PREMIÈRE PARTIE
LAGORDAIRE AVOCAT
Celui-là n'aura jamais d'amis qui ne voudra que des amis parfaits.
Au moment où s'ouvre celte correspondance, Lacordaire a vingt ans, Ladey dix-neuf. Ils allaient se séparer après une étreinte silencieuse pleine d'espérance néanmoins : « Je reviendrai bientôt, » promettait l'aîné. « Je t'aimerai toujours, » répondait son ami.
Ils se quittèrent ainsi après ce mélancolique, au revoir qui a toutes les incertitudes et quelquefois toutes les amertumes humaines, mais ils avaient foi l'un dans l'autre et l'avenir était à eux. A cet âge, tout est beau.
Victor Ladey (1) à Edmond Boissard (2) « Dijon, 28 septembre 1822,
(( Tu crois Lacordaire à la campagne? Eh! bien, mon cher, il est à Paris. Oui, Lacordaire est à Paris!... Adieu la Société d'Études dont il était une colonne. Lui parti, jereste découragé et ne fais plus rien que préparer ma thèse.
<( Il ne m'a pas encore donné de ses nouvelles. Au bout de huit jours, sa mère, déjà bien inquiète, en a reçu. Il n'avait pu écrire plus tôt ; malade pendant la route il lui a fallu se mettre au lit en arrivant... Il avait heureusement le docleur Adelon et Léon Bouchet pour compagnons de voyage. Ils lui ont donné à Paris les plus grands soins. Je n'en sais pas plus et j'attends une lettre. »
(1) Jean-Bernard- Victor Ladey, né à Dijon le 4 novembre 1803 ; — professeur suppléant à la faculté de droit avec dispense d'à^'c, le 30 juillet 1827; — titulaire le 18 mars 1831 : — doyen de la faculté de droit de Dijon, le 28 septendjre 1856 ; — mort à Dijon, le 11 janvier 1879.
(2) Ktlmond Boissard,- dont le père était magistrat à Dijon, naquit dans cette ville en 180i; il fut nonuné ju2:e suppléant à Vassy en 1827 ; — président de (Ihambre à Dijon en 1868 ; mnnrul en 1871 .
Les 'ettre ; d3 M. Ladey à M. lîoissard furent remises par M"i^ Boissar là M"ii! Ladey peu de temps après la mort Ce son mûri. Lacordaire brûlait toutes les siennes.
Lacordaire à Ladey
« Paris, 7 décembre 1822.
« Mon ami, je prends la plume avec un sentiment de tristesse qui ne m'a pas quitté depuis que j'ai reçu la lettre. Avant de l'ouvrir , je m'attendais à des reproclies, mais à des reproches qui me feraient encore plaisir et où je ne verrais que la sollicitude de l'amitié. Je l'ai ouverte en me réjouissant d'avoir quelqu'un au monde qui m'écrivît deux fois pendant que je ne lui écrivais pas une seule.
« Je t'écris du sein de mes lares domestiques, c'est-à-dire de ma chambre. Elle est petite, mais agréable.
« Nousy pourrionstenir cinq. Foisset(l), Lorain(2), Boissardet toi. Ce serait une chambre remplie à la façon deSocrate... La fenêtre donne sur une vaste cour bien aérée. Enfin, ma coquille me plait et c'est un grand point.
« Tu en seras quitte aujourd'hui pour cette
(1) Théophile Foisset, ne à IMigny-sousBcaune, jug-e auditeur au trihiinal de Louhans en 1828, conseiller à la cour de Dijon en 1830, mourut en 1873.
(2) Prosper Lorain, m; à Màron en 1799. fut nommé doyen de la faculté de droit de l>ijon; mourut à Paris en 1848.
description. Je ne veux pas le bourrer de sucre et de dragées comme Vert-Vert, après l'en avoir privé si longtemps. Nous causerons plus tard de Paris, desconnaissancesque j'y ai faites, de celles qu'on me procurera, de mon travail, de mes projets. La matière ne manquera jamais à nos entretiens. Tu me parleras de ce que lu fais, de ce que font nos amis, de la Société d'E tudes.
« Si, je solliciterai le titre de correspondant! Ah! ils ont douté de moi! ilsontdouté de moi !... Dis-leur que je suis bien puni... Je vais écrire à Lorain, à Foisset, à Boissard. Quand tu verras Gouget (1), dis-lui bien des choses de ma part et présente mes respects à ton père (2) ; toi, je t'embrasse de bon cœur.
« H. Lacordaire. »
(!) Gustave Gouget, reçu avocat à Dijon en 1826, mourut en 1881.
(2) Lacordaire avait eu I\I. Ladey père pour professeur lorsqu'il faisait son droit à Dijon.
Prosper Lorain à Victor Ladey (1)
« Màcon, 18i2.
(( Je l'écris celle leltre dans un de ces momenls où l'on se réjouil de pouvoir se compler un ami de plus.
« Que la lellre m'a fail de bien ! Que lu es meilleur, mon cher Yiclor, lorsque lu rejettes ton léger masque de folie. Je l'estime digne d'aimer et d'être aimé. Ne veux-lu pas que je le ressemble? Comme je te préfère à Lacordaire 1 Je me suis sincèrement affligé de son absence, je m'en afflige encore. Je crois même qu'il m'aimera un jour. El pourtant ce jeune homme-là n'est pour moi qu'une énigme. Il médisait un jour que personne ne le connaissait. Comme il me l'a bien prouvé 1 Toi, mon ami, tu ne blesseras pas mon cœur. »
(l) Aprt--; la m3rl de Pro^psr Lorain, sa famille envoya la plus grand,i partie de sas letlrcs à MM. roissel et Ladey.
Prosper Lorain à Victor Ladey
« Màcon, 1822.
« Tu ne m'as pas compris dans ce que j'ai hasardé sur Lacordaire. Je ne t'ai point déclaré que j'ajournais mon attachement sur lui. Je crains seulement qu'il n'ajourne son amitié pour moi. Tu sauras un jour que, dans certaines circonstances de mécontentement ou de malheur, on va quelquefois jusqu'à douter du cœur de ses amis. Ne me fais jamais douter du tien, mon bon Victor, je t'en conjure. »
Lacordaire à Ladey
« 31 décembre 1822.
« Mon cher Victor,
« J'attendais la lettre avec impatience et je commençais à être mécontent. Si elle a été longue à venir, elle m'a du moins dédommagé.
« Tu me demandes si mes affaires vont bien. Très bien, mon ami. M. Guillemin vient d'acheter le cabinet de M. Loiseau, avocat à la Cour de cassation, et une élude plus vaste et plus belle s'ofl're à moi. J'ai maintenant trois affaires entre les mains ; une qui sera plaidée en audience solennelle et plaidée par moi. C'est une question d'étal magnifique. Il s'agit d'un fils naturel de la belle-sœur du prince de Wagram. Une autre contre quatre huissiers que j'accuse de faux en écritures publiques, une troisième contre un usurier de Langres et qui présente de belles questions de droit. I']nrin,je suis content^ je me porte à merveille el je travaille de toutes mes forces.
« Adieu, mon ami. je l'aime et je l'embrasse.
« Henri. »
« Bien des choses à Boissard, rappelle-moi au souvenir de M. Daveluy (1). »
(1) Amcdée Daveluy, professeur de rhétorique au lycée de Dijon, nommé ensuite directeur de l'école française d'Alhînes
Lacordaire à Ladey
« 29 janvier 1823.
<( Mon cher Victor,
« Tu me demandes quelques détails sur mes études et sur les causes dont je suis chargé... Outre celles dont je t'ai déjà parlé, je suis chargé de bagatelles qui occasionnent des démarches de ma part, me mettent en contact avec les hommes et m'apprennent à les connaître. Dans l'affaire de succession, je ferai un mémoire, mais il faut que tout cela ait le temps de marcher. Songe que je n'habite Paris que depuis trois mois et que les procès ne vont guère vite. J'ai eu du bonheur d'être adressé à M. Guillemin, il est d'une bonne volonté sans égale pour moi.
« J'entre vendredi dans une conférence de jeunes avocats qui se tient au palais de justice. C'est plus pour faire des connaissances que pour l'instruction à en tirer. Nous avons les conférences générales présidées parle bâtonnier, cela est pou intéressant ; le soir, je travaille chez un avoué.
« Est-on pour la guerre ou la paix, à Dijon ? Le roi vient de décider à peu près la question dans son discours aux Chambres.
« Adieu, mon ami, écris-moi.
« Henri. »
P. S. — (( Lorain me demande mon analyse de Wolff. Je ne sais ce que j'en ai fait, je n'ai jamais eu le courage de conserver mes productions. »
Lacordaire à Ladey
« Paris, 18 mars 1823, minuit.
« Mon ami.
(( L'horizon s'éclaircit de plus en plus et je vois arriver avec une joie bien vive le moment où nous allons nous jeter tous trois dans les bras l'un de l'autre. Je te devrai ce bonheur, mon cher Victor . puisque c'est toi qui m'as éclairé sur le caractère de Lorain avec une franchise et un désintéressement dignes d'un cœur aussi noble que le tien.
« Sans doute sa correspondance aimable et spirituelle, les sacrifices nombreux que son amour-propre a faits à l'amitié, sarare persévérance, toutes ces choses ont touché mon âme et l'ont insensiljlemenl rapprochée de la sienne ; mais tu as conlribiio beaucoup à détruire un reste de préventions. Oui, tu m'as fait le plus beau présent qu'un homme puisse offrir à son semblable et mon cœur reconnaissant r.e l'oubliera jamais.
