‹ Lettres nouvellesChapitre 7 sur 7 · V. II. DE L.\C0MIJ.VIRE · texte numérisé non relu

V. II. DE L.\C0MIJ.VIRE

Lacordaire à Lorain

c Paris, 1er mars 1839.

« Mon cher ami, c'est le 7 mars que je pars pour Rome avec un petit nombre de compagnons. Le lendemain paraîtra un Mémoire sur le Rétablissement en France des Frères-Prêcheurs, dont tu recevras un exemplaire. Je regrette que ton travail sur Cluny (1) n'ait pas été publié avant mon départ ; j'étais résolu à lui consacrer quelques articles; mais je le laisserai en bonnes mains, et lu peux être sûr que f Univers re/igieux en rendra, compte in extenso et avec talent.

«Je pars content, content au delà de tout ce que je pouvais espérer. J'ai trouvé dans la jeunesse les dispositions les plus favorables, le concours actif d'hommes éminents , des promesses sures, une sympathie presque générale, enfin, une position aussi belle que possible. Rome n'a point été ébranlé pendant myn absence, et j'ai su que le pape s'était exprimé à l'égard de celte œuvre et de ma personne d'une manière très favorable. M. Barlhe

^ll Oiivrai^e complet et très intéressant sur l'abbaye de Cluny, par M. Lorain. Dijon, 1839, un vol. in-8.

(ministre), que j'ai vu pendant une heure, m'a très bien accueilli, et s'est exprimé sur mon compte de manière à me faire prèsumerqu'au moins le Gouvernement laissera faire, à moins qu'il ne fût forcé par l'opinion d'agir contre nous, et je crois que l'opinion ne nous sera pas trop défavorable. Au surplus, mon plan est indépendant des obstacles de ce genre, et nous sommes tout prêts à nous établir aux frontières, s'il le faut.

« Voilà, en peu de mots, mon cher ami, ma situation.

« Je jtrendsma roule par Lyon, Turin, Milan et Bologne. Nous serons de retour en avril 1810.. Je ne sais quand je pourrai le revoir, mais ton souvenir ne s'éloigne pas de moi. Je compte aussi toujours sur le tien et j'espère que lune m'imputeras pas à faute le délai qui m'empêche de m'occuper de Cliini/. Je l'attendais chaque jour, c'était à toi de te presser..\dieu, cher ami, mes amitiés à ce bon Victor.

« F. II. -Dominique Lacordaire, « des Frcres Plu'cheurs. »

Victor Ladey à Théophile Foisset

« Dijon, 2 juin 1839.

« Mon cher Théophile,

«. Vous vous plaignez que je vous écris rarement, c'est qu'il me naît rarement des filles. En voici une qui est blonde, grande et forte et qui me réjouit. J'eusse choisi un fils, mais Dieu ne donne que ce qu'il veut et quand il veut, et je le remercie de ce qu'il m'envoie. Ma femme est des plus ravies.

Lacordaire à Ladey

« La Quercia, 26 juin 1839.

(; Je le remercie, mon cher ami, d'avoir rompu Ion silence éternel pour m'apprendre que Dieu l'avait donné une fille par le secours d'une très aimable femme. Cet événement de ton intérieur m'a comblé de joie, parce que, tout loin que je sois de toi par mon genre de vie, je me reporte sans cesse vers les temps primitifs que nous avons passés ensemble et qui sont déjà si en arrière.

« Te voilà maintenant père de famille ; c'est un grand ministère. La constitution d'une famille vertueuse, respectée et durable, est une des œuvres les plus difficiles de ce monde, et sans l'assistance de Dieu il est presque impossible d'y réussir. Tu es aujourd'hui à un âge oh l'infirmité de tout ce qui est humain apparaît sans peine à l'esprit et où l'ieil cherche le fondement de toutes les choses visibles ailleurs qu'en elles-mêmes. Je souhaite vivement, mon bien bon ami, à cause de la sincérité de ma foi et de tout le bonheur que j'en ai reçu, que tu viennes un jour à entrer dans les voies de la

certitude et de la paix. Tu as reçu de Dieu un sens droit, un esprit pénétrant, un cœur bon ; tu n'as rien de sophiste, ni un orgueil immodéré : ce sont des conditions heureuses pour arrivera la connaissance de la vérité. Je l'avertis seulement d'une chose : c'est qu'en religion comme en amour, on ne fait un pas qu'à la condition de répondre aux avances dont on est l'objet. La vérité nous cherche, mais si nous lui résistons au degré où elle se montre, elle se retire.

n J'ai dit la messe pour ta fille et la bénis de tout mon cœur. Présente mes hommages respectueux à M"^ Ladey et sois assuré du cœur avec lequel je serai toujours à toi.

