SECONDE LETTRE
Henri Meyer à Godefroy Dorville, à Hambourg.
Neuchâtel, ce Octobre 178..
Je suis arrivé ici, il y a trois jours, mon cher ami, à travers un pays tout couvert de vignobles, et par un assez vilain chemin fort étroit et fort embarrassé par des vendangeurs et tout l'attirail des vendanges. On dit que cela est fort gai; et je l'aurais trouvé ainsi moi-même peut-être, si le temps n'avait été couvert, humide et froid; de sorte que je n'ai vu que des vendangeuses assez sales et à demi gelées. Je n'aime pas trop à voir des femmes travailler à la campagne, si ce n'est tout au plus aux foins. Je trouve que c'est dommage des jolies et des jeunes ; j'ai pitié de celles qui ne sont ni l'un ni l'autre, de sorte que le sentiment que j'éprouve n'est jamais agréable ; et l'autre jour, dans mon carrosse, je me trouvais l'air d'un sot et d'un insolent, en passant au milieu de ces pauvres vendangeuses.
Les raisins versés et pressés dans des tonneaux ouverts, qu'on appelle gerles, et cahottés sur de petites voitures à quatre roues qu'on appelle chars, n'offrent pas non plus un aspect bien ragoûtant.
Il faut av^ouer aussi que je n'étais pas de bien bonne humeur : je quittais des études qui m'amusaient, des camarades que j'aimais, pour venir au milieu de gens inconnus me vouer à une occupation toute nouvelle pour moi, pour laquelle j'aurai peutêtre un talent fort médiocre. Si je t'avais laissé derrière moi, c'eût été bien pis ; mais depuis que tu nous a quittés, je ne me sentais plus d'attache bien forte. Je n'avais donc pas un vif regret, ni aucune grande crainte pour l'avenir, car l'ami de mon père ne pouvait pas me mal recevoir, mais seulement un peu de mauvaise humeur et de tristesse. Je m'arrête à te peindre la disposition où j'étais, parce qu'elle est encore la même.
Monsieur M. m'a bien reçu; je suis assez bien logé; les apprentis et les commis mes camarades ne me plaisent ni ne me déplaisent. Nous mangeons tous ensemble, excepté quand on m'invite chez mon patron, ce qui est arrivé deux fois en quatre jours : tu vois que cela est fort honnête ; mais je m'y amuse aussi peu que je m'y ennuie.
La ville me paraîtra, je crois, assez belle, quand elle sera moins embarrassée, et les rues moins sales.
Il y a quelques belles maisons, surtout dans le faubourg ; et quand les brouillards permettent au soleil de luire, le lac et les Alpes, déjà toutes blanches de neige, offrent une belle vue ; ce n'est pourtant pas comme à Genève, à Lausanne ou à Vevey.
J'ai pris un maître de violon, qui vient tous les jours de deux à trois : car on me permet de ne retourner au comptoir qu'à trois heures ; c'est bien assez d'être assis de huit heures à midi et de trois à sept ; les jours de grand courrier nous y restons même plus longtemps. Les autres jours je prendrai quelques leçons, soit de musique, soit de dessin ; car je sais assez danser ; et après souper je me propose de lire, car je voudrais bien ne pas perdre le fruit de l'éducation qu'on m'a donnée ; je voudrais même entretenir un peu mon latin. On a beau dire que cela est fort inutile pour un négociant : il me semble que hors de son comptoir un négociant est comme un autre homme, et qu'on met une grande différence entre ton père et Monsieur **.
On est fort content de mon écriture et de ma facilité à chiffrer. Il me semble qu'on est fort disposé à tenir parole à mon oncle pour le soin de me faire avancer, autant que possible, dans la connaissance du métier que j'apprends. Il y a une grande différence entre moi et les autres apprentis quant aux choses auxquelles on nous emploie : sans être bien
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vain, j'ose dire aussi qu'il y en a assez quant à la manière dont on nous a élevés eux et moi. Il n'y en a qu'un dont il me paraisse que c'est dommage de le voir occupé de choses pour lesquelles il ne faut aucune intelligence et qui n'apprennent rien ; il serait fort naturel qu'il de\ânt jaloux de moi ; mais je tâcherai de faire en sorte, par toutes sortes de prévenances, qu'il soit bien aise de m'avoir ici : cela me sera bien aisé. Les autres ne sont que des polissons.
Une chose dont je sais fort bon gré à mon oncle, c'est la manière dont je suis arrangé pour la dépense et pour mon argent. On paie pour moi 30 louis de pension et demi-louis par mois de blanchissage ; on m'a donné 10 louis pour mes menus plaisirs, dont on veut que je ne rende aucun compte, avec promesse de m'en donner autant tous les quatre mois. Et quant à mes leçons et mes habits, mon oncle a promis de payer cette première année tous les comptes que je lui enverrai, sans trouver à redire à quoi que ce soit. Il m'a écrit que d'après cet arrangement je pourrais me croire bien riche, et qu'il n'en était rien cependant, mais qu'il n'avait pas voulu que je fusse gêné, ni que je courusse risque de faire des dettes ou d'emprunter, ou de faire un mystère de mes dépenses, et qu'ainsi je n'avais qu'à aller mon chemin et ne me refuser rien de ce
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qui me ferait plaisir, après que j'y aurais un peu pensé. Si ma mère et mes autres tuteurs trouvent à redire à mes dépenses, mon oncle les payera, dit-il, de l'argent destiné à ses menus plaisirs à lui, et ne trouvera pas ce plaisir-là des plus menus qu'il puisse se donner. Me voilà grand seigneur, mon ami : 10 louis dans ma poche, ma pension largement payée et une grande liberté pour les dépenses dont je voudrai bien qu'on soit instruit.
Adieu, cher Godefroy. Je t'écrirai dans une quinzaine de jours. Aime ton ami comme il t'aime.
H. Meyer.