« Nous parlions à l'inslant de la constance de Lorain. Voici ce qu'il m'en dit dans la
lettre qu'il vient de m'écrire : <' Je trouvai un (( charme secret dans les résistances que lu « opposais à mon amitié, car rien n'est perdu « pour la justice ; je savais que tu deviendrais « juste et que tu trouverais, dans tes erreurs <( mêmes, une nouvelle raison de me rester atu taché. »
« Cette lettre m'a causé une satisfaction d'autant plus vive que j'avais écrit à Lorain quelques jours avant de la recevoir et qu'ainsi l'expression de mes sentiments n'a point été provoquée par l'épanchement des siens. Il y a dans le tour que prend cette affaire quelque chose de sérieux et d'imprévu qui me charme. J'ai tant de choses à vous peindre, à vous confier que j'attends avec une espèce d'impatience le jour où commencera l'ère nouvelle de notre réunion.
a Adieu, mon ami. As-tu passé ta thèse ? Je croyais que c'était une affaire terminée. Pour peu que cela dure, tu seras docteur à cinquante ans ; c'est une espérance qui console...
« Bonsoir.
« Henri Lacordaire. »
Déjà se dessine un des aspects du caractère et de la nature de Prosper Lorain. C'était, dit
M. Foisset (Ij, une belle intelligence, singu- Uèremenl pénétrante, extrêmement étendue et flexible, mais dupe de la finesse même, de la ténuité de ses aperçus, et, si j'ose le dire, trop éprise de cette maxime que : la vérité est dans les nuances. Il n'en a pas moins été jusqu'à la fin un des plus intimes familiers de Lacordaire et il en était digne. »
Théophile Foisset, après avoir terminé à côté de Lorain ses études à Cluny, vint commencer, avec lui, son droit à Dijon. Déjà lié avec Lacordaire, Ladey et Boissard, il leur fit connaître son ami et tous les cinq formèrent ensemble celte franche intimité que nous allons pénétrer.
Prosper Lorain suivit, non moins brillamment que V. Ladey, la même carrière. Pendant les vacances il se rendait soit à Màcon, sa ville de naissance, où les siens jouissaient d'une belle position sociale, soit à Chazoux, habitation d'été où nous retrouverons souvent ses amis de jeunesse. .Mais au moment dont nous parlons, Victor et Prosper se trouvaient à Dijon, préparant ensemble l'épreuve du doctorat.
Ladey, moins actif à l'étude, mais supérieu-
(l) Vie (la P. Lacorilaire, l'^"' volume.
rement doué du goùl le plus sûr en matière de littérature et d'art, avait cette sensibilité un peu paresseuse de la vie qui n'en est pas la jouissance et que connaissent seuls les esprits et les cœurs exquis, ses pareils. Celte tendance, résultat d'une certaine faiblesse physique , n'excluait pas en lui le courage, le courage de l'amitié particulièrement. Mais une pointe d'indépendance et d'ironie, une rêveuse inquiétude de perfection, une nuance de trouble, lui donnaient la tentative de se dérober au lieu de produire comme l'auraient voulu ses amis.
Dans ce groupe choisi de jeunes hommes de vingt ans, le travail, le culte du vrai et du beau, la dignité de la vie et l'élévation des idées étaient en honneur, et si Victor Ladey s'y annonçait l'érudit au langage élégant, Edmond Boissard, futur magistrat, y apportait la mesure et la justesse d'une nature aussi droite que bienveillante.
Tous deux trouvaient auprès de leurs pères, liés eux-mêûies d'une élroite amitié, un brillant et honorable milieu. Chez l'ancien bâtonnier comme chez le président de Chambre Boissard, se réunissait l'élile de la magistrature, du barreau et de la société dijonnaisc.
Victor était en outre la joie d'un foyer sans mère que le deuil, la souffrance non moins
que l'âge de M. Ladey rendaient plus cher à son dôvouemenl filial. Cependant le père et le fils convinrent ensemble, non sans tristesse, qu'un exil à Paris s'imposait. Quitter son père et sa maison, c'était arracher au vieillard son dernier bonheur et le priver du rayon de soleil glissant sous son toit. — Pour Victor^ quelle alternative? la raison parlait et le cœur plaidait. Il s'en ouvrit à Lacordaire.
Lacordaire à Ladey.
« Paris, 16 avril 1823.
« Tu me demandes conseil, mon cher ami, sur une proposition qui l'a été faite par ton père^ et que tu as repoussée par des motifs qui font honneur à ton caractère. Autrefois, mon ami^ les jeunes gens ne songeaient pas à l'avenir comme nous et se reposaient sur leurs parents du choix de leur destinée. Mais puisque nous avons pris sur nous ce noble fardeau, puisque nous voulons nous-mêmes chercher le rameau d'or qui doit nous ouvrir une route encore inconnue, il faut, dans notre conduite, beaucoup de mesure et de prudence et néanmoins savoir saisir le mouvement favorable. Il n'est pas donné à tous de s'emparer de leur sort comme l'aigle de sa proie, mais il faut du moins veiller et ne pas s'endormir, de crainte que le bonheur ne nous effleure avec ses ailes brillantes pendant notre sommeil et que nous ne puissions ouvrir les yeux à temps pour lui arracher une plume.
« Je vais donc causer avec loi sur ta position
DIJO.N-l'ARIS 1»
telle que je la connais et te dire la vérité, sans déguisements.
« Je doute que tu fasses jamais une étude approfondie du droit, situ ne dis pas adieu pour quelque temps aux tours de Saint-Bénigne et de Saint-Michel ; les connaissances, celles de ton père te donnent des dissipations trop fréquentes ; une fois que tu as été dérangé tu ne te remets pas facilement au travail et il suffit d'un déjeuner ou d'un dîner pour le voler ta journée. Tu m'as dit ces choses toi-même et je ne fais que l'ouvrir les richesses que tu as cachées dans mon sein.
« Dès Tannée dernière tu senlaisque tu avais besoin de changer de place et de venir respirer l'air de la capitale. Ici je pourrais te faire un portrait enchanteur de celte ville, mais je cherche à l'éclairer et non à l'éblouir.
« J'examine les choses froidement comme je l'ai fait pour moi-même et les mêmes raisons doivent te décider aussi. Je sais que ton père ne se passera qu'avec peine de la présence et de tes soins; mais enfin tu ne crains plus pour sa sanlé et la satisfaction qu'il éprouvera de voir ses vœux remplis et la route élargie pour loi compensera le vide laissé autour de lui. Mon cher ami, si les pères jouissent de près, ils jouissent aussi beaucoup de loin.
« Enfin réfléchis sérieusement à loul cela et remets à Lorain la lettre ci-jointe :
« Mon cher Lorain, donne-moi le bras et faisons ensemble un tour de promenade pour causer de ton voyage. Je voudrais pouvoir mettre unlitdeplus dans machambre, mais c\'st une chose aussi impossible que de mettre deux poulets dans un œuf. Tu logeras dans mon hôtel ; je me suis arrangé avec le portier pour une petite chambre oîi tu passeras la nuit, et pendant le jour mon trou sera ton trou. Deus tims, deus meu3.^ ge}u tua^ genfi mea. Ecris-moi le jour de ton départ et annonce-moi la diligence que tu ajras prise et la rjute qu'elle tient, afin queje n'aille pas d'un côté tandis que tu arriverais d'un autre.
« Le Mont-Blanc! le Mont-Blanc ! Pourquoi me raj»pelles-tu la Suisse ? ô dulces Argos ! Mon cher Ladey, je ne puis songer à cette contrée chirmante, à ces lacs, à ces vallées, à ces monlagnes, à ces glaciers, à ces chutes d'eau, à ces chanls harmonieux que j'ai enlendussortir delà bouche de quelques Helvétiennes, h. ces fatigues si douces, à ces repas si simples assaisonnés parla faim, à cette nuit du mont Highi, à tant de choses, je ne puis songer à la Suisse sans èlre triste de ne plus h voir, sans espérer la revoir un jour avec vous. 0 m:s amis ! N'y
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allez pas sans moi ; que je puisse vous dire où je me suis arrêté deboul, où je me suis assis, où j'ai rafraîchi mes pieds dans un torrent, où j'ai été lieureux de vivre !
« Je devais plaider aujourd'hui une cause civile. El!e a été remise à huitaine. J'en plaide une autre le 18. Ce ne sont pas mes belles affaires.
« Excusez-moi auprès de Boissard. Bien des choses à Abord (1); je n'ose pas lui écrire depuis qu'il trouve mes billets trop symétriques. Je l'aime pourtant. Ne m'oubliez pas auprès de M. Daveluy.
« Heinri. »
(I) Nommé substitut à Lani>Tes en 1826.
Lacordaire à Boissard.
c Paris, 17 avril 1823.
« Il y a longtemps, mon cher Edmond, que mes lettres ne sont venues te trouver dans Ion humble tourelle (1), mais ne juge pas mon amitié par le nombre de mes lettres. Mille circonstances ont enchaîné ma plume.
« Je pense'que ton coin solitaire est toujours pour Ladey un rendez-vous plein de charmes, que de temps en temps vous vous disputez sur la religion et la politique, après quoi vous jouez en silence'une partie d'échecs.
« Nous voici dans un beau moment pour la politique et tandis qu'en Espagne nos armées décident le sort du monde, nous autres, Athéniens casaniers, nous pouvons nous aborder sur la place publique en nous demandant qu'y a-t-il de nouveau ?.. . Nous assistons à un spectacle qui fixera les yeux de la postérité. L'Eu- •rope monarchique est placée entre l'Espagne et la Grèce et son sort dépend de la France. Si nous sommes vaincus, la révolution poussera
(i) M. Boissard père habitait, rue Berbisey, rhôtel Sassenay, aujourd'hui hôtel d'Hennezell; — son fils occupait une tourelle dépendant de l'habitation.
du haut de l'Escurial un cri terrible qui sera répété à Paris, à Turin, à Naples, à Bruxelles, à Berlin, à Varsovie, et qui nous sera renvoyé depuis Corinthe plus fort et plus menaçant. Les mines sont toutes préparées et n'attendent plus que rélincelle qui doit les enflammer.
« Je sais que tu ne crois pas à cela ; mais, mon cher, en morale comme en physique, les éléments tendent à se mettre en équilibre: souviens-toi de ce que je le dis. Il faut que l'ordre périsse partout s'il périt sur un point. 0 Rome ! 0 mon pays !