« Fr. Henri-Dominique Lacordaire, « des Frères Prêcheurs. »

DES FRÈRES PRÉCnEURS S'.O

A madame Adèle C..., née André

« La Oucrcia, 17 novembre 1839.

« Madame,

« Je suis très sensible à la marque de souvenir que vous m'avez donnée en me faisant pari du mariage de monsieur votre fils. J'avais beaucoup regretté de ne pas vous rendre mes hommages lors de mon dernier séjour à Dijon et vous voulez bien m'en consoler un peu en me prouvant que je ne suis pas tout à fait sorti de votre pensée. Bien du temps s'est écoulé depuis qu'enfants tous les deux vous me faisiez des chapelles de papier doré. C'est le plus ancien présage de ma vocation présente et je suis bien aise de vous le devoir. Si jamais je devenais un saint, ce dont je suis prodigieusement loin, vous entreriez dans mon histoire.

« J'ai laissé à Dijon Madame votre mère, bien portante ; j'espère que sa santé est toujours bonne et je vous prie, Madame, de lui présenter mes très humbles respects. Elle a dans un de mes amis (1) un petit-gendre qui

(I) N'iclor Ladey.

280 LE PÈRE LAGORDAIRE

duit rendre sa pelile-fille heureuse : je me suis trouvé plusieurs fois avec joie dans ce jeune ménage. Quand m'y relrouverai-je encore?

Me voilà sous un froc de moine, avec des desseins qui ne sont pas faciles de nos jours à exécuter et Dieu sait s'ils me permettront de longtemps de revoir ceux que j'aime.

« La Quercia, que j'habite maintenant, est un beau monastère bâti au pied d'une montagne à peu de distance deViterbe. J'y dois demeurer encore jusqu'à la mi-avril, époque où je ferai mes vœux. J'irai ensuite passer quelque temps à Rome pour me préparer à revenir en France avec deux Français compagnons de ma solitude actuelle et de mes projets pour l'avenir. Si je puis, dans ce temps-là, traverser Dijon, je me ferai un plaisir et un devoir de vous y chercher. <( Si la prière d'un pauvre moine peut quelque chose pour le bonheur de l'union que vient de contracter Monsieur votre fils, diteslui qu'elle ne lui manquera pas.

. « Je suis, Madame, etc.

((Fr. Henri-Dominique Lacordaire, « des Fr. Prêcheurs. »

Théophile Foisset à Victor Ladey

« 24 février 1841.

« J'ai tout ignoré jusqu'au samedi 20. Informé, je n'ai cru à rien, pas plus à la démission qu'à tout le reste. Je voulais aller vous trouver. Victor, parlez-moi de Prosper (1).

« N'appréhendez pas que j'aie conçu l'ombre d'un soupçon. Prosper est pour moi tout ce qu'il était il y dix ans et de plus il est atrocement haï et aussi malheureux qu'on puisse l'être sur terre. Si du moins il pouvait prier ! Je ne sais pas d'autre soulagement que celui-là. Les hommes nous manquent souvent. Dieu jamais.

« 20 février. — Prosper aura-t-il vu Lacordaire ? Vous savez que Lacordaire est au Bon- Lafonlaine. »

(l) Sous le coup d'une odieuse calomnie, M. Lorain venait, en cfTcl, dans l'émotion d'un premier mouvement, qu'il ne fui pas sans rei^retter plus tard, de donner sa démission de doyen de lu lacullc de droit.

Victor Ladey à Prosper Lorain, hôtel du Bon-Lafontaîne, à Paris.

