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Lettres nouvelles

Eu servant nos regrets, nos respects, nous servons la vérité. Parler de l'intimité qui existait entre Henri Lacordaire et Victor Ladey, c'est rendre hommage à tous les deux, et publier leur correspondance, c'est les rappeler l'un et l'autre à la mémoire de ceux qui les ont aimés, et c'est en même temps les faire apprécier par ceux qui ne les ont point connus.

L'intimité de Lacordaire et de Ladey commença au lycée de Dijon. Déjà beaux comme entants, mais d'une délicatesse physique qui ne leur permettait pas de résister par la force aux agressions de garrons robustes et mal élevés, ils s'appuyèrent instinctivement l'un sur l'autre, alors (|u'une sympathie naissait des mêmes qualités d'esprit et de cœur doni ils étaient doués.

Ce rapprochement de la première jeunesse fut l'aurore d'une noble amitié. L'année scolaire les niellait face à face et l'aulorune les séparait sans

les désunir néanmoins : fils d'un avocat au parlement do Bourgogne, devenu à son retour de r émigration bâtonnier de l'ordre et professeur à la faculté de droit de Dijon, Ladey s'envolait joyeusement vers les plaisirs de la campagne et de la famille, alors que Lacordaire, déjà voué aux sévérités de l'existence, restait à Dijon sous le ferme regard de sa mère, demeurée veuve à vingtsix ans, avec quatre fils à élever, tous quatre turbulents ou indisciplinés.

Dès ce moment, M"^^ Lacordaire ployases enfants à une autorité rigoureuse dont l'exercice soutenu indiquait une nature singulièrement forte, capable de contenir les effusions de l'amour maternel et d'en modérer les témoignages. Assurément, ce sentiment très doux existait en elle, mais tellement dominé que dans sa famille — hors ses fils — chacun en doutait.

Prévoyant que l'avenir mettrait au jour la correspondance de son illustre ami, Ladey, quelques années avant sa mort, joignit aux autographes de Lacordaire les pages suivantes qu'ilécrivit d'après les souvenirs d'une tante do M™^ Ladey. Rien de plus simple que ce récit, de plus exact surtout.

(( Après la mort de son mari, médecin à Receysur Ouche, M™^ Lacordaire vint habiter la maison de Ml"® André, grand'mère de ma femme. Elle changeait de résidence pour élever ses quatre fils. L'aîné, Théodore, avait été mis en pension près d'Is-sur-Tille; Henri devait avoir six à sept

ans, Léon deux, elTélèplicétaitencoro au berceau.

« Elle était d'une sévérité extrême, truilant si durement ses fils, qui pleuraient et criaient toute la journée, que M'"^ André se montrait souvent impatiente do ce bail qui a duré dix années. On trouvait cela insuppoi'table. Un jour, M""^ André et ses filles montèrent, aux cris poussés par Henri, le plus rétif, et le trouvèrent altacbé dans sa couchette avec des simors (1). M*"' Lacordaire répondit aux représentations polies qu'on lui fit : « Que voulez-vous, je ne puis le maîtriser autrement. »

« Tous les soirs elle sortait pour faire sa partie à l'heure où on couchait les enfants : M"* Adèle André, qui avait une passion pour eux, montait pour mettre au lit Télèphe, le plus petit. Pendant les grands froids^ la servante avait défense de leur chauffer les pieds avant leur sommeil, et, cependant, les enfants couchaient sur la dure mémo en hiver. Aux repas, la mère voulait qu'ils mangeassent debout, ne leur faisait servir qu'un seul plat, et pour elle avait de plus une pomme cuite et ne leur en donnait jamais.

« Un jour, pour vaincre la résistance d'Henri, sa mère l'avait enfermé ; quand elle rouvrit le cabitiet, elle trouva (ju'il avait renversé un grand pain'er d'œufs écrasés sur le carreau. Une autre fois, elle sortit après l'avoir mis en pénitence au

(i) L.ariî^cs b.niulcs d'élorFe .soOple, servant à aUarher les enFanls dans leurs Ijcrccaux, et dont l'usaji^c existe encore on

vin

grfinicr. Arrivant dans la rue, elle vit qu'une femme ramassait sa provision de charbon que le petit jetait par le louvre. Après quoi les gens du voisinage le voient avec effroi s'y présenter luimême, sa mère n'arrive qu'à peine pourle retenir.

« Au retour de l'école, cet enfant se mettait à dresser sur une commode qui lui servait d'autel une serviette et un crucifix. Alors il appelait les demoiselles d'en bas pour entendre sa messe qu'il disait avec onction. Un jour qu'elles y assistaient avec leurs amies, les jeunes tilles sourirent. Henri les prit gravement par la main et les mit à la porte.