« Les séances de la Société d'Études sontelles brillantes? On m'a dit qu'Abord en avait été nommé vice-président ; dis-lui que je l'en félicite, mais que je ne le félicite pas sur l'exactitude avec laquelle il répond aux lettres que des gens aimables lui écrivent. Voilà plus de sept mois qu'il me doit une réponse et en vérité c'est prendre un terme un peu long. Il faut faire payer le plaisir, mais non pas trop cher. Je suis sûr qu'en lisant ce petit paragraphe il se mettra à rire comme un fou en disant : ce sacré Lacordaire? il est toujours drôle !...
« Henri. »
2i LACORDAIRE
Lacordaire à P. Lorain
« Paris, ce 22 a^Til 1823.
« Encore quelques jours, mon cher ami, et je le verrai, et j'entendrai ta voix et nous serons ensemble. Hélas ! il est dans cette vie de bien tristes moments ; mais il en est d'autres qui font oublier les peines passées et qui donnent la force d'attendre l'avenir. Je jouis déjà de ta présence. Si je rencontre quelque chose qui me fasse plaisir à voir, je me dis à moi-même : il verra toutes ces choses. Je visitais il y à deux jours le jardin des Plantes et le pont d'Ausler litz pour me préparer à te les montrer. Les arbres se couvrent de feuilles, les fleurs entr'ouvrent leurs boutons, les gazons charment les yeux par la fraîcheur de leur verdure, le printemps avec toutes ses grâces attend que tu viennes. Et moi, mon ami, j'attache tout mon bonheur à ce voyage. Mon âme a besoin de communiquer avec la tienne. Songe que nos derniers adieux datent de huit mois et que no us nous embrassâmes alors avec l'espérance de nous revoir bientôt...
« Victor viendra-l-il avec loi? Ce cher ami le désire de toutes ses forces, mais il craint de
DIJON-PAHIS M
laisser son père seul et c'est là un lien puissant. S'il ne vient pas ce sera son tour de nous écrire à tous deux dans une même lettre. De notre •ôté nous lui écrirons souvent et je veux que nos lettres soient datées du parc de Versailles, du parc de Saint-Cloud, du bois de Boulogne, etc. Nous en tracerons une sous le cèdre du Liban que Jussieu apporta dans son chapeau et plaça de ses mains au jardin des Plantes.
»< Mon ami, dans ta dernière épître tu me demandes si tu ne me gêneras pas. Tu me parles de ta discrétion qui te gardera d'abuser de ma complaisance. Eh! Prosper, pourquoi tant de précautions?... Quand deux amis se donnent le bras, l'ennui et la gêne s'en vont bien vite.
« Adieu. Tu ne trouveras rien dans ma lettre. J'ai voulu t'écrire pour t'écrire. C'est un besoinquej'éprouvais, je l'ai satisfait... A Paris. . . « Bonsoir Victor.
« Votre Henri. »
« A Paris, à Paris, » répétait Prosper, entraîné par le mouvement de son cœur plus encore que par l'appel de son ami. Un matin il quitta les rives de la Saône et la maison où sa mère et sa sœur lui faisaient un intérieur très doux. 36 heures après il tomba dans les bras de Lacordaire.
Prosper Lorain à Victor Ladey
« Paris, 7 mai 1823.
« Paris est une ville maudite pour les correspondances de l'amitié, mon cher Victor. A peine a-t-on le temps de dormir et de manger. Comment veux-tu qu'on y trouve le temps d'écrire? et je t'écris pourtant !
« Il est impossible que quelques lignes pressées te donnent la moindre idée des beautés et des difformités de la capitale. C'est un immense contraste plein de nuances. Tu n'imagines pas avec quel bizarre étonnement on rencontre, resserrées en un[même point, la misère et l'opulence, l'ignorance et l'instruction, l'élégante décence des formes et la corruption des cœurs, enfin tout ce qui peut faire hésiter l'honnête homme à nommer Paris le centre de la civilisation et des bons usages, ou le séjour infernal du vice et de toutes les afflictions de l'esprit humain. Aucun quartier, aucune rue, aucun endroit n'est exempt d'un mélange inouï de grandeur et de bassesse qui n'élève jamais le cœur assez haut pour ne pas le laisser retomber dans d'amères réflexions.
« Nous avons visité Versailles et les deux Trianons. Les appartements sont surchargés d'or, de tableaux et de fresques, la chapelle surtout ; nous avons vu les grands bois, les belles eaux, les statues, cent bassins tout on marbre m'ont laissé un sentiment vague de tant de beautés et le désir de les revoir.
(( Lacordaire, Daveluy et moi, nous étions à la fois harassés de chaleur, de poussière, de sommeil et de faim. Nous nous sommes tous trois endormis dans la grande allée du parc, appuyés contre un arbre , et les cris de 20.000 personnes n'auraient pu nous réveiller.
« Enfin, lassés de tout, même d'admirer, après avoir curieusement remarqué les lieux devenus célèbres par la Révolution, la fameuse orangerie, la salle des gardes, les appartements de la reine, le balcon où elle se présenta au peuple le 5 octobre, nous sommes rentrés à Paris sans avoir pu trouver à dîner à Versailles et le plus indispensable sommeil a terminé une journée telle qu'un homme comme moi n'en supporterait pas huit sans mourir. Nos courses ont réduit Lacordaire aux dernières extrémités et Daveluy est resté hier au lit jusqu'à quatre heures du soir. J'ai traîné le misérable Henri au jardin des Plantes; nous avons bu deux tasses de lait tout près du fameux cèdre
as LACORDAIRE
du Liban. De ce pas, je vais visiter le musée du Louvre ; j'ai déjà vu la galerie du Luxembourg. Je ne te décris ni les jardins, ni les édifices, ni les spectacles.
« Adieu. Nous parlons de toi à tous les instants. Nous manœuvrons des projets; nous détruisons pour bâtir, Tamour-propre s'en trouve bien, l'amitié n'en va pas trop mal... Je t'en voudrai beaucoup si à mon retour tu n'es pas avocat... Je t'aime mille fois mieux que Paris, ce qui ne veut pas dire que je n'aime pas Paris. Dis à Boissard que si je ne lui écris pas, c'est parce que je n'en ai pas le temps. Embrasse Abord. Dis-moi tout ce qui se passe à Dijon. Foisset a-t-il grandi (1)?
{( PrOSPER. ))
Dans la même lettre, Lacordaire écrivait à Ladey :
« Il faut que je t'aime beaucoup pour que mon amour-propre se résigne à jeter, à côté des phrases spirituelles de Lorain, quelques mois insignifiants. Prosper a d'ailleurs payé ma dette en te peignant, après une semaine de séjour à Paris, ce que 6 mois d'expérience ne m'enhardissaient pas encore à te décrire. Que
(1) Th. Froisset avait une taille très au-dessus de la moyenne.
me reste- l-il donc à faire puisqu'il m'a \o\é loul à la fois, et mon sujet et mon papier, si ce n'est à le promettre qu'une autre fois ce sera ton Henri qui commencera l'épître et cette autre fois est bien proche, mon cher exilé.
« Adieu. Lorain l'aime mille fois mieux que Paris, el je l'aime en raison inverse de la longueur de ma lettre.
« Henri. »
30 LAGORDAIRE
Lorain à Ladey
« Paris, 28 mai 1823.
(c Je ne le dirai presque rien de Paris. J'ai vu l'abbé Gerbel (1),M. de la Mennais, le trône et la chambre du roi, mille autres choses encore que je ne dis point aux faiseurs de thèse qui se laissent écrire deux grandes lettres sans y répondre.
« Prosper. »
(i) L'abbé Gerbet correspondait avec Lacordaire lorsque ce dernier habitait Dijon, au sujet des travaux de la Société d'Etudes dont il faisait partie par affiliation.
LAGORDAIRE AVOCAT :)l
Lacordaire à Ladey
u Paris, 3 juin 1823.
(K Ah! ça, mon cher Victor, sais-tu que je t'en veux heaucoup et pour bien des raisons : de quoi t'avises-tu de devenir aussi muet que les oracles du paganisme après la venue du Messie ? T'imagines-tu que la lettre vivante que tu m'as envoyée te dispense de mettre mon nom sur une adresse et justifie ta paresse peu amicale ?
« Faisons la paix et causons. Lorain te dira bien des choses qu'il serait trop long de t'exposer. Mais ce que je dois le dire commeami, comme attaché à ton bonheur, c'est que le moment est venu pour toi de te mettre à ta place et que tu ne peux y parvenir que par le travail. Quand je songe que tuas perdu cette année à faire ta thèse, que te voilà en arrière d'une session de stage, je suis épouvanté de Ion insouciance. Une année !... et nous ne vivrons peut-être pas trente fois ce période de temps! Tu as de l'amour-propre, tu en aspeutêlre plus que tout autre et tu nesais lenourrir que par le sentiment intérieur de ce que tu vaux lorsque les circonstances te sont si favorables.
lorsque de toutes parts l'amitié s'empresse de te tendre la main, lorsque tu n'as qu'à vouloir pour que les anges et les archanges te défendent contre l'aspic, et le basilic...
(( Mon ami, jette les yeux autour de toi ; vois Lorain, Abord, Boissard, Lacordaire, destinés à former une union durable basée sur des rapports d'esprit, de cœur et de position. Quels beaux plans nous avons faits : et moi, mon vieux camarade de collège, mon ami, mon Victor, moi qui reviens au mois de novembre !... Silence ! Toi et Lorain vous devez seuls savoir ce secret, jusqu'au jour oîi je croirai convenable de l'annoncer. Pourquoi? Comment? Ah!
Prosper le dira tout cela. Sois fou de cette nouvelle, je te le permets.
« Je te renvoie notre Prosper bien fatigué, bien rassasié delacapitale. Qu'il ne la regrette pas à Dijon. Faites-lui une vie douce. Aimez-le, aimez-moi.
« Henri. »
Lorain à Ladey
( Paris, le- juin 1823.
« Je suis en voiture, mon ami, c'est-à-dire j'y monte mercredi matin...
« Que de choses nous avons à nous dire, toi et moi. Combien d'amis verrai-je à l'arrivée ? Abord, Boissard ne t'accompagneront-ils pas ? Je m'en remets à leur zèle et les embrasserai de bon cœur; toi, je t'embrasse dès à présent.
