QUATRIÈME LETTRE
Henri Meyer à Godefroy Dorville.
A Neuchâtel, ce Dec. 178..
Je te remercie, mon cher ami, de ta longue lettre ; elle m'a fait le plus grand plaisir,., oui, je crois que c'est le plus grand ; et sûrement c'est celui dont j'ai été le plus content après coup que j'aie eu depuis que je suis ici... Tu dois trouver ces phrases un peu embrouillées : il est naturel qu'elles le soient, car mes pensées le sont. Il y a des choses que je trouverais ridicule, et presque mal, de te dire ; mais, d'un autre côté, je ne voudrais pas qu'il y eût la moindre fausseté, ni même la moindre exagération dans ce que je te dis. Si une fois l'on commence à manquer de sincérité, et cela sans une grande nécessité, on ne sait plus, à ce qu'il me semble, où l'on s'arrêtera ; car il faut qu'il en ait peu coûté pour mentir, et chaque jour l'habitude rendra cela plus facile. Et alors que deviendra l'honneur, la confiance que
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l'on veut inspirer, en un mot tout ce que nous estimons ? Voilà presque un sermon. Quand on n'est pas trop content de soi à certains égards, on veut du moins l'être à d'autres.
Pour en revenir à ta lettre, je trouve que tu mènes une vie fort agréable. Excepté les caprices de ta belle-sœur, je n'}- vois rien que je voulusse changer. Il faudra bien te garder de faire la cour à cette petite fille, toute riche qu'elle est. Puisqu'elle ressemble à sa sœur pour la figure et le son de voix, elle lui ressemblera, je pense, en toutes choses, quand elle osera se montrer comme elle est ; et tu ne serais peut-être pas aussi endurant que ton frère.
J'ai été lundi dernier au concert, et grâce à M. Neuss on m'a permis de jouer : j'étais si attentif à jouer ma partie, que je n'ai rien vu de tout ce qui était dans la salle jusqu'à ce que j'aie entendu nommer M"^ Marianne de la Prise, dont, par le plus grand hasard du monde, j'avais entendu faire l'éloge peu de jours après mon arrivée à Neuchâtel. Ce nom m'a fait je ne sais quelle espèce de plaisir ; et je regardais de tous côtés pour voir à quel propos on l'avait prononcé, quand j'ai vu monter à l'orchestre une jeune personne assez grande, fort mince, très bien mise, quoique fort simplement. J'ai reconnu sa robe pour être la même que j'avais relevée un jour de dessus un pavé boueux le plus délicatement
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qu'il m'avait été possible. C'est une longue histoire que je te raconterai peut-être quelque jour, si elle a des suites, — ce qui, j'espère, n'arrivera pas ; surtout à présent je l'espère...
Mais, pour revenir à M^^^ de la Prise qui monte à l'orchestre, quoiqu'il fût très simple qu'elle portât son nom et qu'elle eût mis la robe que je savais lui appartenir, je trouvais quelque chose de si singulier à ce qu'elle \ant chanter tout à côté de moi, et que je dusse l'accompagner, que je la regardais marcher et s'arrêter, prendre sa musique ; je la regardais, dis- je, avec un air si extraordinaire, à ce que l'on m'a dit depuis, que je ne doute pas que ce ne fût cela qui la fit rougir ; car je la vis rougir jusqu'aux yeux. Elle laissa tomber sa musique, sans que j'eusse l'esprit de la relever ; et quand il fut question de prendre mon violon, il fallut que mon voisin me tirât par la manche : jamais je n'ai été si sot, ni si fâché de l'avoir été ; je rougis toutes les fois que j'y pense, et je t'aurais écrit le soir même mon chagrin, s'il n'eût mieux valu employer une heure qui me resta entre le concert et le départ du courrier à aider nos messieurs à expédier nos lettres.
M''^ de la Prise chante très joliment, mais elle a peu de voix, et je suis sûr qu'on ne l'aurait point entendue à l'autre bout de la salle, quand même on y aurait fait moins de bruit. J'étais choqué qu'on ne
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l'écoutât pas, mais presque bien aise de penser qu'on l'entendît si peu. J'aurais bien voulu oser lui donner la main pour la reconduire à sa place ; et sûrement je l'aurais fait, sans la confusion où j'étais de ma distraction et de ma maladresse. Je craignais de faire encore quelque sottise. Peut-être aurais- je fait un faux pas en descendant le petit escalier et l'aurais- je fait tomber : je frémis quand j'y pense. Certainement je fis très bien de rester à ma place. Les symphonies que nous jouâmes me remirent un peu ; mais je n'écoutai plus aucune chanteuse. Il me semble pourtant qu'il y en avait une qui avait la voix bien plus forte et bien plus belle que M^^^ de la Prise ; mais je ne sais pas qui elle est et ne l'ai pas regardée.
Adieu, mon ami, voilà mon m.aître de violon, et ce soir c'est un grand courrier, de sorte que je n'ajouterai plus rien à cette lettre.
Puisqu'on me permet d'aller au concert le lundi, il faut bien travailler le jeudi ; mais je m'arrangerai quelque récréation pour le vendredi, qui est le seul jour de la semaine où il n'arrive ni ne parte aucun courrier. Je suis déjà tout accoutumé à Neuchâtel et à la vie que j'y mène.
H. Meyer.