« Dijon, 27 février 1841.

« Mon bon ami, j'ai retrouvé un peu du calme nécessaire pour l'écrire el c'est à M. Amédée Daveluy que je le dois. En le voyant arriver j'ai songé d'abord combien il le manquerait là-bas. Mais ensuite j'ai tiré pour moi un soulagement inespéré de sa présence. Celte générosité fidèle, qui l'a fait partir à la première nouvelle de notre malheur, m'a louché au fond de l'âme, et, le revoyant de plus près, entendant parler son amitié, sa noblesse, j'ai jugé mieux quelle immense ressource tu avais en lui. S'il l'a quitté il va te revoir bientôt.

« Tu trouveras dans cet ami tendre et distingué de quoi le consoler, mon Prosper, de bien des choses.

« Laisse-moi te dire encore une fois que ton absence me laisse une Ame désespérée. Je l'en conjure, reprends force et courage, ne me parle plus que d'espérance, si loin que lu la puisses apercevoir; nous nous retrouverons, j'en suis convaincu. Mais durant cette sépara-

lion, puisses-lu redevenir heureux ! Il faut que ton cœur et ton esprit, ton talent et ton courage, tout ce qui constitue mon affection la plus vraie, la plus noble et la plus constante, surmontent le mal que les haines l'ont pu faire.

« Victor. »

Prosper Lorain à Victor Ladey, à Dijon

« Paris, 31 mars 1841.

« On m'écrit, mon cher ami, que tu te disposes à venir ici (1) ! Oh ! si nous pouvions ne plus nous quitter, le malheur me trouverait presque inébranlable. Viens donc, mon ami.

« Mon mépris des hommes a encore été vaincu. Dans ma position, c'est aux gens qui m'estiment et qui m'aiment de venir à moi et non à moi d'aller à eux. La souffrance, du moins^ ne doit pas s'humilier, c'est le seul droit qui reste à la mienne. Si lu savais combien la gloire humaine est remplie de vanité pour qui subit une épreuve !... Je ne comprends plus que ma famille et mes amis.

(1) Ladey alla passer à Paris, auprès de son ami, les vacances de Pâques.

Lacordaire à Ladey I Rome, à la Minerve, 14 juin 1841.

« Mon bien cher anai,

« J'ai été très affligé des nouvelles que tu me donnes de Lorain. La dernière lettre que j'ai reçue de lui et à laquelle je venais de répondre me permettait d'espérer que le calme se faisait dans son âme. Je vois que je me suis trop liàté d'espérer et j'en éprouve une tristesse profonde. Je suis assurément prêt à rendre à notre ami tous les services queje pourrai... Le présenter à mes amis, mais c'est la chose la plus simple du monde, soit par lettre, soit à mon passage à Paris, au commencement de novembre prochain. Mes ralalions, cependant, sont moins étendues que tu ne crois; à Paris et à Rome, j'ai toujours vécu très solitaire, cultivant un petit nombre de personnes, quoique beaucoup vinssent me voir pour causer de religion, mais enfin je ferai mon possible.

« Du reste, mon cher ami, je n'espère aucun repos pour Lorain que dans un retour sincère à la relJLMon.

286 LE PÈRE LAGORDAIRE

« Qu'est-ce que l'opinion des hommes sur nous? Qu'est-ce que la vie de ce monde ? La grande affaire, c'est de vivre éternellement et d'êlre saint aux yeux de celui qui nous a promis celte vie en récompense de nos mauvais jours d'ici bas. Je crois de plus en plus qu'il est nécessaire à Lorain de se marier. Il ne s'agit plus d'ambition pour lui, mais de se créer des consolations de famille. Quand on n'est pas prêtre ou religieux, une famille est le premier trésor du monde. La mort et ses événements séparent ceux qui se sont aimés dans leur jeunesse, les enfants remplacent les amis éteints. Il ne faut pas aller contre l'ordre de la nature. Notre destinée, à nous tous, anciens amis de vingt ans, est celle de tous ceux qui nous ont précédés sur la terre. On a cru vivre toujours les uns dans les autres, mais le temps disperse les hommes.