« Prosper. »
Lacordaire à Ed. Boissard
« Paris, 3 juin 1823.
« Lorain me quille, mon cher Edmond. Me voilà de nouveau livré à une solilude profonde au milieu du bruil el de la foule. Il est venu seulement me créer des souvenirs dans la capitale, allacher son nom à des lieux auxquels ce charme manquait pour moi, m'apporter tout Dijon dans Paris.
« Nous avons parlé ensemble de bien des choses. Il te racontera cela. Nous nous sommes beaucoup promenés. Nous avons rendu visite à M. Tabbé Gerbet, qui nousa introduits près de M. de La Mennais.
« C'est un homme petit, sec, d'une figure maigre el jaune ^ simple dans ses manières, tranchant dans ses discours, plein de son livre. Aucun trait n'indique en lui ce qu'il est^ ne révèle son génie. Il n'a de remarquable que cette sécheresse de corps qui faisait que César se défiait de Brulus. Qu'on place M. de La Mennais dans une assemblée d'ecclésiastiques, avec sa
LACORDAIRE AVOGAÏ 85
redingote brune, sa culolle courte, et ses bas de soie noire, on le prendra pour le sacristain de l'église.
« Adieu, mon cher Edmond. Écris-moi. Souvent nous avons pensé l'un à l'autre, car les rapports qui existent entre nous ne sont pas de nature à s'effacer par une distance de soixante lieues ; en amitié il n'y a pas d'antipodes.
Lacordaire à Ladey
« Paris, 14 juin 1823.
« Oui, mon cher Victor, tu as trop tardé à me parler de toi, de Lorain, de Dijon, de tous nos amis et après avoir tardé si longtemps, tu m'as trop peu parlé de tout ce qui m'intéressait, de tout ce qui me faisait désirer ta lettre. Et quand je dis ta^ la part de Prosper est comprise dans ce y/vî^^^/ieramical.. Jene fmiraispas si je voulais te dire tout ce que tu ne m"as pas dit et je ne puis t'excuser qu'en supposant que la pensée de mon retour a tellement occupé ton âme qu'il n'y estpoint resté de place pour d'autres idées.
« Venons à ce projet plus désiré qu'espéré. Mon ami, je ne doute pas que je réussirais à Paris. J'y ai fait en sept mois pi us que d'autres en trois ans et hier encore, où je plaidais pour la troisième fois dans la même affaire, j'ai été entendu avec plaisir. J'ai remarqué au palais des yeux attachés sur moi et je sens que l'on dirait bientôt : c'est un jeune homme qui donne de belles espérances.
« Ces plaidoiries dans une affaire importante
m'ont fait grand bien. J'aisenli qu'avec de l'expérience je pouvais devenir bon avocat. Ce qui m'a satisfait, c'est ma facilité pour la parole, ma tranquillité et mon sang-froid... A peine suis-je levé que je me sens à mon aise. Je suis donc persuadé qu'avec le temps et le travail je parviendrais à me faire une réputation à Paris, d'autant mieux que si je voulais y demeurer j'attacherais plus d'importance à cultiver des liaisons qui pourraient m'être utiles.
(( Une foule de considérations me fait préférer la ville où j'ai passé mes premières années. C'est là que demeure ma famille, ma mère qui m'a toujours beaucoup aimé, qui a retrouvé en moi quelque chose des traits et du caractère d'un homme qu'elle et nous avons perdu trop tôt et qui s'est toujours nourrie de l'espérance de m'avoir pour appui de sa vieillesse. Si je reste à Paris, je l'entraîne avec moi dans ce cercle immense qui ne peut convenir qu'à celui qui n'a encore touché que quelques arrhes de l'existence et qui a tout son avenir devant lui. Je l'arrache à des liaisons anciennes, à des habitudes formées et je la jette dans un monde nouveau où elle sera nécessairement isolée par la nature des choses et son peu de fortune. Moi aussi je m'enlève à des connaissances toutes faites, à des amis qui me promettent une
vie heureuse, peut-être à une sorte de réputalion qui est plus en espoir qu'en réalité, mais qui est déjà présente par anticipation et dont le charme a lieu de me séduire, puisqu'il soutient mes forces. Et, te le dirai-je, mon ami, le gouffre oii je vis pèse sur moi de toute sa profondeur, il me semble qu'on y respire un air empoisonné • Il y a dans mon âme beaucoup de simplicité et de bonne foi, peut-être même de la naïveté et sous tous ces rapports ce paysci me convient mal. Ne vivant pas sous les yeux du public au milieu d'amis toujours prêts à me donner de bons conseils, ne puis-je pas m'y corrompre et perdre tout ce qu'il y a de beau en moi? Car l'esprit n'est rien, il n'y a de grand sous le soleil que l'âme de l'homme. Puis il me faudrait renoncer à posséder de vrais amis, car ici la chaleur de l'amitié se mesure sur la distance qui nous sépare.
« Or, dis-moi, peut-on vivre heureux dans ce tourbillon qui dévore les plus doux sentiments de la vie et qui ne vous donne en échange qu'une fumée qui se voit d'un peu plus loin? Et le bonheur doit-il être compté pour peu de chose lorsqu'il est question de prendre un parti ? Tout bien pesé, je retourne vers mes pénates... Je veux respirer l'air que respirent tous ceux que j'aime et je dis à la gloire qui
siège à Paris : Vous ressemblez à 'vos filles du Palais-Royal ; vos faveurs sonl 1res chères, le plus beau des ornemenls vous manque, la pudeur, et si je vous approche de près je vois sur voire visage du fard et des mouches.
<( Je reviens donc, mais à quelle époque ? Rester ici deux à trois ans, c'est priver ma mère de moi pendant un long espace de temps. En revenant dans la première quinzaine de novembre, j'aurai fait un an de séjour à Paris et certes mes moments n'auront pas été perdus; j'ai suivi un barreau remarquable, j'ai pris une certaine teinture des affaires, j'ai plaidé assez souvent pour un jeune homme de vingt et un ans qui n'a pas même le droit de plaider. Ma pensée s'est agrandie au centre de la civi lisation européenne ; je me suis détrompé de beaucoup d'illusions et peut-être en avais-je un pressant besoin. Mon voyage m'aura vieilli de trois à quatre ans et je rapporterai au milieu de vous un cœur toujours le même, un esprit toujours aussi vif et cependant plus mûr.
« Lorsque je suis parti, j'ignorais moi-même si je me fixerais à Paris et je n'en avais qu'un désir vague qui ressemblait trop à un chatouillement del'amour-propre pour être un dessein réfléchi,
« Dans cinq mois, je l'embrasserai : dans
40 LAGORDAIRE
cinq mois ! Victor ! je les emploierai à acquérir des connaissances en procédure, je vais suivre plus assidûment le barreau et me mettre à même de reprendre parmi vous ma place accoutumée. Tu me l'as faite trop belle, cette place, mon ami, et par cela même que j'ai plus de facilité qu'un autre, je mérite plus de rigueur. Cela n'est pas de la modestie; tu sais que je ne suis pas modeste, c'est l'expression de ma pensée.
« Bon Dieu! Tu ne comprends pas mes vues, tu ne vois pas pourquoi je veux garder le silence sur mon retour. Veux-tu que maman l'apprenne par des bouches étrangères? Es-tu fou ? et d'ailleurs à quoi bon parler de ce retour cinq mois d'avance? Si on en parle déjà, il semblera que je ne sois resté que sept mois à Paris et que j'ai employé le reste à m'amuser. . . Mais tu n'as pas le sens commun... ; en parler, ce serait me désobliger .
« Bonsoir, mon ami. As-tu passé ta thèse ? Sommes-nous confrères? Jeferaimondoctorat.
Ah! Ah! Je l'embrasse.
« Henri Lacordaire. »
LAGORDAIRE AVOCAT 41
Lacordaire s'était fait au barreau de Paris une place unique. Les maîtres de la tribune, Berryer et Séguier, Técoutaient, le jugeaient; ses confrères plus jeunes l'entouraient de sympathie et d'une singulière estime. « Il était, dit l'un d'eux, simple quoique très fort ; loyal et bon, sans fatuité aucune. »
Si courtoises et flatteuses qu'elles fussent, ces relations ne le contentaient pas : des biens plus fondés, tels que la présence de sa mère, l'affection de ses amis, lui semblaient seuls désirables. Son insatiable besoin d'action s'alimentait de ces désirs, de ces attentes, mais la main de Dieu le travaillait déjà plus profondément qu'il ne le soupçonnait lui-même.
Lacordaire à Ed. Boissard
« Paris, 27 juin 1823.
« Mon cher Edmond, tu m'écrivais il y a deux mois : <i Je regrette que tu ne sois plus ici ; nous nous sommes assez connus pour sentir que quelque chose de plus intime se fût encore établi entre nous. »
a Veux-tu que je te parle avec franchise ?... J'ai commencé à vivre plus près de toi à l'époque où tu t'es lié avec un homme qui t'a bientôt dominé. Cette abnégation de toi-même me pesait singulièrement, à moi qui suis fier et qui me serais cabrécontre une idée qu'on aurait voulu m'imposer. Cela m'était d'autant plus pénible que je remarquais en toi un esprit libre et assis sur ses propres bases, que tu étais capable d'avoir une existence morale qui te fût personnelle, ta propriété noblement acquise et fièrement défendue. Ne vois-tu pas, aujourd'hui, que ce qui profite le mieux c'est ce qu'on fait soi-même, ce qui sort de son propre fonds; ce sont les fruits qui croissent sur l'arbre et non pas ceux qu'on y attache.
« Aujourd'hui que tu as secoué un joug qui
LAGORDAIRE AVOCAT 43
pesait à tes amis comme à toi, que ta liaison avec des hommes que j'aime du fond de mon âme est devenue de Fintimité et de l'amitié, que peut-être les sentiments que tu avais pour moi se sont accrus par une connaissance plus approfondie de mon caractère, je te parle avec la franchise et la conscience d'un ami. Tu es digne de comprendre que je te donne un gage sacré de mon sincère attachement.
