‹ Lettres neuchâteloisesChapitre 13 sur 48 · PREFACE XIX · texte numérisé non relu

PREFACE XIX

à ce que je trouve, ne s'est pas fait voir du beau côté, comme elle l'aurait pu sans faire tort à la vérité. On a précisément mis l'un dans tout son beau et l'autre dans tout son laid. » En effet, le mari n'a point de torts appréciables, si ce n'est celui d'être ce qu'il est. Mais c'est en cela que réside le sens profond du livre: cet homme irréprochable tue lentement, sans le savoir, par sa perfection même, distillée goutte à goutte, la femme qu'il voudrait rendre heureuse en la rendant sage. Que cela est déconcertant ! Que cela est même tragique! Or la vie réelle est pleine de ces tragédies intimes, bien autrement poignantes que l'aventure mélodramatique de M. Bompré.

Le gros public préféra, je crois, à Mistriss Henley le Mari sentimental. Cela est dans l'ordre. Aujourd'hui encore, l'esquisse à la fois rapide et profonde de Madame de Charrière ne révélera tout ce qu'elle contient qu'à ceux pour qui la lecture est surtout une excitation à réfléchir. Ces lecteurs-là reliront plus d'une fois Mistriss Henley ; ils goûteront, avec la qualité supérieure d'une psychologie finement nuancée, la mélancolie pénétrante d'une histoire qu'on sent dictée par la réalité cruelle de la vie. « Jamais, nous disait, il y a un instant, l'auteur, jamais personnages tictifs n'eurent autant l'air d'être existants. »

C'est qu'en effet ils existent. Madame de Charrière n'aurait pas su écrire de pures fictions. Le charme de ses petits romans, c'est qu'ils sont pleins d'elle; et ils demeurent vivants de tout ce qu'elle y a mis de sa propre vie.

Philippe Godet.

Voëns, Août 1907.

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