PREMIERE LETTRE
Quel aimable et cruel petit livre que celui qui nous est arrivé de votre pays il y a quelques semaines ! Pourquoi ne m'en avez-vous rien dit, ma chère amie, dans votre dernière lettre ? Il est impossible qu'il n'ait pas fait sensation chez vous : on vient de le traduire, et je suis sûre que le Sentimental Hushand va être entre les mains de tout le monde. Je l'avais lu en français, et il m'avait tourmentée. Ces jours passés je l'ai lu en anglais à mon mari. Ma chère amie, ce livre, si instructif en apparence, fera faire bien des injustices : les dames Bompré ne s'y reconnaîtront pas, ou ne s'en embarrasseront guère ; et leurs maris pourront se casser la tête, comme si jamais il n'avait été écrit. Les femmes qui ressemblent peu à Madame Bompré, et qui sont pourtant des femmes, s'en tourmenteront, et leurs maris... En lisant seule l'histoire du portrait, les meubles changés, le pauvre Hector, je me suis sou-
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venue douloureusement d'un portrait, d'un meuble, d'un chien : mais le portrait n'était pas de mon beau-père, le chien est plein de vie et mon mari s'en soucie assez peu ; et pour l'ameublement de ma chambre, il me semblait qu'il devait être convenable pour moi, et non selon le goiit de mes grand' mères. Quand j'ai lu tout cela à mon mari, au lieu de sentir encore mieux que moi ces différences, comme je m'en étais flattée en commençant la lecture, ou de ne point sentir du tout cette manière de ressemblance, je l'ai vu tantôt sourire, tantôt soupirer ; il a dit quelques mots, il a caressé son chien et regardé l'ancienne place du portrait. Ma chère amie, ils se croiront tous des Messieurs Bompré, et seront surpris d'avoir pu supporter si patiemment la vie.
Cet homme-là eut grand tort, après tout, de se marier. Son bonheur, tout son sort, était trop établi ; sa femme n'avait rien à faire qu'à partager des sensations qui lui étaient nouvelles et étrangères; elle n'avait point de Nanon, point d'Antoine, point d'Hector, point de voisins à rendre heureux, point de liaisons, point d'habitudes ; il n'y avait pas là de quoi occuper une existence. Je lai pardonnerais ses livres, ses romans, son ennui, sans la dureté de cœur, l'esprit faux et la fin sinistre que tout cela occasionne. En vérité, ma chère amie, je croirais en la condamnant prononcer ma propre
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condamnation. Moi aussi, je ne suis point heureuse, aussi peu heureuse que le Mari sentimental, quoique je ne lui ressemble point, et que mon mari ne ressemble point à sa femme ; il est même, sinon aussi tendre, aussi communicatif, du moins aussi calme et aussi doux que cet excellent mari.
Voulez-vous, ma chère amie, que je vous fasse l'histoire de mon mariage, du temps qui l'a précédé, et que je vous peigne ma vie telle qu'elle est aujourd'hui ? Je vous dirai des choses que vous savez déjà, pour que vous entendiez mieux, ou plutôt pour pouvoir plus facilement vous dire celles que vous ignorez. Vous dirai- je la pensée qui me vient ? Si ma lettre ou mes lettres ont quelque justesse et vous paraissent propres à exciter quelque intérêt, seulement assez pour se faire lire, traduisez-les en changeant les noms, en omettant ce qui vous paraîtra ennuyeux ou inutile. Je crois que beaucoup de femmes sont dans le même cas que moi. Je voudrais, sinon corriger, du moins avertir les maris ; je voudrais remettre les choses à leur place, et que chacun se rendît justice. Je me fais bien un léger scrupule de mon projet ; mais il est léger. Je n'ai point de plaintes graves à faire : on ne reconnaîtra pas Monsieur Henley ; il ne lira jamais, sans doute, ce que j'aurai écrit ; et quand il le Hrait, quand il s'y reconnaîtrait !....
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Commençons.
Orpheline de bonne heure et presque sans fortune, j'ai été élevée comme celles qui en ont le plus, et avec une tendresse que l'amour maternel ne pourrait surpasser. Ma tante lady Alesford, ayant perdu sa fille unique, me donna sa place auprès d'elle, et à force de me caresser et de me faire du bien, elle m'aima comme si j'eusse été sa fille. Son mari avait un neveu qui devait hériter de son bien et de son titre : je lui fus destinée. Il était aimable, nous étions de même âge, nous fûmes élevés dans l'idée que nous serions l'un à l'autre. Cette idée plaisait à tous deux ; nous nous aimions sans inquiétude. Son oncle mourut. Ce changement dans sa fortune ne changea point son cœur ; mais on le mena voyager. A Venise, il aurait encore été le lord John de Rousseau ; il aurait déchiré les manchettes de la marquise : mais, à Florence, mon image fut effacée par des charmes plus séduisants. Il passa quelque temps à Naples, et l'année suivante il mourut à Paris.
Je ne vous dirai point tout ce que je souffris alors^ tout ce que j'avais déjà souffert pendant plusieurs mois. Vous vîtes à Montpellier les traces que le chagrin avait laissées dans mon humeur, et l'eftet qu'il avait eu sur ma santé. Ma tante n'était guère moins afiligée que moi. Quinze ans d'espérances,
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quinze ans de soins donnés à un projet favori, tout était évanoui, tout était perdu. Pour moi, je perdais tout ce qu'une femme peut perdre.