« Nos cœurs se touchent à travers l'espace et les malheurs. Ils se trouvent encore, mais comme des exilés, sans pouvoir se parler de près et nous donner ce dont on a besoin à toute minute.

« F. Henri-Dominique Lacordaire^

« des Frères Prêcheurs. »

Théophile Foisset à V. Ladey

«26 juillet 18il.

« Prosper vient de m'écrire et plus je pense à lui, plus je vois qu'il n'y a que Dieu qui console. Le stoïque se réfugie tant qu'il peut dans le mépris des hommes. Le chrétien seul porte sa croix jusqu'au hout, avec résignation, avec amour. Il souffre, maisilvoit les cieux ouverts. Il aime Dieu et il en est aimé. Voilà ce qui vaut la peine de vivre ! Aussi je nepuis m'empêcher de souhaiter à notre ami mieux que l'étude, mieux que la tranquillité de la campagne, mieux que la famille et l'amitié, la foi qui nous rend présent à l'esprit et au cœur (^elui qui n'a jamais failli à l'innocent et qui nous aime d'un amour éternel.

« J'ai le cœur triste en vous écrivant.

A cette épcque, le père Lacordairc, revêtu ilc sa robe de dominicain, revint de Rome et se rendit à l'invitation de M"!" Lorain. A Chazoux, il retrouva Prosper, Foisset et Latlcy. Après avoir passé quelque temps auprès d'eux, il partit pour Paris, emmenant Lorain.

Victor Ladey à M""^ Ladey, à Dijon

« Chazoux, 24 octobre 1811.

« Quelques heures après mon arrivée, le paquebot de Lyon a amené Lacordaire. Nous avons déjeuné chez M"''' Félix Lorain I;. Aujourd'hui" nous avons été entendre la messe dans la chapelle d'une vieille comtesse de Vogué^ voisine de M""^ Lorain. Notre dominicain a prêché, c'est la première fois que je l'en tends. Tous les jours, à cause de lui, nous avons des visiteurs des environs et des galas.

« Victor . »

(i) Belle-sœur de Prosper.

Victor Ladey à Prosper Lorain, à Paris

« Dijon, 9 novembre 18il.

« ]\Ion cher Prosper, j 'ai hâte de savoir comment s'est faite ta longue route. Quelque chagrins personnels que j'aie eus, rien plus que ce qui t'est arrivé ne m'a tait penser à la Providence, car on ne peut espérer de forces et de ressources qu'en elle. Partages-tu ma pensée?

« D'autres, et la mère surtout^ ont regardé comme une heureuse occasion ton voyage avec notre dominicain. J'ai été bien attendri d'entendre la pauvre femme, le jour où nous avons quitté Chazoux, le recommander à ses prières, et le prier de lui écrire pour je ne sais quel concert de pieuse adjuration qu'elle veut former avec lui au moment convenu. Mais je ne pouvais malheureusement pas aller aussi loin dans mes espérances que cette âme de mère et celle charité de prêtre. Vous vous connaissez trop, Henri et loi, pour cela et je ne sais pas si c'est de lui que te viendra l'émotion religieuse si elle doit l'être communiquée par quelqu'un sur cette terre.

290 LE PÈRE LAGORDAIRE

« Ce que tu m'as dit de tes lectures celte année me donne de meilleures espérances. J'y pense beaucoup, c'est pourquoicelaest d'abord venu sous ma plume; tu me le pardonneras si lu n es pas dans les dispositions tolérantes, et tu ne compareras pas ma pensée au prosélytisme que tu supposes à Foisset.

« Victor. ^)

Prosper Lorain à Victor Ladey

(^ l'aris, 11 iiov. 18il.

« Noire voyage a été assez bon, mon cher Victor. Les tristes adieux et le départ de Chazoux m'avaient cependant beaucoup agité.