« Aujourd'hui,je t'annonce mon retour pour le mois de novembre prochain... Oui, mon cher Edmond, pour novembre I. . . Tiens, faismoi l'amitié d'être plus content qu'étonné et donne-moi un coup de main sur l'épaule. Tu devines sans peine la raison de mon retour ; lors même que tout ne m'attirerait pas à Dijon , ma mère, qui est là toute seule, après avoir passé vingt ans de sa vie au milieu d'une famille nombreuse, serait un motif plus que suffisant pour moi. Je lui ai écrit pour lui offrir de retourner près d'elle^ et, dans sa réponse, elle m'alaissé maître absolu de ma conduite, m'exposant avec une impartialité toute maternelle les inconvénients et les avantages de l'un et de l'autre parti. Mais c'est un devoir pour moi de ne pas abandonner sa vieillesse à la solitude et je dois me souvenir que je suis le seul de ses enfants à qui sa position permette ce devoir.
Sans doute, si mes frères ne se fussent pas éloignés successivement, j'aurais fait au barreau de Paris mon stage complet.
« Garde-moi ce secret que tu connais seul avec Ladey et Lorain. Je désire, avant de parler à personne de mon retour à Dijon, en informer M.M. Riambourg et Guillemin. Je t'embrasse de tout mon cœur avec une amitié que tu connaîtras mieux un jour.
« Henri Lacordaire. »
LAOORDAIRE AVOCAT 45
Prosper Lorain à Laiey, à Luxeuil
« Dijon, 23 juillet 1823.
« Boissard vient de me communiquer ta dernière lettre. Tes expressions m'ont fait de la peine. Pourquoi ta colère ou ta défiance le fontelles si souvent oublier mon amitié? Il serait trop fier de m'excuser et trop habituel de me plaindre... Si tu le venges de ceux qui t'aimenh que réserves-tu à les ennemis ?
« Prosper. »
Lacordaire à Ladey, à Luxeuil
« Paris, 29 juillet 1823.
« Te voilà donc encore une fois aux eaux de Luxeuil, mon cher Victor, et je viens te tenir compagnie dans ta solitude... Je songe sans cesse à notre réunion prochaine, à notre union intime, à nos travaux communs, atout ce qu'il y a de charme dans une vie active qui a pour but d'honorables succès partagés par de sincères amis. Nous ouvrirons ainsi notre carrière sous des auspices heureux, et il faut espérer que nous arriverons au bout en nous donnant toujours la main. Toi surtout, mon ami, tu as besoin de vivre avec d'autres, parce que seul l'insouciance te dominerait. Je ne sais d'ailleurs si ton caractère n'exige pas le frottement continuel de l'amitié, et je t'avoue que je ne comprends pas bien ta manière d'être avec Prosper. Peut-être a-t-il des torts, peut-être aussi te fais-tu illusion sur les droits que donne l'amitié. Mon cher, ils sont grands, mais plus ils le sont^ plus les devoirs qui en naissent sont étroits. Tu sais bien qu'en toute chose le devoir
LACORDAIHE AVOCAT 47
est en proportion du droit, puisque le droit qu'on exerce est un devoir rempli par un autre. Avec le système que tu suis, tu serais adoré par une femme et tu perdrais un ami. Je t'invite à relire le chapitre delà Bruyère inidulé du Cœur. Il est court et il est admirable. Je le relis souvent parce qu'il traite des rapports des hommes entre eux, des femmes entre elles, et des hommes avec les femmes : la société ou /e monde n'est que cela.
(( Adieu, mon ami, écris-moi le plus tôt possible. Parle-moi de tes promenades, des incidents qui arrivent aux bains^ des dames qui s'y trouvent, de la cour que tu leur fais. . . Ah ! mon Dieu, j'oublie que je parle à un sauvage, à un homme qui ne sait pas baiser au front une femme. Adieu, cher polisson.
« H. Lacordaire. »
Lacordaire à Prosper Lorain.
« Paris, 3 août 1823.
« Mon cher ami, pendant quela foule se précipite au Champ-de-Mars pour voir M"^ Garnerin s'élever dans un ballon au risque de se casser le cou, je me sauve du tumulte et de la poussière pour m'enfermer dans ma chambre et causer longuement avec toi. Dans ta dernière lettre tu me parles d'un succès obtenu par les vers de Ladey.
«Je suis enchanté que ce cher ami soit enfin noire confrère au barreau, à la Société d'Études et à la Basoche et j'ai l'espérance que nous allons enfin Tentraîner dans une vie nouvelle où ses talents pourront se mettre au jour. Il vient de recevoir ces jours-ci une lettre de moi et son héracliiisme se sera sans doute un peu déridé... J'aimerais assez que Victor eût vu, comme nous, la capitale afin que son imagination satisfaite ne se portât point trop vers ce pays qui est si grand de loin et qu'il y eût un rapport déplus dans nos destinées.
(i A l'égard d'Abord, je serais charmé qu'il associât ses espérances aux nôtres, non seule-
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ment parce qu'il est doué d'iieureuses qualités, mais encore parce qu'il a un caractère aimable, aimant, digne d'être aimé. 11 y a d'ailleurs, entre ses habitudes et celles de Ladey, une ressemblance assez piquante : tous deux spirituels, insouciants par goût, d'un amourpropre actifs habiles à saisir le ridicule, rétablissant entre leur esprit et celui des autres l'équilibre qu'ils devraient maintenir par le travail, faciles à s'affecter pour une plaisanterie parce que nul n'aime qu'on chasse sur ses terres, tous deux d'une figure agréable qu'ils soignent volontiers, aimant les femmes et menacés d'être aimés d'elles, tous deux bien supérieurs au portrait que j'en fais là. Je le recommande de montrer ce croquis à Victor, afin qu'il se fâche un peu et qu'il t'envoie mon esquisse.
« Ah! ça, je disais donc que l'année prochaine nous serions heureux et forts de l'union qui règne entre nous. Oui, mon cher ami, nous a>ons besoin d'être ensemble pour nous soutenir dans la carrière épineuse où nous entrons, pour répandre quelques fieurs sur un travail pénible quoiqu'intéressant et aussi pour nous consoler dans notre modération de l'aveugle fureur des partis et attendre des temps meilleurs ou périr en nous embrassant, au milieu
des discordes civiles. Je ne sais quel sera l'avenir politique de la France et de l'Europe; mais il me semble que la génération nouvelle sera encore plus divisée que l'ancienne. C'est toujours le contrat social et le droit divin, et, comme on ne fait rien pour trouver le juste milieu, que le vainqueur veut jouir de tous les avantages et le vaincu conserver toutes les espérances, l'un par enivrement, l'autre par fierté, on ne peut prévoir qu'action et réaction.
« Te dirai-je que dernièrement le procureur général a fait demander la liste des membres de nos conférences de droit qui se tiennent au palais, et qu'ensuite le président du tribunal de première instance a mandé l'un de nous pour lui faire des observations sur notre travail, l'adjurer si nous ne faisions point partie de sociétés secrètes, etc., etc..
« Cet étal de choses est vraiment déplorable, et si le duc de Bordeaux n'est pas élevé comme il doit l'être, nous et nos enfants nous sommes perdus. Du moins nous pourrons nous dire à l'oreille ce que nous pensons et plaindre la violence des deux partis, jusqu'à ce qu'une vague venue de l'un ou l'autre rivage nous emporte en passant.
« J'ai plaidé aux assises et j'ai réussi à sau-
LAGORDAIRE AVOCAT 51
ver mon client de la prévention de faux. Le Journal des Débats m'a nommé dans son numéro du 26 juillet. Je viens d'acheter Berryat- Saint-Prix, parce que mon intention est d'étudier la procédure, ces vacances. Voilà à pou près toutes les nouvelles qui me concernent personnellement. J'ai entendu hier Hennequin plaider pour M. de Forbin-Janson, dans l'affaire des marchés à ^e/we. Il a plaidé comme un Dieu. Je n'ai pas été content de M. Tripier. Je suis assidûment les audiences.
« J'ai dîné chez M. Gerbet jeudi dernier et nous avons disputé sur le système de M. de La Mennais, jusqu'à onze heures du soir. Le repas a été c^ai.
« Adieu, mon cher ami, embrasse Ladey pour
moi.
«. H. Lacordaire. »
Le jeune et brillant avocat intéressait extrêmement M. l'abbé Gerbet, qui l'attiraitchez lui, comme il voudra, dans la suite, l'attacher à M. de La Mennais. Lacordaire se montra sensible à cette bienveillance dont il devait garder le souvenir. « C'est quelque chose — dira-l-il plus lard, — que ces visites d'un jeune homme à des hommes qui ne sont pas de son âge, qui l'ont préc 'dé dans la vie et dont il espère, sans
qu'il sachebien pourquoi, un accueil bienveillant. Jusque-là il n'a vécu que dans sa famille el avec ses amis; il n'a pas vu l'homme, il n'a pas abordé celle plage douloureuse où lant de flols déposent des plantes amères et creusent d'âpres sillons. »
Lacordaire à Boissard
« Paris, 17 août 1823
« Mon cher Edmond,
« Je veux te parler des nouvelles politiques du jour qui, probablement, n'ont pas encore percé jusqu'à Dijon, Ouvre tes oreilles. On dit que les Cortès ont remis le roi entre les mains du duc d'Angoulême afin que le roi, libre ethors de Cadix, put promettre aux Cortès et d'une manière valable, une bonne constitution. Qu'en effet le Roi a prêté serment, entre les mains du ducd'Angoulême,d'accorderaux Espagnes une charte semblable à celle de la France, et qu'il a, de plus, solennellement promis une amnistie générale. 0/u/i/ que l'Angleterre, la France, l'Espagne et le Portugal ont voulu un traité d'alliance offensive et défensive et queles Etats- Unis d'Amérique seront invités à accéder à ce traité. On dit que la régence de Madrid était placée sous l'influence immédiate de la Russie el des partisans du pouvoir absolu en Europe, mais que son règne est passé. On dit enfin que, le 25 août 1823, jour de la fête de Sa Majesté
Louis XVlll, toutes ces belles choses seront proclamées à la face de la France et de l'Europe. Si cela est vrai, ce sera un grand et mémorable événement qui pourra changer la face des choses, qui nous donnera des garanties pour noire avenir constitutionnel et qui ramènerait peut-être beaucoup de personnes aux Bourbons. Je sais que pour ma part je crierais vive le Roi ! de bon cœur. Le règne de Louis XVJIT serait grand dans l'histoire, comme tous les règnes qui ont créé un système .