(( Son caractère sérieux se montrait pendant les jeux de ses frères qui ne pouvaient l'y entraîner. Il se tenait debout, les observant de ses grands yeux noirs et perçants, d'une expression déjà singulière.

'< M''*' Adèle André, voyant le dénuement du mobilier religieux de son petit ami, lui avait fabriqué un tabernacle en carton avec deux colonnettes de bois. Pendant qu'il était à l'école elle avait posé ce tabernacle orné de papier de couleur et d'or sur sa commode, ce qui l'avait comblé d'allégresse à son retour. »

En 1839, nous verrons le père Lacordaire écrire delà QuerciaàM'ïeAdèle André, devenue M^i'C.... et lui rappeler les jours de sa jeunesse où « elle favorisait les premiers indices île sa vocation sacerdotale ».

Bientôt Henri Lacordaire rechercha les longues conversations entre amis. Il avait déjà très vil Je goût du travail et lorsqu'il le voulait Lacordaire dépassait les plus forts de sa classe. A ses dons s'unissait une faculté remarquahle, celle d'une volonté qu'il exerçait à vaincreles obstacles.

Ce noble effort inclina vers lui M. Delahaye, professeur déjà distingué, et cependant à ses débuts. « En ce jeune homme, tout pâle encore des faiblesses de l'enfance, M. Delahaye découvrit une âme exceptionnelle et l'enfant le voyant penché sur lui reconnut dans ce mouvement généreux un cœur capable d'aimer, et digne par conséquent de l'être. » Ainsi ce maître de vingtquatre ans et cet élève qui n'en comptait que douze goûtèrent l'un par l'autre un des rares bonheurs de cette vie, celui d'une afïection spontanée et qui dura.

Non moins heureux de cette bienveillance que fier de son ami Ladey, Lacordaire voulut le faire participer aux mêmes faveurs; soit que Ladey fût plus absorbé par la vie de famille et du dehors, soit pour toute autre raison, il ne profita qu'imparfaitement des leçons du jeune maître. Mais cela ne l'éloignait pas complètement de son Henri, dont il revendiquait, aux jours de congé, la possession entière. Alors on les voyait tous deux errer dans les environs de la ville ou s'enfoncer dans les silencieuses allées du parc. Lacordaire déclamait — avec (|uel enthousiasme ! —

des fragments de nos trag-édies célèbres, et Ladey récitait des vers que ses tendances poétiques inspiraient à son juvénile et délicat esprit. Ils se trouvaient donc heureux ensemble et ne se lassaient pas de le répéter.

C'était le souflle de leur printemps, c'en était le charme; mais ces printemps fuyaient rapides et l'adolescence devait apporter bientôt son empreinte plus mâle. A seize etdix-septans ils abandonnaient les cours universitaires et commençaient leur droit sous l'autorité d'un maître, l'éminent Proudhon. Ne se quittant plus, ils s'aimèrent davantage, se découvrant l'uEi à l'autre de semblables attraits, desgoùts dénature et peut-être aussi des contrastes qui expliquaient leur liaison et consolidaient leur amitié. « Nous connûmes alors — écrira plus tard Ladey — ces généreuses intimités delà jeunesse que dans la jeunesse môme si peu d'hommes ont connues. »

Tous deux sortirent du lycée comme la plupart des jeunes gens, avec une sorte d'indifférence religieuse moins sensible en Ladey qu'en Lacordairc, déjà frondeur, aimant la discussion. Cependant, à cette époque, il lui échappait des mots profonds comme celui-ci : « Prenons garde, nous commençons la vie, n'en ébranlons pas la base, car le doigt de Dieu se pose sur le sommet. »

Malgré l'exubérante vivacité de sa nature on devine un malaise dont lui-même ne se rendait pas compte. En effet, dans son cerveau se heur-

talent, avec des systèmes de philosophie établis, un monde d'idées personnelles. « Inexplicable, disait un de ses oncles, Henri est pour moi un problème : qui m'en donnera la solution ? » Tel qu'il était, merveilleusement doué, il se trouvait à l'étroit dans le cercle où le fixaient les usages, sa jeunesse, ses travaux.

L'étude aride du droit ne pouvait suffire à une aussi rare organisation et ne suffisait pas davantage aux amis qui l'entouraient. Ils étaient trop de leur temps, de leur race et de leur sol, pour se laisser emprisonner dans l'horizon limité d'une seule science. Qui ne sait la vitalité, l'originale vigueur de l'esprit bourguignon ?

