PREMIERE LETTRE
Julianne C. à sa tante à Boudevilliers.
Ma chère tante,
J'ai bien reçu votre chère lettre, par laquelle vous me marquez que vous et le cher oncle êtes toujours bien, de quoi Dieu soit loué ! Et pour ce qui est de la cousine Jeanne-Marie, elle sera, qu'on dit, bientôt épouse avec le cousin Abram ; et j'en suis, je vous assure, fort aise, l'ayant toujours aimée ; et si ça ne se fait qu'au printemps, nous pourrions bien, nous deux la cousine ^ Jeanne- Aimée, aller danser à ses noces; ce que je ferais de bien bon cœur.
Et à présent, ma chère tante, il faut que je vous raconte ce qui m'arriva avant-hier. Nous avions bien travaillé tout le jour autour de la robe de
' Ma cousine et moi.
4 MADAME DE CHARRIERE
M^^^ de la Prise, de façon que nous avons été prêtes de bonne heure, et mes maîtresses m'ont envoyé la reporter ; et moi, comme je descendais en bas le Neubourg, il y avait beaucoup d'écombres S et il passait aussi un Monsieur qui avait l'air bien genti, qui avait un joli habit. J'avais avec la robe encore un paquet sous mon bras, et en me retournant j'ai tout ça laissé tomber, et je suis aussi tombée ; il avait plu et le chemin était glissant ; je ne me suis rien faite de mal ; mais la robe a été un petit peu salie. Je n'osais pas retourner à la maison, et je pleurais ; car je n'osais pas non plus aller vers la demoiselle avec sa robe salie, et j'avais bien souci de mes maîtresses, qui sont déjà souvent assez gringes ; et il y avait là des petits bouëbes ^ qui ne faisaient que se moquer de moi. Mais j'eus encore de la chance : car le Monsieur, quand il m'eut aidé à ramasser toutes les briques, voulut venir avec moi pour dire à mes maîtresses que ce n'était pas ma faute. J 'était bien un peu honteuse ; mais j'avais pourtant moins souci que si j'étais allée toute seule. Et le Monsieur a bien dit à mes maîtresses que ce n'était pas ma faute ; en s'en allant, il m'a donné un petit écu, pour me consoler, qu'il a dit ; te mes
^ Encombres.
' Petits garçons.
LETTRES XEUCHATELOISES 5
maîtresses ont été tout étonnées qu'un si beau Monsieur eût pris la peine de venir avec moi, et elles n'ont rien dit d'autre tout le soir. Et hier elles ont été bien plus surprises ; car le Monsieur est revenu le soir pour demander si on a bien pu nettoyer la robe : je lui ai dit qu'oui, et qu'aussi je n'avais pas tant craint la demoiselle, qui est une fort bonne demoiselle, et une des plus genties de Neuchâtel. Voilà, ma chère tante, ce que je voulais vous raconter. C'est encore un bonheur avec un malheur; car le Monsieur est bien genti ; mais je ne sais pas son nom, ni s'il demeure à Neuchâtel, ne l'ayant jamais vu ; et il se peut bien que je ne le revoie jamais.
Adieu, ma chère tante. Saluez bien mon oncle et la cousine Jeanne-Marie et le cousin Abram. La cousine Jeanne- Aimée se porte bien ; elle va toujours à ses journées ; elle vous salue bien.
Julianne C***.