VINGT-NEUVIEME LETTRE
Henri Meyer à M''^ de la Prise.
Mademoiselle,
Oserai- je vous écrire ? Est-ce à vous que je vais écrire ? Sera-ce pour vous que j'aurai écrit ; ou n'aurai-je fait qu'épancher et soulager mon cœur ? Vous m'aimez ! N'est-il pas vrai que vous m'aimez ? Si vous ne m'aimez pas, j'accuserai le Ciel de cruauté et même d'injustice. Je serais donc le jouet d'un sentiment trompeur : les rapports que je sens, la sympathie qui m'attache, qui m'a donné à vous du premier instant que je vous ai entrevue, ne seraient donc pas réels ! Et cependant je les sens. Et vous, s'ils sont réels, vous les sentez aussi ! Peut-être votre rougeur, votre embarras au concert, quand vous vîntes chanter près de moi, signifiait que vous les sentiez ! Il me semble que je le mérite, que vous ne devez pas être le prix d'une longue persévérance, et que votre cœur devait se donner
LETTRES NEUCHATELOISES IO3
pour prix du mien comme le mien se donnait.... Ah ! si vous ne m'aimez pas, ne me le dites pas : trompez-moi, je vous en conjure, et pour vous-même ; car vous vous reprocheriez mon désespoir. Pardonnez, Mademoiselle, ce délire. Si v^ous me trouvez présomptueux, votre cœur ne m'entend donc pas ; il ne m'entendra jamais, et le mien est perdu. Je ne pourrai jamais le donner à personne, et je ne demanderai celui de personne. Si jeune encore, j'aurai perdu même l'espérance du bonheur. Encore une fois, n'en prononcez pas l'arrêt ! Que vous importe que je sois trompé ? De grâce ne me détrompez pas ! Je n'aurais peut-être jamais parlé, si je n'eusse dû m'éloigner de vous. Content de vous voir, ou d'espérer de vous voir; d'imaginer chaque jour que cela était possible, peut-être le respect, la crainte de vous déplaire, surtout la crainte que votre réponse ne fît succéder le désespoir à l'incertitude, m'aurait empêché toujours, longtemps du moins, de rien demander, de rien dire. Mais je ne puis partir sans vous dire que je vous aime. Vous en douteriez peut-être ; et ne serait-il pas possible que ce doute vous tourmentât ? Mon ami Dorville, le plus ancien de mes amis, mon ami d'enfance et de jeunesse, est malade à Strasbourg ; il m'a demandé avec instance. On m'a écrit. L'exprès vient d'arriver. Je pars demain avant le jour. Pourrai-je
104 MADAME DE CHARRIERE
VOUS envoyer cette lettre ? Serait-il possible d'avoir une réponse ? Le comte Max m'avait promis de venir ce soir : mais il est tard. S'il pouvait encore venir ! Mais voudrait-il ?... Ah ! le voici, je l'entends : qu'il lise ces caractères à peine lisibles, qu'il vous les porte, qu'il trouve le moyen de vous les faire lire ; ou bien qu'il se taise, ce sera me refuser. Je ne tenterai aucune autre voie : je me regarderai comme un insensé, comme un téméraire. Mais qu'il s'éloigne de moi et me laisse en proie à ma tristesse.
H. Meyer.
TRENTIEME LETTRE
Le comte Max à Henri Meyer.
Je suis allé chez ***, où je savais qu'elle était. On quittait le jeu ; elle était encore assise. Je l'ai priée tout haut de lire la lettre d'un de mes amis. Elle a lu. Je me suis rapproché ; et elle a pris une carte, et m'a demandé un crayon : on la regardait ; elle a d'abord dessiné une fleur. Ensuite elle a écrit. Lisez la carte ; mais vous l'avez déjà lue. Heureux Meyer ! que faites- v^ous pour nous attacher ? ou plutôt par quel charme nous séduisez-vous ? Je vais à un souper pour lequel je me suis engagé, il y a longtemps. En sortant de table j'irai vous rejoindre, et je resterai avec vous jusqu'à ce que vous partiez. Si je pouvais, je partirais avec vous : je ferais bien peut-être...
M. de R**.
I06 MADAME DE CHARRIÊRE
Réponse de M"' de la Prise.
Si vous vous étiez trompé, Monsieur, je serais fort embarrassée ; mais pourtant je vous détromperais.
Note de la première édition. L'éditeur de ces Lettres e sait ni si elles ont une suite, ni, au cas qu elles en ent une, s'il pourra se la procurer.
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Vers ajoutés à la deuxième édition des « Lettres neuchâteloises ».
Peuple aimable de Neuchàtel, Pourquoi vous offenser d'une faible satire ? De tout auteur c'est le droit immortel Que de fronder peuple, royaume, empire.
S'il dit bien, il est écouté, On le lit, il amuse, et parfois il corrige; S'il a tort, bientôt rejeté, Il est le seul que son ouvrage afflige. Mais, dites-moi, prétendiez-vous N'avoir pas vos défauts aussi bien que les autres ? Ou vouliez-vous qu'éclairant ceux de tous, On s'aveuglât seulement sur les vôtres ? On reproche aux Français la folle vanité. Aux Hollandais la pesante indolence, Aux Espagnols l'ignorante fierté, Au peuple anglais la farouche insolence. Charmant peuple neuchâtelois, Soyez content de la nature :
Elle pouvait, sans vous faire d'injure, Ne pas vous accorder tous les dons à la fois.
Réponse des Neuchâtelois
à Madame de Charrière.
Aimable et charmante Isabelle,
Le bon peuple neuchâtelois A l'esprit ombrageux et volontiers rebelle...
Tel du moins fut-il autrefois.
Vous aviez peint d'après nature
Ses moeurs et ses menus travers :
Il jugea vos croquis pervers !
Votre ingénieuse peinture
Mit les cervelles à l'envers.
Et maintenant que votre ouvrage
Ne soulèverait plus d'orage,
Que tous en choeur diraient : Merci 1
Hélas ! plume alerte et féconde.
Hélas ! vous n'êtes plus ici
Pour croquer gaîment à la ronde
Nos mœurs... et nos défauts aussi!
Le souvenir au moins nous reste
De votre nom, de vos écrits; Vous charmez par le jeu d'un pinceau vif et preste Les petits-fils de ceux que vous avez décrits. Et si votre talent, jusqu'à ce jour encore.
Parmi nous n'eut point d'héritier.
Vous avez vos dévots, dont plus d'un vous adore,
Notre-Dame de Colombier 1
27 mars 1890.
Philippe Godet.