments ont d'insuffisant ou d'incomplet.
Si nous poussons plus loin nos investigations, nous trouvons, à côté de ces diathèses, d'autres diathèses dont le rapport avec la médication semble se déduire moins directement de la composition des eaux : ainsi, pour les eaux sulfureuses, à côté de la diathèse herpétique, nous trouvons la diathèse syphilitique; pour les eaux salines et chlorurées, les rhumatismes à côté des scrofules; pour les eaux alcalines, vis-à-vis la diathèse goutteuse et la diathèse urique, des conditions -diamétralement opposées, la cachexie paludéenne et la cachexie dyspeptique. En poursuivant cette analyse, nous trouverons encore que les rhumatismes et les affections catarrhales s'accommodent des eaux sulfureuses presque aussi bien que les dartres et la syphilis; que les eaux salines
offrent presque autant de ressources dans les paralysies que dans le rhumatisme et les scrofules; que les eaux alcalines ne sgnt pas seulement propres à modifier la diathèse urique et la cachexie paludéenne, mais qu'elles peuvent s'appliquer aux affections catarrhales, tout aussi bien que les eaux sulfureuses.
Si nous allions plus avant encore, nous verrions que, outre ces conditions générales qu'elles attirent, chacune de ces eaux minérales traite, sans sortir du cercle des applications légitimes, un grand nombre d'affections variées. Ainsi à Yichy non seulement la goutte, mais la gravelle, le diabète, la dyspepsie, l'engorgement du foie, les coliques hépatiques, les tumeurs mésentériques, les maladies de l'utérus, etc. Bordeu traitait aux Eaux -Bonnes non seulement de vieilles plaies et des rhumatismes, mais des maladies des os, des scrofules, des gastralgies, etc.
D'un autre côté, ces mêmes maladies trouvent dans les eaux les plus différentes des applications utiles : ainsi le catarrhe pulmonaire et la laryngite chronique aux Eaux* Bonnes ou à Cauterets, à £ms, au Mont-Dore; il en est de même du catarrhe vésical, des engorgements du foie, de la dyspepsie, des maladies de matrice, du rhumatisme, etc.
11 semble, au premier abord, que ce soit là un grand désordre. Mais le désordre ne saurait être dans les faits euxmêmes; il est dans nos appréciations.
Au fond cependant, il n'y a rien là qui dût étonner, ni être reproché, comme on l'a fait souvent, à la médication thermale, que l'on a accusée pour cela de banalité ou d'inactivité. Les choses ne semblent pas se passer autrement dans le reste du champ de la thérapeutique. Il est des médecins expérimentés qui arrivent à ne plus faire la médecine qu'avec un petit nombre de formules. Us en multiplient
alors singulièrement les applications, car si, prenant un tableau nosologique, vous multipliez les diverses formes pathologiques par les organes ou les systèmes qu'elles peuvent affecter, pour avoir le nombre des maladies, vous arriverez à un chiffre très-élevé.
D'un autre côté, la proportion des états diathésiques ou constitutionnels qui peuvent nous servir de guides généraux dans le choix de la médication, n'est pas par elle-même trèsconsidérable. 11 n'est guère de maladie qui ne relève des eaux sulfureuses, si elle paraît se lier à des antécédents herpétiques. Mais aussi une maladie de peau se guérit très-bien à Vichy, si elle est dans la dépendance d'un trouble des fonctions digestives, et surtout de l'appareil hépatique.
H faut encore considérer ce qui suit : c'est que les différentes eaux minérales présentent, en dehors de leur composition chimique, un nombre assez notable de conditions qui leur sont communes, ou bien qui peuvent servir encore à en différencier l'usage.
Nous rangerons en tête les conditions hygiéniques, cette part importante de la médication thermale. Auprès de toutes les stations thermales, on trouve le déplacement, la campagne, l'éloignement du milieu habituel, des affaires ou des travaux; on sait ce que tout cela vaut dans un grand nombre de maladies chroniques. Mais ici même, des circonstances particulières peuvent créer des indications différentes : le choix d'un pays de montagnes ou d'un pays de plaines, d'un air vif ou paisible, d'un climat chaud ou tempéré, la recherche des sites remarquables ou d'un long voyage.