A vingt ans notre cœur nous laisse entrevoir des ressources, et je retournai en Angleterre un peu moins malheureuse que je n'en étais partie. Mes voyages m'avaient formée et enhardie ; je parlais français plus facilement, je chantais mieux ; on m'admira. Je reçus des hommages, et tout ce qui m'en revint fut d'exciter l'envie. Une attention curieuse et critique me poursuivit dans mes moindres actions, et le blâme des femmes s'attacha à moi. Je n'aimai point ceux qui m'aimèrent ; je refusai un homme riche sans naissance et sans éducation ; je refusai un seigneur usé et endetté ; je refusai un jeune homme en qui la suffisance le disputait à la stupidité. On me trouva dédaigneuse ; mes anciennes amies se moquèrent de moi ; le monde me devint odieux. Ma tante, sans me blâmer, m'avertit plusieurs fois que les trois mille pièces qu'on lui payait par an finiraient a\'ec elle, et qu'elle n'en avait pas trois mille de capital à me laisser.
Telle était ma situation, il y a un an, quand nous allâmes passer les fêtes de Noël chez Milady Waltham. J'avais vingt-cinq ans ; mon cœur était triste et vide. Je commençais à maudire des goûts et des talents qui ne m'avaient donné que des
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espérances vaines, des délicatesses malheureuses, des prétentions à un bonheur qui ne se réalisait point. Il y avait deux hommes dans cette maison. L'un, âgé de quarante ans, venait des Indes avec une fortune considérable. Il n'y avait rien de grave à sa charge sur les moyens qui la lui avaient acquise, mais sa réputation n'était pas non plus resplendissante de délicatesse et de désintéressement ; et dans les conversations que l'on eut sur les richesses et les riches de ce pays-là, il évitait les détails. C'était un bel homme ; il était noble dans ses manières et dans sa dépense ; il aimait la bonne chère, les arts et les plaisirs : je lui plus ; il parla à ma tante ; il offrit un douaire considérable, la propriété d'une belle maison qu'il venait d'acheter à Londres, et trois cents guinées par an pour mes épingles. L'autre homme à marier était le second fils du comte de Reding, âgé de trente-cinq ans, veuf depuis quatre d'une femme qui lui a laissé beaucoup de bien, et père d'une fille de cinq ans, d'une angélique beauté. Il est lui-même de la plus noble figure, il est grand, il a la taille déliée, les yeux bleus les plus doux, les plus belles dents, le plus doux sourire : voilà, ma chère amie, ce qu'il est ou ce qu'il me parut alors. Je trouvai que tout ce qu'il disait répondait à cet extérieur si agréable. Il m'entretint souvent de la vie qu'il menait à la campagne, du
plaisir qu'il y aurait à partager cette belle solitude avec une compagne aimable et sensible, d'un esprit droit et remplie de talents. Il me parla de sa fille et du désir qu'il a^•ait de lui donner, non une gouvernante, non une belle-mère, mais une mère. A la fin il parla plus clairement encore, et la veille de notre départ il fit pour moi à ma tante les oftres les plus généreuses. J'étais sinon passionnée, du moins fort touchée.
Revenue à Londres, ma tante prit des informations sur mes deux prétendants ; elle n'apprit rien de fâcheux sur le premier, mais elle apprit les choses les plus avantageuses sur l'autre. De la raison, de l'instruction, de l'équité, une égalité d'àme parfaite, voilà ce que toutes les voix accordaient à Monsieur Henley. Je sentis qu'il fallait choisir, et v^ous pensez bien, ma chère amie, que je ne me permis presque pas d'hésiter. C'était, pour ainsi dire, la partie vile de mon cœur qui préférait les richesses de l'Orient, Londres, une liberté plus entière, une opulence plus brillante ; la partie noble dédaignait tout cela, et se pénétrait des douceurs d'une félicité toute raisonnable, toute sublime, et telle que les anges devaient y applaudir. Si un père tyrannique m'eût obligée à épouser le nabab, je me serais fait peut-être un devoir d'obéir ; et m'étourdissant sur l'origine de ma for-
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tune par l'usage que je me serais promis d'en faire, « les bénédictions des indigents d'Europe détourneront, me serais- je dit, les malédictions de l'Inde. » En un mot, forcée de devenir heureuse d'une manière vulgaire, je le serais devenue sans honte et peut-être avec plaisir ; mais me donner moi-même de mon choix, contre des diamants, des perles, des tapis, des parfums, des mousselines brodées d'or, des soupers, des fêtes, je ne pouvais m'y résoudre, et je promis ma main à Monsieur Henley. Nos noces furent charmantes. Spirituel, élégant, décent, délicat, affectueux, M. Henley enchantait tout le monde ; c'était un mari de roman ; il me semblait quelquefois un peu trop parfait ; mes fantaisies, mes humeurs, mes impatiences trouvaient toujours sa raison et sa modération en leur chemin. J'eus, par exemple, au sujet de ma présentation à la Cour, des joies et des chagrins qu'il ne parut pas comprendre. Je me flattais que la société d'un homme que j'admirais tant, me rendrait comme lui ; et je partis pour sa terre, au commencement du printemps, remplie des meilleures intentions, et persuadée que j'allais être la meilleure femme, la plus tendre belle-mère, la plus digne maîtresse de maison que l'on eût jamais vue. Quelquefois je me proposais pour modèle les matrones romaines les plus respectables, d'autres fois les femmes de
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nos anciens barons sous le gouvernement féodal ; d'autres fois je me voyais errant dans la campagne, simple comme les bergères, douce comme leurs agneaux et gaie comme les oiseaux que j'entendrais chanter. Mais voici, ma chère amie, une assez longue lettre ; je reprendrai la plume au premier jour.