‹ Lettres neuchâteloisesChapitre 35 sur 48 · VINGT ET UNIEME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIEME LETTRE

Ati même.

A Neuchâtel, ce février 178..

Comment te raconter tout ce que j'ai à te dire ? Me blâmeras-tu ? Me plaindras-tu ? Ou bien M^^^ de la Prise frappera- 1- elle seule ton imagination, et effacera- 1- elle ton ami de devant tes yeux ? Mais pourquoi occuper ma tête de vaines conjectures, quand à peine mes facultés suffisent à ma situation et au soin de t'en instruire ? Ah ! Godefroy, que de choses me sont arrivées ! Que de choses j'ai senties ! Pourrai- je te faire mon récit avec quelque ordre ?

Hier à trois heures je ne savais encore rien, et j'allais gaîment à l'assemblée. J'entre. J'y cherche des yeux M^'^ de la Prise. Elle n'était pas encore dans la salle. Mais elle y vint un instant après. J'allai à elle. Je la trouvai pâle. Elle avait un air grave et une certaine solennité que je ne lui avais

LETTRES NEUCHATELOISES 8l

point encore vue. Je sentis, en la saluant, que je pâlissais, et je fus quelques instants sans pouvoir parler. Je me remis pourtant, et lui demandai quelle serait la contre-danse qu'elle me ferait la grâce de danser avec moi. Elle me répondit qu'elle comptait ne pas danser ; et cherchant des yeux le comte Max, elle lui dit, quand il se fut approché : — Monsieur le comte, j'ai à parler à Monsieur Meyer : cela sera peut-être un peu long ; et l'on pourrait trouver étrange que j'eusse tant de choses à lui dire à lui seul. Vous êtes son ami, vous me paraissez honnête et discret : je ne pense pas que vous soyez tenté de vous moquer d'une jeune fille qui, par pitié pour une autre, entretient un homme sur un chapitre qui devrait lui être étranger : je suis bien sûre que vous ne vous moquerez pas de moi. Voulez-vous bien renoncer, comme moi, à la danse pour ce soir ? Dans quelques moments nous nous asseyerons tous trois sur ce banc ; vous vous mettrez entre M. Meyer et moi ; de cette façon, j'aurai l'air de parler à tous deux. Nous serons souvent interrompus : il ne faudra pas avoir l'air d'en être fâchés ; il faudra nous quitter quelquefois, quitter la conversation, et puis la reprendre... Je vous demande pardon de ce préambule. Il doit me donner un étrange air de pédanterie. J'avoue que je suis émue, il me paraît que j'ai une grande affaire à

exécuter. Au reste, il n'est pas bien étonnent qu'à mon âge... Mais laissez-moi parler quelques moments à mes amies. Je viendrai vous rejoindre quand on aura commencé à danser.

J'avais besoin qu'elle s'interrompît ; j'avais grand besoin de m'asseoir : mes jambes tremblaient sous moi ; j'étais plus mort que vif. Elle ne m'avait pas regardé ; elle avait même détourné ses yeux de dessus moi tout le temps qu'elle avait parlé. Je m'appuyai sur le comte. Nous fûmes nous asseoir.

— Mais, me dit-il, devinez-vous ce qu'elle a à vous dire ?

— Pas précisément, lui répondis-je.

— Par pitié pour une autre ? reprit-il.

Je me tus. M^'^ de la Prise revint s'asseoir à côté de lui.

— Mais, Monsieur, lui dit- elle, je n'ai pas attendu votre réponse; voulez- vous bien sacrifier une partie de votre soirée, qui devait être gaie et amusante, à une histoire assez triste qui ne vous regarde pas ?

Le comte l'assura qu'il serait en tout temps à ses ordres.

— Et vous, me dit-elle. Monsieur, je ne vous ai point demandé si vous trouviez bon que je me mêlasse de vos affaires ?

Je fis une inclination pour toute réponse.

— Et consentez- vous aussi que le comte soit

instruit de tout ce qui a pu vous arriver depuis que vous êtes à Xeuchâtel ? J'aurais dû vous le demander plus tôt.

— Je consens à tout ce qu'il vous plaira, Mademoiselle.

— Eh bien, dit-elle, je vous dirai donc que deux maîtresses tailleuses, travaillant hier chez ma mère avec une jeune ouvrière qu'elles avaient amenée, celle-ci, que j'avais vue tout le jour pâle, triste et tremblante, me pria de ne pas sortir le soir, comme j'en avais le dessein, et de permettre qu'elle pût me parler seule, sous prétexte de m'essayer des habits dans ma chambre...

Ici nous fûmes interrompus par plusieurs femmes. M^'*^ de la Prise en fit asseoir une entre elle et le comte. Imagine, si tu peux, l'état où j'étais.

On nous quitta enfin ; et M"*^ de la Prise, imaginant bien que nous n'avions pas perdu le fil de ses phrases, reprit aussitôt :

— J'y ai consenti ; et, quand nous avons été seules, elle m'a raconté, Monsieur, comment elle vous avait rencontré, comment vous l'aviez secourue, par quelle fatalité la connaissance avait continué; et enfin, elle m'a dit, en versant un torrent de larmes, qu'elle était grosse, qu'elle ne savait que devenir, où aller, comment pourvoir à sa subsistance et à celle de son enfant.