(( Ladey est-il revenu de Luxeuil? — Dis-lui que je l'aime et que je l'embrasse. Ne le dis pas à Prosper, parce que cela est inutile après l'avoir dit à l'autre. Et loi, quand vas-tu promener tes loisirs dans le fond du Jura, sous les forêts de sapin (t)? Tune saurais croire quelle envie il méprend toutes les fois que je songe à ces montagnes. — Je voudrais faire mon paquet et m'en aller courir, comme un troubadour, tout au travers de ce pays — Adieu, je termine ce bavardage qui ne signifie pas beaucoup en t'embrassanl,ce qui signifie beaucoup.
« Henri Lacordaire. »
(i) A Fortbonnet, propriété de la famille Boissard, entre Bougeailles et Pontarlier.
LACORDAiRE AVOCAT 55
Lacordaire à Ladey, à Dijon
« Paris, 30 août 1823.
(' Sais-lu, mon cher Victor, que je vais avoir des vacances nomades ? Je tournerai tout autour de Dijon sans y entrer, comme Tibère, à ce que je crois. Je ne sais où vous adresser mes épîtres. Dis cela à Lorain, àBoissard, disleur que je les préviendrai quand ils devront m'écrire.
« Adieu, aime-moi aussi longtemps que je t'aimerai...
« Henri. »
56 LACCFDAinE
Victor Ladey à Boissard et à Lorain
« Dijon, lei- sept. 1823.
« Lacordaire m'annonce qu'il quille Paris, qu'il va courir la campagne toutes les vacances, n'entrera pas dans Dijon et qu'on ne peut lui écrire sûrement nulle part! A la garde de Dieu. Vous n'êtes qu'éloignés, vous au moins, mais lui, le voilà mort jusqu'au 15 novembre.
Lacordaire à Ladey
Bussières (Côte-d"Or), 18 sept. 1823.
« Mon cher ami,
« Tu as du trouver ma dernière lettre bien laconique et peu compréhensible. J'avais pris la résolution de ne pas quitter Paris avant le commencement de novembre. Mais plusieurs personnes me pressèrent de prendre des vacances. Je sentais que j'en avais besoin.
« Je partis sans te donner mon adresse. Jusqu'au 15 je ne suis pas resté deux jours de suite dans le même lieu, et de plus je n'étais pas sûr d'avoir rejoint maman à cette époque. Ainsi, mon très aimable et très irascible Victor, point de gronderie, ni de bouderie, ni rien qui y ressemble. Tu saisbien que lorsqu'il y a quelque chose d'extraordinaire dans ma conduite, ce n'est pas à mon amitié qu'il faut faire le procès.
« Quefais-tudans lasolitude dijonnaise?Que font nos amis : (juld de Lorain ? qukl de Boissard? qukl d'Abord ? Que devient Foisset ? Prosper m'écrit de petits, petits bouts de lel-
58 L.\CORDAIKE
très. Je compte sur toi pour un ample dédom- Diagement ; je te répondrai une grande lettre où je monterai sur le ton d'un prédicateur et ou jeté ferai des reproches sérieux sur quelque chose qui peut te faire du tort, devine, homme d'esprit !... As-tuvu àLuxeuil unejeune demoiselle dequinze à seize ans, d'unetaille moyenne, avec des cheveux noirs^, un teint pâle sans être maladif, quelque chose de doux et de gracieux répandu sur ses traits qui n'ont rien de précisément joli ? Laquelle demoiselle était accompagnée de deux dames dont l'une fort grosse? — Mon cher ours, l'as-tu vue ?
c( Bien des choses à Lorain, à Boissard. Écris-moi ici jusqu'au 1*' octobre. Adieu, et
tout à toi.
« Henri. »
Lacordaire ne revit ni Ladey ni les autres.
Xe semble-t-il pas qu'en agissant ainsi Lacordaire veuille moins se dérober aux démonstrations de ses amis que se soustraire à ses propres épanchements? Le grand œuvre de la vérité s'édifiait en lui, mais sans s'achever encore: si toutes ses facultés en étaient saisies, cette impression puissante le faisait tressaillir jusqu'au fond de l'âme. Comment contenir, en présence de ceux qui lui sont si cliers, cette
émotion que tout en lui pouvait trahir ? Si les effusions de son cœur étaient rares, — comme tout ce qui est fort, — il en redoutait l'éveil et l'élan. « Ce fut ainsi, disait-il, que mon départ ressemblait à une fuite. » « C'est une impardonnable défection,» s'écriaient ses amis.
Lacordaire à Ladey « Paris, sans date, probablement au milieu d'octobre.
« Mon ami,
(( Je ne sais comment m'y prendre pour te dire queje suis àParis au momentoii tu espères me voir à Dijon, oii peut-êlre lu épies le bruit de mes pas sur ton escalier. Oui, mon cher Victor, je suis à Paris et je savais, quand je suis allé à la campagne, que je devais y retourner.
« Ce fut dans le cours du mois d'août que maman m'écrivit que toutes les personnes à qui elle avait parlé de mon dessein l'avaient hautement désapprouvé et me témoigna que ce serait un grand désagrément pour elle si je persistais à revenir à Dijon. Je fus accablé pendant un jour de cette lettre, non qu'elle fût un ordre, qu'elle y ressemblât même deloin, mais elle ouvrait une nouvelle carrière à mes réflexions et, puisqu'il s'agissait de me fixer définitivement à Paris, il s'agissait aussi de voir
de plus près quels avantages me présentait ce séjour, et si ces avantages valaient la peine de leur faire un grand sacrifice. Je l'ai cru, et le lendemain j'ai répondu que je restais. Le surlendemainje me suisdécidé à aller passer deux mois dans ma famille. J'ai hésité quelque temps si je n'apprendrais pas à mes amis cette nouvelle résolution. J'ai craint, peut-être à tort, de vous enlever un espoir qui pouvait plus ou moins charmer vos vacances et ce sentiment tenait plus à l'amitié qu'à l'amour-propre ; il ne tenait qu'à l'amitié! Tuas dû remarquer que depuis celte époque mes lettres ne disaient rien de mon retour et signifiaient peu de chose. Tu en vois aujourd'hui la cause.
« Mon ami, j'espère que nous serons toujours les mêmes dans nos rapports d'amitié. Ma position est changée, il est vrai, et je ne me crois plus destiné à passer ma vie avec vous ; mais on peut s'aimer de loin comme de près. Toi, Boissard et Lorain me serez toujours bien chers et je veux entretenir avec vous une correspondance suivie... J'ai entendu dire que Lorain se marierait prochainement et, je ne sais pourquoi, cola m'a fait de la peine ; peutêtre cela m'a-t-il fait mieux voir la distance ' d'âge qui existe entre nous et lui. J'ai cru le voir entrer dans un autre monde et mes rc-
€2 LAGORDAIRE
grets de vivre Iwn de vous ont un peu diminué parce que j'ai compris que cette unité que nous rêvions n'aurait pas duré longtemps.
« Il faut dire aussi que j'ai souffert de cette idée. Tu ne devineras jamais qui m'a appris cette nouvelle, et oiij'ai rencontré celui de qui je la tiens. On péchait un étang qu'on appelle Essaroy et qui est au milieu des bois, à quatre lieues de Châtillon ; j'arrive etje me promène sur la chaussée oi^ije rencontre une jeune dame que nous abordons. Un jeune homme passe et nous salue avec grâce. J'entends prononcer le nom de Boucley et n'y fais nulle attention. Je revois à plusieurs reprises ce jeune homme e enfînj'entends dire qu'il est professeur à Besançon... Je l'aborde, je lui demande sans me nommer des nouvelles de Clerc, de Varin, de Foisset, je parle de Paris, Vous êtes peut-être M. Lacordaire ? me dit ce jeune homme. — Oui, Monsieur; vous retournez à Dijon? — Non à Paris. — A Paris !... ahl ce pauvre Foisset, il comptait tant sur vous I II m'a parlé de vous pendant trois quarts d'heure la dernière fois que je l'ai vu. Il comptait tantvous retrouver...
« Je ne travaille plus cette année ni chez M. Guillemin, ni chez personne, mais dans mon cabinet. Ne dis encore cela qu'à nos amis.
Lorain et Boissard. Celte lettre est, au reste, pour tous trois. Point de découragement.
« Ton ami.
« Henri Lacordaire. »
Lorain à Ladey
« Chazoux, 26 octobre 1823.
« Rien ne se fait comme je l'espère, te disais-je dans ma dernière lettre. Quels mots prophétiques, mon cher Victor !... Pouvais-je jamais croire qu'ils comprendraient aussi la fuite de Lacordaire ? La fuite de Lacordaire 1
« Après tant de révolutions, de confidences, de réflexions, de mystères ! Ce coup m'a étourdi. J'ai soudain renoncé à mon voyage de Charolles (1), mille idées ont traversé mon cerveau. Et cependant une crainte vague m'occupait, son long silence, une lettre unique et tardive oii il me parlait de son amitié sans me rien dire de notre prochaine réunion, cette défiance qu'un homme heureux a de son propre bonheur, tout cela m'agitait malgré moi, mais dans ces légères appréhensions il y avait tant d'espérance, de certitude ! Il est parli. S'il nous aime^ s'il se laisse entraîner par son ambition ou celle de sa famille, il n'est pas plus content que nous.
(1) Où l'appelait un projet de mariaire.