Le mode habituel d'administration des eaux minérales offre des conditions communes : bains quotidiens, boissons aqueuses et abondantes. Mais quelles différences ne doivent pas résulter du degré de Jhermalité de ces eaux, de tempe-
rature et de durée des bains, de la possibilité de prendre des bains de piscine, de tout ce que les douches avec leurs combinaisons variées peuvent ajouter ou retrancher au traitement!
C'est tout ceci qui fait que le cercle des applications d'une eau minérale peut s'étendre ou se rétrécir, suivant la population dont il s'agit, et que ses applications, restreintes pour les populations éloignées pour qui le choix est illimité, se multiplieront au contraire pour les populations environnantes, qui seront obligées d'aller au plus près. Et je ne craindrai pas d'ajouter, pourvu toutefois qu'on veuille bien me comprendre et ne pas dépasser la limite de ce que j'exprime, que cet ordre de conditions tirées des circonstances hygiéniques et des modes d'administration indépendamment de la nature même des eaux, fournit à lui seul une source d'indications presque aussi nombreuses que celles tirées de la nature de ces mêmes eaux. Une telle proposition n'est nullement contradictoire avec la foi la plus entière dans la puissance thérapeutique des eaux minérales.
Si elle n'est pas comprise, c'est par ceux qui, étrangers aux conditions de topographie des stations thermales et aux détails nombreux que comporte le mode d'administration des eaux, ignorent le parti qu'il est permis de tirer de pareilles circonstances.
Ensuite, c'est qu'on ne réfléchit pas assez qu'on peut faire la médecine thermale avec un nombre fort restreint d'eaux minérales. L'aspect de ces sources sans nombre qui jaillissent en France et à l'étranger fait prendre le change, et l'on se figure aisément que c'est là toute une matière médicale dont chaque produit aurait une égale importance.
Sans doute cette multiplicité est une véritable richesse, en ce sens qu'elle permet un choix sans limites, et de satis-
faire à toutes les convenances, ce mot pris dans son sens le plus sérieux et le plus médical. Mais il en est d'une série d'eaux minérales, qu'on le sache bien, comme des articles d'un formulaire. Combien de ces derniers pourraient être rayés, sans dommage pour l'intérêt des malades et pour l'agrément des médecins ! La plupart ne sont en quelque sorte qu'une affaire de luxe et de fantaisie.
Tout ceci, en rejetant bien loin de nous les idées de spécificité que l'on a cherché à attribuer aux différentes eaux minérales, en vertu de leur composition spéciale, n'est pas de nature à en déprécier la valeur. Ne se relèveront-elles pas dans vos esprits, au contraire, si vous en déduisez que, ne formant qu'une grande famille, elles appartiennent toutes à une même médication, qu'elles compléteraient seulement par leur rapprochement et par leurs différences? Oui, nous le répétons, la médecine thermale est une, et dans des mains habiles, ses divers agents peuvent, comme font les médicaments d'un même ordre, se suppléer dans des limites étendues.
Sans doute bien des points de vue peuvent être saisis dans cette étude de concentration, si je puis ainsi parler, de la médecine thermale. Ce qui caractérise au fond cette médecine, c'est l'introduction dans l'économie et dans la profondeur intime de nos tissus, de substances particulières qui, n'agissant que d'une manière secondaire sur tel ou tel appareil d'organes et de fonctions, semblent modifier tous les points de l'économie par une action d'ensemble et analogue, non identique, il est vrai, dans tous les cas. On pourrait peut-être distinguer ici parmi ces principes introduits, ceux qui appartiennent déjà normalement à l'économie, comme le sel marin, le bicarbonate de soude, le fer, d'avec ceux qui lui sont étrangers. Mais je crains que ce point de
vue ne soit un de ceux qui ont le plus fait dévier de la véritable interprétation des faits. C'est lui du moins qui a inspiré les opinions les plus hasardées sous le rapport de la chimie et de la physiologie.
