VINGTIEME LETTRE
Au même.
Dimanche pour lundi. A Neuchâtel, ce février 178..
Je t'écrivis mercredi et je t'envoyai jeudi ma lettre sans y rien ajouter. Nous travaillâmes beaucoup, et fort tard. Vendredi j'eus un si grand mal de tête que je ne sortis point. Monin me tint compagnie ; il me lut, et nous fîmes de la musique. C'est un très bon garçon... A propos, il faut que je te dise quelque chose qu'il me raconta ce soir-là.
La veille, comme il entrait à la salle d'armes pour parler à quelqu'un, il entendit prononcer mon nom à quelques jeunes gens. Il n'entendit point ce qu'ils disaient ; mais il vit le comte Max quitter son maître, avec qui il faisait des armes, et venir à eux.
— Je trouve très mauvais. Messieurs, leur dit-il, que vous parliez de ce ton d'un jeune homme esti-
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mable ; et très mauvais aussi que vous osiez en parler mal devant moi, que vous savez être son ami.
Quand Monin m'eut raconté cela, je sentis, pour la première fois, qu'il pouvait y avoir du plaisir à être grand seigneur. Je voudrais, Godefroy, qu'il me convînt de prendre un pareil ton, et d'en imposer comme le comte, quand il s'agirait de prendre son parti, celui de M"*^ de la Prise ou le tien. Mais aucun des trois n'aurez besoin que je vous défende. Qui est-ce qui pourrait dire du mal de vous ?
Samedi, — c'était hier, — le comte vint me prendre pour faire visite à M. et ^I"^*-' de la Prise; cela convenait, après le souper que nous avions fait chez eux. Mais Monin m'avait fait promettre de ne pas sortir de toute la journée, ni encore aujourd'hui : je suis fort enrhumé, et il prétend que les rhumes négligés sont longs et fâcheux cette année. Cet excellent garçon a travaillé hier deux heures de plus que de coutume pour faire ma besogne au comptoir.
Le comte est donc allé seul faire sa visite, et il m'en a rendu compte pendant la soirée, qu'il est venu passer auprès de mon feu. Il avait trouvé M. de la Prise, qui, après quelques discours d'usage, lui a parlé de sa fille et lui a dit que malheureusement il n'était pas impossible qu'après sa mort elle n'eût
besoin de quelque protection comme la sienne pour être placée à quelque cour allemande.
— J'ai été longtemps jeune, lui a-t-il dit ; j'ai beaucoup dépensé d'argent ; mais la nature a si bien dédommagé ma fille des folies que j'ai faites quant à sa fortune, que dans le fond son lot est meilleur que celui de bien d'autres, et je ne la plains pas. Je n'ai, du moins, pas à me reprocher de l'avoir négligée un instant depuis qu'elle est au monde. Cela n'est pas, à la vérité, bien étonnant : quel père négligerait une pareille fille ?... Mais, Monsieur le comte, pour en revenir à ce que je vous disais d'abord, je puis vous assurer qu'elle est assez bien née pour ne trouver aucune difficulté quant à cela à se placer, en quelque qualité que ce puisse être, auprès de la plus grande princesse de l'Europe. Mes ancêtres sont venus dans ce pays avec Philibert de Châlons, qui en était souverain : nous nous appelions ****. La branche cadette, pour se distinguer, s'est appelée De la Prise ; l'aînée, qui possédait de grands biens en Bourgogne, s'est éteinte. J'ai des preuves de tout cela plus claires que le jour. Je ne vous dis pas cela pour me vanter, mais pour que vous vous en souveniez, si quelque jour ma fille avait besoin que vous la fissiez connaître. Alors vous pourriez vous instruire par vos yeux de ce que j'ai l'honneur de vous dire. Ma fille est assez
aimable pour qu'on dût trouver du plaisir à lui être utile... Mais la voilà qui rentre, et comme ce discours n'est pas bien gai, vous voudrez bien que nous parlions d'autre chose.
Le comte a la mémoire bonne, et je ne l'ai pas mauvaise, de sorte que tu peux compter que tu as mot pour mot le discours de M. de la Prise. Il m'a donné à penser ; et si notre soirée a été douce, parce que le comte est vraiment aimable et qu'il a de l'amitié pour moi, elle n'a point été gaie. Demain je serai assez bien pour aller au concert. M^'"^ Marianne y chantera pour obéir à son père : je me mettrai bien près d'elle pour la mieux entendre et la mieux accompagner. Adieu, mon très cher Godefroy.
H. Meyer.