LAGORDAIRE AVOCAT 6b
« Comme nous arrangionsnolre avenirauloiir de lui ! Comme nous lui donnions autour de nous une belle place ! Il a quille ses amis, sa pairie, il va jeler dans un grand monde sa sanlé, ses talents. Souhaitons que ses succès puissent valoir ce qu'il perd.
(( Ne déshonorons pas son départ par un découragement indigne de lui et de nous ; nos lettres et notre affection suivront celui qui nous abandonne. Séparées des siennes, nos espérances sont moins douces, mais notre avenir est en nous-mêmes. Méritons la place dont notre esprit s'est dès longtemps emparé. Aimons-nous bien et que la perte d'un ami ne fasse do mal qu'à nos cœurs. Ah! mon Dieu ! que Lacordaire eût élé bien placé à Dijon ! Peul-êlre nous reviendra-t-il un jour avec des illusions de moins. Aujourd'hui il rentrait dans sa pairie avec le plus brillant cortège de réputation et d'espérances, bon retour était une nouvelle publique. Allons, ne nous plaignons plus.
« Adieu, le courage ne manque jamais à des amis qui s'embrassent.
« Phosper. »
Le 27 octobre, Lorain écrivait encore à Ladcy :
« Puiiil de lettre de loi, cela m'imiuiMe.
Que nous allons bien Iravailler, bien nous aimer celle année ! Je te verrai samedi, nous causerons de notre travail, de nos affaires. Il faut décidément que tu sois un homme. Je ne te parle plus de Lacordaire, de peur d'eu dire du mal. L'as-tu revu? Dis-le moi courrier par courrier.
« Prosper. »
LAGORDAIRE AVOCAT ^.^
Lacordaire à Boissard
« Paris, 15 novembre 1823.
« Je te remercie, mon cher Boissard, d'avoir bien voulu servir de secrétaire à Ladey qui, à ce qu'il paraît, me juge indigne de recevoir une phrase de sa main. Tu me reproches, mon cher ami, de vous avoir annoncé mon retour dans la capitale comme une chose qui vous serait indifférente ou à laquelle vous seriez préparés. Indifférente, non ; préparés, oui. Sans être bien sur que vous saviez ma nouvelle résolution, je m'en doutais. Tu crains que notre liaison se relâche peu à peu. Eh ! mon cher, lu me forces à m'écrier comme Foisset dans une occasion importante : qu'on me dise une fois pour toutes si l'amitié ne peut pas survivre au voisinage... Le cœur de celui qui écrit, distu, est bien vite sousla dépendance de l'esprit. C'est là une fort jolie phrase, mais je crois qu'en général un homme qui sait écrire ne subordonne pas sa pensée à son style, surtout dans une lettre, de sorte que lorsqu'on écrit avec l'intention d'èlre vrai et de peindre une
68 LA.GORDAIRE
situation morale, on la peint telle qu'elle est. Si tu me dis qu'on cesse d'être vrai pour s'amuser à faire des phrases, que veux-tu que je te réponde, sinon que je ne suis pas de ces hommes-là. Mon ami, nous serons toujours amis. Écris-moi souvent, parle-moi de toi, parle-m'en toujours. Je t'écrirai souvent, je te parlerai de moi, je t'en parlerai toujours. Estu content, Coucy ?
« Ah ça ! eh bien I la lettre de Forlbonnet, quand viendra-t-elle, monsieur le prophète du Jura, vous croyez avoir des inspirations sur vos montagnes, parmi vos sapins et vos vaches I...
. « Adieu, embrasse ce vaurien de Victor, dislui qu'il n'y arien de si sot que de bouder.
« Ton ami.
« Henri Lacordaire. »
Lacordaire à Ladey.
«Paris, 24 décembre 1823, onze heures du soir.
<i Voilà deux mois que tu es malade, mon cher Viclor, et j'ai eu la cruauté de ne pas le demander des nouvelles de ta pauvre sant6. 11 est vrai que tu étais entre bonnes mains et que quand on a l'amitié au chevet de son lit, on ne songe guère à celle qui dort à soixante et dix lieues.
« Boissard te charmait par les sons de sa guitare, Lorain te fermait les yeux en te lisant les Puritains et en faisant des pauses sur lecaractère généreux de lord Evandale ; tu te réveillais parfois en songeant au journal qui doit commencer ton auréole littéraire et en le moquant de tous les lys de la Bourgogne, passés, présents et avenir. Ta chambre partait alors d'un éclat de rire et la fièvre s'en allait de rage jusque sur la place St-Michel où Dieu la tienne en joie ! Que de conversations aimables auxquelles je n'assiste plus depuis un an! Que de promenades au parc, sur les boulevards, à l'arquebuse dont j'aurais l'ait partie ! 0 dulcesArgos I 0 mes bons amis ! ainsi va le monde ; nous
voilà séparés pour longtemps, peut-êlre pour toujours et à quoi a-t-il tenu que je restasse au milieu de vous ? Allez, j'y songe souvent... L'année dernière je pouvais encore retourner à vous, la pluie tombait encore entre les fentes de ma nouvelle cabane ; mais je l'orne maintenant ; j'y ai suspendu mes flèches, des peaux de castor et le ciel est bleu. Du moins ne soyons pas malades à ne pas nous écrire. Le feu sacré lui-même pouvait s'éteindre, faute de soins, et il y a toujours dans les hommes un côté faible qu'il faut savoir respecter.
(( Je vais dormir là dessus et je souhaite une bonne nuit à mon cher Victor. Je l'aime comme la Suisse etj'aimeses lettres comme lui. Bonne nuit donc et puissé-je demain me réveiller au mont Righi, entendre le vent battre mes fenêtres ! Ah ! je me souviens d'un autre iitinam! Ainsi va le monde ; et puis jouez de la guitare, lisez les Puritains, aimez lord Evandale :il faudra quitter tout cela : Linquenda domus et placens iixor.
« Adieu, voilà mon bonnet sur ma tête. Je dors et je signe, ton ami H. L. »
Lacordaire à Boissard.
« Paris, 3 janvier 1824.
« Nous voici en 1824. Encore une année de plus sur la lête, mon ami! et cependant on se félicite à celte époque, on offre des bonbons aux dames en leur disant de la manière la plus charmante du monde qu'elles sont vieillies; on s'embrasse de toutes parts, jeunes, vieux, pauvres, riches ; et lacause de ce mouvement est un pas de plus vers la mort; d'un autre côté on est bien aise de se sentir plein de vie avec une année en sus du fardeau. C'est ainsi qu'on peut s'expliquer le jour de l'an et, au surplus, personne ne songea tout cela; on s'embrasse par préjugé^ mais ce n'est point par préjugé que je t'écris ; c'est enpleineconnaissancede cause, que tu sois l'Edmond d'aujourd'hui ou l'Edmond d'un autre temps, peu m'importe, je suis content des deux.
« Ah ! çà, dites-moi donc ce que vous faites dans votre Société d'Etudes,et dans votre province? Rembarre un peu mes airsfashionables; ne soyez pas si pâles au fond de votre tombeau.
Remuez- VOUS. On a reçu ici une lettre de voire secrétaire tout à fait décolorée. On vous a envoyé un traité avec un amendement relatif au droit de la société de Paris, qui veut être métropole et qui Test par la nature des choses . Qu'en dit Lorain? Il en est pour la dignité. J'avoue que je l'oublie quelquefois dans mon inquiétude active. Mes idées ont des jambes. « Je vois quelquefois Félix Varin (1) que tu m'as adressé. Je plaide, je me porte bien, je m'habitue à Paris. Adieu. Ton ami,
« Henri Lacordaire. »
(l) Félix Varin d'Ainvelle, devint ingénieur en chef des mines, mourut dans le Gard en iSSy. Son frère Amédée, que connaissait aussi Lacordaire, habitait Besançon et fut nommé conseiller à cette cour; il mourut à Burg^Ille (Jura), en 1848.
LAGORDAIRE AVOCAT 1\
Lacordaire à Ladey.
« Paris, 3 janvier 182i.
(( Mon cher ami,
(( J'ai vu l'école des vieillards, celle comédie du poêle de l'époque, annoncée si longlemps d'avance, jouée par M^'*^ Mars etTalma. J'ai vu la merveille du jour. Le plan m'a paru conduit avec sagesse, les moyens gradués avec arl, le dénouement un peu brusque; la versification est pleine d'éclat et de vérité. M"*^ Mars joue avec une perfection qui enchante le rôle de celte jeune femme unie à un homme de soixante ans qu'elle aime parce qu'il est bon et parce qu'elle le doit; mais qui n'a pas la force de sacrifier à l'amitié des plaisirs que son mari ne peut partager et où elle est entraînée par la séduction de celle vanité douce et secrète qui agit sur le cœur de toute femme et qui la pousse sur le théâtre oh elle doit paraître lielle aux yeux de ceux pour qui elle a été faite belle. Si lu voyais avec quels regards, quels gestes, quelle légèreté d'organe, quelle suavité d'expression M"«^ Mars presse son mari de la me-
ner au bal, tu serais tenté d'aller te jeter à ses
pieds.
« Talma joue le rôle de Danville avec beaucoup de naturel et de tact. Il est beau dans les moments de fureur, mais il lui manque une certaine force comique qui donnerait plus de ton aux scènes et qui réveillerait le sentiment de l'art. H y a une manière d'être naturel et de rester acteur.
« Cette comédie contient d'ailleurs de grandes leçons. C'estlapeinture fidèle d'un intérieur de famille dont les membres ne sont pas unis par une proportion d'âge à peu près telle que le veut la nature. Que nos mœurs sont étonnantes ! Autrefois, l'adultère était un crime punissable de mort, et aujourd'hui il est soumis à un simple emprisonnement, et l'opinion ne flétrit pas ces hommes qui vivent du déshonheur des épouses et des mères. Une loi de convention, protégée par les femmes, soutenue par les jeunes gens, s'est glissée partout et a fait de la galanterie un commerce de plaisirs d'autant plus doux qu'il porte atteinte à^des droits sacrés.