11 faut bien reconnaître, en effet, que la plupart des eaux minérales le plus activement médicamenteuses n'entraînent, que sur une échelle très-restreinte, d'effets physiologiques déterminés et possibles à prévoir d'avance; ceci est tout à fait remarquable, surtout lorsqu'il s'agit d'une eau chargée de principes minéralisateurs aussi considérables que l'eau de Vichy, par exemple; il n'y a guère d'exception à cela que pour les eaux purgatives et pour certaines eaux qui impriment aux fonctions de la peau une activité toute particulière. Mais encore cela ne constitue qu'une partie de leurs propriétés et n'est recherché que dans quelques circonstances, ou obtenu à volonté par un mode particulier d'administration. Mais consultez les recherches le plus soigneusement faites par quelques médecins attentifs au sujet de l'action physiologique des eaux minérales sur l'homme bien portant, vous retrouverez presque partout les mêmes observations, et vous reconnaîtrez que la plupart des phénomènes signalés sont dus à l'action des bains, à l'introduction de boissons abondantes, à la thermalité des eaux, et enfin à des propriétés stimulantes qui, à des degrés divers, appartiennent à toutes les eaux minérales, et bien que fort importantes à considérer, ne constituent pourtant qu'une des conditions,et des plus superficielles peut-étre,de leur efficacité. Et d'ailleurs, pour apprécier à leur juste valeur les données fournies par ces sortes d'expériences et se garder d'en exagérer la signification, il faut se rappeler que les effets physiologiques exercés par les médicaments se composent de deux termes : l'action médicamenteuse elle-même, et les
conditions de l'organisme qui la reçoit ; de sorte qu'il convient de n'accepter qu'avec toutes réserves les déductions tirées de l'action exercée sur un organisme sain, au sujet de celle qui s'exercerait sur un organisme malade, et ne pas oublier que cette dernière doit varier elle-même suivant qu'elle vient à rencontrer telles ou telles conditions morbides.
Il y a au fond de tout cela quelque chose de plus, quelque chose qui se passe dans la profondeur de nos tissus, là où s'accomplissent les phénomènes de la nutrition et de l'assimilation. Quand nous avons constaté les effets de la médication sur la surface de nos organes, de la peau, des muqueuses, nous n'avons en vérité conçu que la superficie des choses.
Que se passe-t-il donc dans cette phase intime de leur action ? Nous ne le savons. C'est à cela probablement que se rapporte l'idée mystérieuse que l'on attachait autrefois à l'action des eaux minérales. Ce mystère sans doute n'est autre chose que de la chimie; mais cette chimie nous échappe encore dans ses procédés, dans ses combinaisons. Ce que M. Gerdy proclamait récemment à l'Académie, de notre ignorance au sujet de ce que fait le sang, de tout ce qui s'y introduit par l'intermédiaire des aliments, des condiments des poisons, des médicaments, est à plus forte raison applicable à ce qui se passe par de là le sang, ou si vous voulez le système circulatoire, dans ce laboratoire vital qui s'es* joué jusqu'ici de nos réactifs et de nos moyens d'analyse. El ce que nous opérons sous nos propres yeux, à l'aide des car bonates, des sulfates, des phosphates, à l'aide des bases qui s'y unissent, de la soude, de la chaux, du fer, nous n'avons pas le droit de le reporter par la pensée sur ce sol inconnu où des combinaisons, des substitutions, des transformations nouvelles s'accomplissent incessamment sans notre participation.
Si nous parvenons à Vichy, avec ces eaux franchement alcalines, à modifier la diathèse urique, la dialhèse goutteuse, la diathèse glucosurique, et cela sans doute par une action intime sur les phénomènes d'assimilation, nous l'obtenons également dans des conditions opposées, la cachexie paludéenne, la cachexie dysentérique, la cachexie dyspeptique. Et ce n'est pas là le seul démenti que reçoivent les applications superficielles de la chimie de laboratoire. Ce que nous obtenons des eaux alcalines de Vichy dans la goutte, le diabète, la gfavelle, on l'obtient encore par des eaux toutes différentes, par des eaux chlorurées, par des eaux sulfureuses. On l'obtient moins bien sans doute, je dirais moins radicalement, si une telle expression n'était pas un contre-sens, appliquée à ces sortes de médications, mais on l'obtient encore. C'est là du reste ce qui constitue précisément la spécialité d'action des eaux de Yichy.