C'était le moment de cette renaissance des lettres si marquée vers 18^0, où la jeune génération, éprise d'un enthousiasme passionné pour les œuvres nouvelles, s'absorbait dans la lecture de Byron, Lamartine, Chateaubriand, Hugo. Ce mouvement étrange éclatait spontanément non seulement à Paris, mais dans la France entière, et Dijon ne resta pas en arrière. Ce retour aux choses de l'esprit devait s'accomplir par les jeunes.

C'est alors que se forma la Société d'Études. Théophile Foisset en fut l'initiateur, tandis que Lorain en était le président et Lacordaire le Verbe et la Ciloire. A côté d'eux nous retrouvons Ladey, Edmond Boissard, de Saint-Seine et d'Andclarre. MM. Davcluy, les frères Rabou, Hugues Abord, Henri et Hugues Darcy, Félix et

AmédéeVarin d'Ainvelle,les deux Régnier et bien d'autres non moins distingués peut-être, mais ne (levant pas entrer comme ceux-ci dans l'intimité et la correspondance de Lacordaire et de Ladey. La Société d'Études, do vif intérêt local comme on le voit, se divisa on quatre sections : philosopliie, histoire, jurisprudence, littérature. Lacordaire se fit inscrire dans toutes les quatre. Aux séances publiques déjà, il se montra roi par la parole. On l'écoutait, transporté, et son succès devenait le triomphe de tous. Ah ! comme il fut acclamé le jour où, s'inspirant dos grandeurs de la liberté ot de la patrie, il en dépeignit la puissance avec une hardiesse d'idées, une incomparable beauté de langage; sa virile émotion remua tous les cœurs. Non seulement cette faculté d'éloquence le mettait hors rang, mais elle le révélait à lui-même.

Aussitôt après, ayant achevé son droit, Lacordaire partit pour Paris. Sa mère avait arrêté qu'il y ferait son stage ot sans défiance le lançait dans ce monde inconnu où tout lui manquait, centre de famille, appuis, relations, amitiés; il n'avait rien, sinon une recommandation d'un président de chambre, M. Riambourg, pour un homme de talent, M"^ Guillemin, avocat à la ;Cour de cassation.

Lacordaire partait, avec regret. A cet âge de vingt ans, il s'attaciiait davantage encore au sol qui l'avait vu naître, aux amis qu'il s'y était choisis.

Eli apparence, il semblait toujours le même, mais laissé à lui seul il sentait, en un pli profond de son àme, quelque chose d'insaisissable et dans le silence de ses soirées Lacordaire pleurait.

Son physique se transformait également. Il était grand, de fier aspect; son visage beau, grave et pur, empruntait à l'élévation de sou esprit une expression singulièrement noble, sans que sa physonomie perdit de son attrait.

Dans le monde il gardait la séduction de sa nature franche, brillante, et cependant modeste, en somme très personnelle. L'élégance de sa parole ne nuisait pas à « un tour de simplicité unie » qui résultait de la sérénité de sa conscience.

Vis-à-vis de sa mère, il restait déférent, soumis sinon confiant. Toujours vrai, aimant, très bon, ses rapports avec ses amis conservaient le même ton de droiture et d'affection, mais il réservait le secret de ses pensées, trop vagues encore pour les communiquer; peut-être lui semblaient-elles étranges.

Ce fut dans ces dispositions que Lacordaire vit arriver le terme de son séjour à Dijon. Avant de s'abandonner à la vie qui l'attendait à Paris, il voulut connaître la Suisse, la Suisse dont il rêvait depuis son enfance. Il v passa deux semaines. C'était peu, mais il était seul, libre, infatigable : il aimait la nature, la comprenait, et ce voyage fut d'abord un enchantement, une joie vive et profonde, o Je vis le lac deXhun, le lac de Brienz,

celui (le Lucornc. » II parcourut ensuite la vallée de Martigny et de vastes solitudes dont il sortait pour atteindre les plus hauts sommets, abordant môme les neiges éternelles dont les cimes se confondent avec les lointains de l'espace. Tout à la fois ardent et contemplatif, il admirait jusqu'aux transports de joie et ensuite pâle, tremblant, plus saisi, il se courbait en face de ce grandiose. N'estce pas Dieu et l'infini que cherche l'àme humaine ?

Allant au delà du visible, Lacordaire demandait à celte nature créée, il se demandait à lui-même leur raison d'être et son esprit s'engageait dans des recherches, des déductions qui n'aboutissaient à rien, a Pourquoi suis-jc triste, disait-il, mon esprit est incroyant et mon âme religieuse ? » Et tandis qu'il glissait encore sur les pentes de l'erreur, on sentait déjà comme un appel involontaire au maître des choses qui l'emportait vers la lumière.

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