« Tu connais Hippolyle Régnier (1); il était ici depuis deux mois sans que je le susse et je
(i) De Dijon ; — il mourut à Paris, jeune encore, assisté par Henri Lacordaire, alors entré dans les ordres.
l'ai rencontré aujourd'hui. Son imagination et son genre d'esprit m'ont toujours beaucoup plu. J'ai cru voir tout Dijon dans ses yeux et je l'ai embrassé avec une ouverture de cœur bien large. Explique-moi ceci : d'où vient que je reçois toujours avec un froid glacial les personnes que j'attends, quelque chères qu'elles me soient, et qu'au contraire, lorsque je ne les attends pas, je leur saule au cou avec transport ? Je crois que mon âme a un premier mouvement qui est de feu ou bien encore l'imagination ne s'échauffe-t-elle pas à la vue d'un objet réel inattendu, tandis qu'elle se refroidit à la vue de l'objet réel attendu? Il y a là certainement une clef de caractère.
« Nous sommes donc en 1824 ? J'ai donc des vœux à t'adresser et à l'envoyer des dragées. Que te dirais-je ?... Je te souhaite de la souciance.
(( Adieu, mon cher Victor, je t'embrasse comme je t'aime.
Lacordaire à Ladey
« Paris, li février 1824.
« Bonjour, Yiclor.
« Ce n'est plus de la rue Monl-Thabor, près de la rue Casliglione, près de la place Yendôme, près des Tuileries, que l'écrit ton confrère en droit et en amitié. Croirais-tu que je suis (fens le Marais, dans un tombeau, en province, rue d'Orléans, 7, en face de l'église des Capucins. Oui, mon ami, en face de l'église des Capucins. Ce n'est pas que je ne sois très bien logé, largement, pas cher; un salon à deux fenêtres, un cabinet, une bibliotlièque^un arrièrecabinet, une alcôve, une antichambre, deux entrées. Ce n'est pas que mon quartier soit à dédaigner; je suis entre M. de Sèze et M. Bellart, il est vrai qu'ils ont un carrosse et que je n'en ai pas. Enfin quelle raison? La voici, mon cher Victor, quoique je dusse user de stratagème afin que tu m'écrivisses pour me demander des détails, car je ne m'accommode pas de ces dix années de silence que tu me prophéti-
SOS avec une douceur d'accent tout à fait séduisante. Dix années! 'est-ce que nous devons encore en vivre plus de cinq? Lorain ne t'a-lil pas dit que noire esprit nous mangerait un de ces quatre matins?
(( Voici pourquoi j'ai quitté mon logement, qui cependant me plaisait fort. Tu sais peutêtre que je travaille de temps en temps pour M. Mourre, procureur général à la Cour de cassation, qui demeure rue Neuve-Saint-Paul, i, c'esl-à-dire aune lieue de mon autre domicile. Je me suis donc placé entre lui et le Palais.
« Régnier a désiré demeurer près de moi parce que je travaille de temps en temps avec lui. Je lui ai cédé une première chambre indépendante et nous ne nous gênerons ni l'un ni l'autre, lout en ayant les agréments d'une compagnie sans en avoir les inconvénients. Je craignais d'abord qu'il n'eût plus de goût pour la dissipation que pour l'étude, mais il est vraimont exemplaire et j'en suis très content.
« J'ai plaidé aux assises. Je plaide le 10 en première instance; j'ai plaidé aux bonnes éludes. Tout va le mieux du monde, .\dieu, je suis pressé. Je t'embrasse, je t'aime. Bonjour à Boissard, à Lorain...
('• Parle-moi, parle-moi, si tu viens à P.irii
comme lu me le laisses entrevoir, il y a dans mon hôtel une chambré et un cabinet vicies.
« Adieu, adieu, ton ami,
Rue d'Orléans, 7, au Marais.
Lacordaire à Ladey
« Paris, ce 28 mars 1824.
<( Mon cher Victor, il y a bien longtemps que tu attends un petit mot catholique, apostolique et romain de l'habitant du Marais, et à vrai dire, c'est un peu ta faute. Pourquoi ne mets-tu pas de dates à tes lettres? Est-ce que tu t'imagines que je songe tellement à votre ville de Dijon que je puisse me souvenir au juste que M. Victor Ladey, avocat à la Cour royale, m'a écrit tel jour ou telle nuit de tel mois, un griffonnage illisible oij il est question de Dieu et du diable, de projets, d'espérances et de gloire? Parbleu! tu es bon là. Et maintenant voici trois lettres déployées sur mon bureau qu'il faut que je déchiffre encore une fois pour avoir le moyen d'y répondre un peu congrument.
« Trois lettres en cinq mois! Quel effort d'amitié ! et moi je ne te cède pas en oubli et en paresse. Pauvre Victor! lu m'annonçais dans ton dernier grimoire une je ne sais quelle
affaire que j'attends encore a malutino ad nocletn, et une lettre d'abord qui est venue réveiller en moi quelques souvenirs du cœur.
« Quand je songe à tout ce que nous avons iait Tan dernier, il me semble que nous avons été bien fous et bien petits et que l'amourpropre est une terrible chose, puisqu'il peut dénaturer un moment des caractères nobles et généreux (1). Qu'en dis-tu?
« Je viens de recevoir une carte de Lorain où il me parle du Mémorial catholique et me soupçonne Fauteur d'un article signé H.L. 11 a raison, mais gardez-m'en le secret. J'ai assisté à la dernière séance des bonnes lettres, où iM. Berryer a parlé sur l'éloquence parlementaire. J'ai entendu deuv fois M. Guillemin et deux fois je suis tombé sur un jour néfaste. Il parle avec beaucoup d'élégance, et il a une facilité de périodes harmonieuses qui séduit, quoiqu'on s'aperçoive bientôt qu'il a des moules tout faits. Je ne sais, mais il me semble que ce n'est là qu'une ombre de ces anciens rhéteurs grecs dont on raconte des choses si extraordinaires. Au reste, voilà le prestige de ce qui est loin de nous. Quel enchanteur que le temps 1
(I) Au sujet d'un iaibrog-lio qui, pendant une année, sépara Foisset et Lacordaire.
LAGORDAIRE AVOCAT 81
« Vous êtes heureux, vous autres; vous pouvez parler de moi et je ne puis guère parler de vous. Personne ne vous connaît assez pour me comprendre. Adieu. Je plaide demain une jolie cause. Quand viens-tu à Paris?
« Henri Lacordaire. »
Lacordaire à Ladey
t Paris, 17 avril 1824.
« Avanl de bavarder avec toi, mon très aimable fou, il faut que je te prie de me rendre un service et que tu le décides à quitter tes pantoufles pour tes bottes. Surge et audil Tu iras trouver le secrétaire externe de la Société d'Études et tu le prieras de te remettre mon discours sur la liberté^ tu en feras tirer une copie et me l'enverras. La Société de la rue • Cassette donne une séance publique et les membres veulent que je leur fasse quelque chose, le temps me manque et je voudrais simplement refondre ce discours. Si tu es exact à me l'envoyer, je t'adresserai un petit rayon de la gloire que j'aurai acquise, avec un microscope par-dessus le marché.
« Puisque nous en sommes sur la gloire, je te dirai que j'ai plaidé en première instance une cause intéressante et que je l'ai gagnée complètement. Le procès serait trop long à raconter et il ne faut pas faire de nos lettres un journal d'audiences.
« Dis-moi donc pourquoi ta dernière lettre était si sombre; tu m'y parles d'autodafés, de missionnaires, de systèmes, de brouilleries. Sais-tu que je n'ai pas compris un seul mot de tout cela. Tu es devenu grave et penseur; tu as sondé et pesé les choses; mais quelles choses ?
« Il faut que je te déride par une petite histoire. Notre camarade de collège, Mézillac, que lu connais bien, est maintenant lancé dans les aventures jusqu'au cou; après s'être sauvé du collège pour entrer au séminaire, où il est resté quinze jours, il est entré dans une manufacture de glaces comme premier commis.
Depuis quelque temps il s'est enfui de nouveau et il se trouve dans un port de mer prêt à s'embarquer pour je ne sais où. Voilà cependant comme un seul coup de tête perd un homme. S'il avait continué ses mathématiques, il serait aujourd'hui dans un poste honorable comme Darcy (1) et plusieurs autres. Cela me fait de la peine quand je songe à tout son esprit, et je me souviens encore que j'aimais à lui présager une existence brillante. Il a fait naufrage cependant, et par une seule faute. S'en relèvera-
(i) Henri Darcy, sorti de l'Kcolc polylcrliniciue, «Hait alors ini^cnieiir dos ponts et chaussées. On sait la superbe carrière ([u'il parcourut.
t-il? Je ne pensais pas envisager celle anecdole sous un poinl de vue si sérieux et j'ai regrel de lui avoir donné lanl de place.
« Voilà les fêles de Longcliamps passées el Télé qui arrive à bride abattue. L'année dernière à celle époque j'attendais Lorain. Probablement je n'aurai pas un mois de mai si agréable que celui où j'ai reçu cette douce visite, à moins que quelqu'un d'entre vous n'arrive incognito pour surprendre son ami au milieu de ses livres, d'un pelil nombre de dossiers et de toutes ses illusions.
« La Société de la rue Neuve-Saint-Augustin a reçu plusieurs discours remarquables sur les Avantages de ta légitimité. Dans l'un d'eux, Fauteur introduit Bonaparte à la veille de se faire nommer empereur. Il est huit heures du soir : un portefeuille est ouvert sur une table; à minuit^ Bonaparte doit se déclarer et faire partir les paquets préparés pour la province, lia appelé auprès de lui Fonlanes, Carnol et Fouché ; l'un, ami de ses anciens maîtres, l'autre fier républicain, le troisième dévoué à l'empire, el tous trois agitent devant César, qui les écoute et les interrompt par des éclairs, le parti qui est le plus utile à la France. Dans celle discussion, la question de la légitimilé est traitée sous toutes ses faces, avec profon-
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deiir et originalité. Si cela est bien fait, ce doit être beau.
« Adieu, mon ami. Je rêvais hier soir à une cliose dont je te parlerai dans ma prochaine lettre.
a Ton ami, Henri. »