Que dis-je? on l'obtient sans médication aucune. Transportez ces goutteux, ces graveleux, ces diabétiques, dans des conditions hygiéniques opposées à celles où ils ont vécu jusque-là, d'un climat froid et humide sous une zone brûlante, d'une ville encaissée au sommet des montagnes, de l'inaction aux travaux des champs, vous pourrez obtenir des résultats analogues. Chacun sait combien de fois le fer, cet agent précieux, ce spécifique apparent de la chlorose, cède le pas à de tels changements hygiéniques, à de simples conditions morales.
Presque tous les effets que nous retirons des eaux minérales, l'hydrothérapie pourra nous les fournir, non pas sans doute dans les mêmes conditions individuelles, c'est là que se montre la spécialité des médications, mais dans les mêmes maladies, nosologiquement parlant.
Mais il faut conclure, et rapprocher ces maladies chroni-
GUÉRISON DES MALADIES CHRONIQUES. Iftl
que», dont nous avons essayé plus haut d'esquisser la physionomie générale, de cette médication que nous nous sommes efforcé, non de définir, mais d'expliquer dans la limite de nos connaissances.
Ici se présente un nouvel ordre d'idées, immense comme tous les problèmes que nous avons indiqués, mais qu'il me suffira de signaler à des esprits consentants. Je veux parler de la tendance médicatrice de la nature.
Puissante, énergique, manifeste dans les maladies aiguës* où tout concorde à nous la traduire, où elle suffit si BOuvent> surtout sous les yeux du médecin habile et clairvoyant, à guérir, elle sommeille dans les maladies chroniques, et son sommeil même est la raison d'être de la plupart de ces maladies et de leur longue durée. Mais c'est à son réveil, spontané encore, qu'est due cette croyance populaire, dangereuse souvent, mais vraie au fond, que les maladies chroniques s'usent avec le temps.
C'est son réveil, sollicité cette fois, qui fait ces guérisons merveilleuses en apparence par les émotions de douleur ou de joie, par la foi religieuse, ou, contraste tout humain, par la foi en n'importe quel mensonge. Est-ce autrement qu'agissent ces influences hygiéniques, comme ces influences psychologiques, qu'à plusieurs reprises nous avons à dessein rapprochées, dans cette étude, des moyens artificiels dont la médecine nous apprend à nous servir?
C'est dans le même sens sans doute qu'agissent encore les eaux minérales. Telle était l'idée dominante de Bordeu, lorsque ce célèbre médecin voulait que la maladie prît un caractère d'acuité, sous l'influence du traitement thermal, pour que son habitude enrayée fit place au retour des conditions normales Cette réaction qu'il invoquait est en efifôt un des moyens efficaces que le traitement thermal met à
notre disposition, et que nous pouvons quelquefois développer à notre gré. Mais ce n'est pas tout sans doute; et du moins les manifestations en sont si souvent imperceptibles à nos yeux, que nous ne pouvons nous refuser à admettre une action d'une autre nature, en rapport, comme nous le disions tout à l'heure, avec les phénomènes intimes d'échange et d'assimilation, qui se passent au sein de nos tissus.
La conclusion de ces considérations, c'est qu'il faut envisager les eaux minérales moins comme des agents de guérison directs des maladies que nous leur soumettons, que comme un moyen adjuvant, qui, par les changements intimes qu'il provoque dans la marche de l'organisme, redonne aux lois physiologiques entravées leur empire, rend à la nature médicatrice les propriétés qu'elle avait perdues, retourne en quelque sorte l'organisme du sens de la maladie vers le sens de la santé : médication plus précieuse que ne le pensent beaucoup de ses détracteurs, car elle est propre par excellence à cet objet devant lequel le reste de la thérapeutique demeure si souvent désarmé; moins puissante que ne le croient une partie de ses fauteurs, parce qu'elle ne jouit pas de ces propriétés spécifiques qui établissent, entre un état morbide et un effet médicamenteux, une relation directe et en quelque sorte immédiate.