M^i^ de la Prise s'est tue. J'ai été longtemps sans pouvoir ouvrir la bouche ; plusieurs fois j'ai essayé, j'ai même commencé; à la fin j'ai pu me faire entendre :

— Vous a- 1- elle dit, Mademoiselle, que je l'eusse séduite ?

— Non, Monsieur...

— Vous a-t-elle dit, Mademoiselle, quand et comment j'ai cessé de la voir ?

— Oui, Monsieur, elle me l'a dit : elle a même eu la bonne foi de me montrer vos lettres.

— Eh bien. Mademoiselle, elle ne sera pas abandonnée dans ce moment de misère, de honte et de malheur ; et son enfant ne sera jamais abandonné, si j'en suis le père, si j'ai lieu de le croire : il sera soigné, élevé ; j'aurai soin de son sort tout le temps de ma vie. Mais à présent permettez que je respire. Je ne suis pas même en état de vous remercier. Je vais prendre l'air ; je reviendrai dans un quart d'heure... Ceci est si nouveau ! je suis si jeune ! il y a si peu de temps que les femmes m'étaient étrangères.!... et à présent des intérêts si vifs, si différents se sont combattus et succédés !... Mais elle vous a dit que je ne l'avais pas séduite, et qu'il y a plus de deux mois que je ne l'ai vue ?... Certainement il faut la secourir...

En même temps je me suis levé, et j'ai couru à la

LETTRES XEUCHATELOISES 85

rue, où j'ai passé près d'une heure, allant, venant, m'arrêtant comme un fou. Moi, Godefroy, une maîtresse grosse ! moi, bientôt père ! A la fin, me souvenant de ma promesse, je suis rentré. M"^ de la Prise avait l'air plus doux et plus riant. Elle m'a pressé de prendre du thé, et a eu soin elle-même de m'en faire donner. Le comte nous a rejoints : nous nous sommes assis.

— Eh bien, M. Meyer, que voulez- vous donc que je dise à la fille ?

— Mademoiselle, lui ai-je répondu, promettezlui, ou donnez-lui, faites-lui donner, veux-je dire, par quelque ancien domestique de confiance, votre nourrice, ou votre gouvernante, faites-lui donner, de grâce, chaque mois, ou chaque semaine, ce que vous jugerez convenable. Je souscrirai à tout. Trop heureux que ce soit vous !... Je ne vous aurais pas choisie peut-être ; cependant je me trouve heureux que ce soit vous qui daigniez prendre ce soin. C'est une sorte de lien... mais qu'osé-je-dire ! ... c'est du moins une obligation éternelle que vous m'aurez imposée ; et vous ne pourrez jamais repousser ma reconnaissance, mon respect, mes services, mon dévouement.

— Je ne les repousserai pas, m'a-t-elle dit avec des accents enchanteurs ; mais c'est bien plus que je ne mérite.

Je lui ai encore dit :

— Vous aurez donc ce soin ? Vous me le promettez ? Cette fille ne souffrira pas ? elle n'aura pas besoin de travailler plus qu'il ne lui convient ? elle n'aura point d'insulte ni de reproche à supporter ?

— Soyez tranquille, m'a-t-elle dit : je vous rendrai compte chaque fois que je vous verrai de ce que j'aurai fait ; et je me ferai remercier de mes soins et payer de mes avances.

Elle souriait en disant ces dernières paroles.

— Il ne sera donc pas nécessaire qu'il la revoie ? a dit le comte.

— Point nécessaire du tout, a-t-elle dit avec quelque précipitation.

Je l'ai regardée : elle l'a vu ; elle a rougi. J'étais assis à côté d'elle : je me suis baissé jusqu'à terre.

— Qu'avez-vous laissé tomber ? m'a-t-elle dit, que cherchez-vous ?

— Rien. J'ai baisé votre robe. Vous êtes un ange, une divinité !

Alors je me suis levé et me suis tenu debout à quelque distance vis-à-vis d'eux. Mes larmes coulaient ; mais je ne m'en embarrassais pas, et il n'y avait qu'eux qui me vissent. Le comte Max attendri, et M"^ de la Prise émue, ont parlé quelque temps de moi avec bienveillance : « Cette histoire

finissait bien, disaient-ils : la fille était à plaindre, mais pas absolument malheureuse. » Ils convinrent enfin de l'aller trouver sur l'heure même chez M^i^ de la Prise, où elle travaillait encore. On m'ordonna de rester pour ne donner aucun soupçon, de danser même si je le pouvais. Je donnai ma bourse au comte, et je les vis partir. Ainsi finit cette

étrange soirée.

Samedi au soir.

J'ai rencontré dans la rue le Caustique. Il m'a arrêté d'un air de bienveillance :

— Monsieur l'étranger ! m'a-t-il dit, nous ne sommes pas méchants, mais nous sommes fins, et nous nous en piquons : chacun se hâte de soupçonner et de deviner de peur d'être prévenu par quelque autre. Or, comme nous ne connaissons presque pas les passions, nous ne saurions dans certains cas soupçonner qu'une intrigue... Soyez sur vos gardes. C'est si peu votre intention de faire soupçonner une intrigue entre vous et la plus aimable fille de Neuchâtel, que je vous prie de ne pas m'en assurer...

Et il a passé son chemin.

Je t'envoie la copie de ma lettre à mon oncle. Le comte a trouvé le moyen de la faire lire à M''<^ de la Prise, qui l'a cachetée elle-même ; et lui-même l'a portée à la poste.

Page 1