CINQUIÈME LETTRE
Julianne C... à sa tante à Boudevilliers.
Ma chère tante,
Vous allez être un peu surprise ; mais je vous assure que ce n'est pas ma faute, et je suis sûre que sans la Marie Besson, qui a méchante langue, quoiqu'elle pût bien se taire, car sa sœur et elle ont toujours eu ime petite conduite, tout cela ne serait pas arrivé. Vous savez bien ce que je vous ai écrit de la robe de W^^ Marianne de la Prise, qui tomba dans la boue, et comment un Monsieur m'aida à la ramasser et voulut venir avec moi vers mes maîtresses; et je vous ai dit aussi qu'il m'avait donné un petit écu, dont la Marie Besson a bien eu tant à dire ! Et je vous ai aussi dit que le lendemain il vint demander si on avait bien pu nettoyer la robe, et on avait fort bien pu la nettoyer, et mêmement mes maîtresses avaient fait un pli où çà avait été
sali, que M^^^ de la Prise avait trouvé qui allait fort bien : car je lui avais raconté toute l'histoire, et elle n'avait fait qu'en rire, et m'avait demandé le nom du Monsieur ; mais je ne le savais pas. Et quand j'eus tout cela raconté au Monsieur, et comment M^'*^ de la Prise était une bien bonne demoiselle, il me demanda d'où j'étais, et combien je gagnais, et si j'aimais ma profession. Et quand ensuite il voulut s'en aller, je sortis pour lui ouvrir la porte, et en passant il mit un gros écu dans ma main ; je crois bien qu'il me serra la main, ou qu'il m'embrassa. Et quand je rentrai dans la chambre, l'une de mes maîtresses et la Marie Besson se mirent à me regarder, et je dis à la Marie :
— Qu'avez-vous donc tant à me regarder ? Et ma maîtresse me dit :
— Et toi, pourquoi deviens-tu si rouge ? Et quel mal te fait-on en te regardant ?
Et moi je dis :
— Eh bien, à la garde !
Et je me mis à travailler, à moitié aise et à moitié fâchée. Et le lendemain, comme nous étions en journée, je courus à fière aube ^ chez la Jeanne- Aimée pour tout ça lui dire, et nous jaublâmes *
' L'entre chien et loup. Moment de récréation pour les ouvrières.
' Nous arrangeâmes.
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ensemble que j'achèterais de mes trois petits écus un mouchoir de gaze, et un pierrot ^ de gaze avec un grand fond, et un ruban rouge pour mettre avec. Et le dimanche, en allant à l'église, je rencontrai le Monsieur, qui ne me reconnut presque pas, à cause de ma coiffe et de mon mouchoir ; c'est qu'il ne m'avait vue que des jours sur semaine. Et plusieurs jeunes messieurs du comptoir de Monsieur... dirent que j'étais bien jolie, et ne dirent rien de la Marie Besson, qui était déjà bien gringe, et que cela engringea encore plus ; et tout le jour elle ne voulut plus me tutoyer et ne m'appella plus que Mademoiselle. Mais ça été bien pire le jeudi; car on m'avait laissée toute seule à la maison pour finir de l'ouvrage, et à midi j'allai donner un tour sur la foire, et je m'arrêtai devant une boutique, où le Monsieur était entré un moment avant ; et la Jeanne- Aimée et moi nous mîmes à regarder des croix d'or que nous trouvions bien belles ; et le Monsieur, qui vit ça, nous en donna à chacune une : c'était à cause de moi qu'il en donnait une à la Jeanne- Aimée, car il ne la connaissait pas ; et la mienne était aussi un peu plus belle. Et je retournai vite à la maison, parce que je vis de loin une des demoiselles chez qui mes maîtresses étaient en
' Bonnet.
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journée, et je laissai ma croix à la Jeanne-Aimée pour y mettre un ruban, et elle me la rapporta le soir. Et comme je l'essayais à mon cou, ne voilà-t-il pas que mes maîtresses re^•iennent plus tôt que je ne croyais. Elles me tinrent un train terrible, elles dirent que j'étais une coureuse et que je quittais mon ouvrage pour courir chez les messieurs, puisque j'attrapais de si beaux présents. Et la Marie Besson, à la place d'y mettre le bien, y mit le mal tant qu'elle put ; et une de mes maîtresses me dit tant qu'il ne lui convenait pas d'avoir une coureuse chez elle, qu'à la fin je lui dis que je m'en irais donc tout de suite ; et je fis mon paquet, et je m'en allai coucher avec la Jeanne-Aimée. Et le lendemain j'ai loué une petite chambre chez un cordonnier, qui est le cousin de la tante de la Jeanne Aimée, et je fais mon ménage. Je sais assez travailler, Dieu merci, pour gagner ma vie ; et j'ai déjà à faire deux jupes et trois mantelets pour les servantes d'une des pratiques de mes maîtresses, qui disent que ce n'est pas tant grand chose que de recevoir des présents d'un Monsieur ; et je connais aussi les filles de boutique d'une marchande de modes qui auront sûrement des déshabillés et des peguêches à faire ; car elles sont bien jolies, et je suis sûre que les messieurs leur font de bien beaux présents; et si je manquais d'argent pour acheter du
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bois et m'acheter un peu de chandelles, de beurre cuit et d'autres choses ainsi, je rencontrerai bien encore une fois le Monsieur, qui ne me laissera pas manquer, comme c'est à cause de lui qu'il m'a fallu sortir de chez mes maîtresses. Il pourrait bien aussi me venir voir ici ; car il n'est pas fier.
Adieu, ma chère tante ; je vous salue bien ; saluez tout le monde chez vous de ma part.