C'est là ce qui fait que les résultats de la médication thermale sont si souvent consécutifs, c'est-à-dire ne commencent quelquefois et n'achèvent presque jamais de se manifester qu'un temps plus ou moins long après qu'elle est accomplie. C'est pour cela encore que, en sortant d'habitudes entretenues par la routine plus que par la réflexion, on obtient des effets si prononcés de la combinaison de médications opportunes avec la médication thermale * Voilà des points pratiques d'une haute importance pour le pronostic comme pour la
thérapeutique thermale. Nous ne pouvions que les indiquer.
Nous ne pousserons pas plus avant cette étude, que nous avons dû réduire aux proportions d'une esquisse, malgré la difficulté qu'on rencontre à chaque pas lorsqu'on tente de resserrer des problèmes aussi considérables dans un cadre aussi restreint.
Le danger de ces sortes d'expositions, sur le terrain des faits généraux, c'est qu'à chaque pas on trébuche dans une exception, dans un fait contradictoire, dans une objection spécieuse, dans un scrupule d'observation. Le grand art est d'accorder à chacun de ces écueils la part d'attention qu'il fout, et de n'en poursuivre pas moins sa route vers la lumière, là où on l'a entrevue. Est-ce donc que ce dire populaire, qu'il n'y apoint de vérité absolue se trouverait justement applicable aux grands faits que nous invoquons? Non, la vérité est absolue; mais ce qui ne l'est pas, ce sont nos jugements.
La vérité est simple et une, les faits sont multiples et complexes. Les faits ressemblent à ces cristaux dont les facettes nombreuses, incrustées par la gangue, ne laissent à découvert que çà et là la transparence et la pureté du prisme. Tant mieux s'ils sont tournés vers nous par leur bon côté. Mais si nous n'apercevons qu'une de leurs faces amorphes et terreuses, nous nous faisons toutes sortes de fausses idées sur leur forme et sur leur nature.
APPENDICE (Voyk
*e* «avers compotét eaux minérales in
»ÉSI«!tATIOIV
Î)É8 tÔCALltÉS ,
Acide Carbonique libre. . . , . Bicarbonate de soude
» de potasse
* de magnésie.»
» destrontiane ....
■ de chaux., ,
> de protoxyde de fer . . .
» de protoiyde de manganèse
Sulfate de sonde
Phosphate de sonde ,
Afsém&te de sonde. . .
Borate de soude
Chlorure de sodium
Silice
Matière organique bitumineuse.
Totaux
VKHY,
cknni.
itciâ.
0,908 4,883 0,352 0,303 0,808 0,434 0,004 traces.
0,291 O,S30 0,092 traces.
0,534 0,070 traoei.
0,768 5,091 0,S7t 0,Sll 0,O0t 0,427 0,004 traces.
0,291 0,070 0,002 traces.
0,534 0,070 triées,
0,876 4,893 0,37§ 0,338 0,003 0,421 0,004 traces.
0,004 traces, 0,291 0,070 0,002 traces.
0,518 0,050 traces.
1,067 5,0!§ 0,440 0,100 0,0M 0,570 0,064 traces.
0,»1 0|046 0,002 traces.
0,518 0,050 trètt»,
1,049 5,103 0,315 0,328 0,005 0,462 0,004 traces.
0,291 0,091 0,002 traces.
0,534 0,060 traces.
(1) Ces tableaux sont empruntés au remarquable travail que M. Bouquet a adressé
M UOTM HQ.
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HlsOll 48 Vichy (i).
VICHY
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û,55û 0,055 trace*.
0,238 0,005 0,710 0,098 traces, 0,314 0,081 0,003 tracas, 0,534 0,065 traces,
VâISSE.
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traces.
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