(c Notre compagnon de coupé était un jeune homme de vingt ans ; il a déjà plus de savoir en toutes choses que bien des hommes considérables de cinquante. Je n'ai pas élé surpris que le duc de Broglie se fût paternellement et excellemment dévoué à l'éducation forte de son fils aîné et que cet enfant, élève de Daveluy au collège Bourbon, ait eu le prix d'honneur au concours général. Je le crois destiné à beaucoup d'avenir si sa voix un peu faible ne lui interdit pas les débats publics...

a Depuis notre arrivée, j'ai pu voir Lacordaire très peu. Il passe ici des jours si bornés, il a tant de relations et d'inlérèts nécessaires à ménager que je comprends sa rareté. Il ma cependant présenté à celle dame russe dont je ne sais pas même écrire ou prononcer le nom, M""' Sch. . . (1 ). Étrange destinée ! que je doive accepter comme une consolation véritable d'ôlre introduit, après 40 ans, dans une maison élran-

(i) Swctchinc.

292 LE PÈRE LAGORDAIRE

gère el moscovite ! Celle dame est âgée, bonne, pieuse, spirituelle. Elle m'a bien accueilli. J'y suis retourné un soir et nous avons longuement causé. Son salon n'était pas encore rempli parce qu'il était de trop bonne heure, mais il est le rendez-vous habituel des notabilités catholiques, russes et aristocratiques. J'y ai déjà rencontré un Larochefoucauld et un Puységur. Elle s'est faite catholique il y a plus de 20 ans. Elle était fort liée avec .M""* la Dauphine à l'occasion d'œuvres de charité et connaît Lacordaire depuis dix ans. Elle ne le nomme jamais, même en face et directement, que r/2é'r«/?^i. Elle a une chapelle où notre dominicain dit souvent la messe.

(' Lacordaire compte beaucoup plus pour moi sur -AI. de Montalembert qui, par son activité extrême -et ses nombreuses relations, pourra me donner quelques avantages de société, mais je trouverais difficilement ailleurs une femme instruite.

« Henri s'est occupé aussi de me faire entrer dans la rédaction d'un de leurs journaux, mais je ne sais encore s'il réussira à quelque chose que je veuille ou puisse accepter. Il y a une guerre ardente et intestine entre le catholicisme nouveau el le vieux catholicisme légitimiste ouvert ou secret. La situation d'Henri est difll-

cile el fausse ; il lui faut tous ses ménagemenis pou'^ on sortir avec honneur.

« Prosper. »

L'espril original et délicat de Lorain, sa culture et son instruction l'inclinaient vers les lettres. En 1839, son ouvrage sur l'abbaye de Cluny fut un succès.

Au moment oia nous le retrouvons à Paris, le Correspondant lui ouvrit ses portes, et il voulut y entrer en maître. Avant toutes choses, il faut un sujet qui passionne, el ce sujet il le trouva dans son cœur, sous ses yeux, dans son admiration. C'est alors qu'il prépara ces pages superbes au-dessus desquelles il écrivit le nom de Laconlaire (1).

(1) Correspondant, t. XVII et XVIII. Lorain, 18't7. — Biographie du P. Lacordaire.

Lacordaire à Ladey

« Paris, 19 nov. 1841.

« Mon cher ami,

« Je quille Paris dans deux jours sans avoir rien pu faire pour Lorain. Il est triste et son caractère ôte les dernières ressources. Ce spectacle m'accable de tristesse ; ma seule consolation est de penser que les idées religieuses font des progrès chez lui et qu'il y trouvera un aliment et un secours que ses meilleurs amis ne peuvent lui donner que bien imparfaitement.

« Adieu, mon ami.

« Frère H.-D. Lacordaire « des Frères Prêcheurs. »

Prosper Lorain à Victor Ladey

I Paris, 29 janvier 1842.

« Monlalembertm'a fait dîner avec de Carné et M. de Golbert, sans compter M. deMérode. J'ai peur que ces petits pas ne me mènent pas à grand'chose. Je voudrais mes entrées dans quelque journal important. »

Prosper Lorain à Victor Ladey

I Paris, 24 fivrier 1842.

« Foisset m'écrit qu'il sera à Paris le 19 mars, et Lacordaire^ qui se ravise, viendra aussi à Pâques après avoir prêché à Tours. J'ai entendu lesdeuxpremiers sermons deM. de Ravignan, et j'ai l'intention de les suivre tous. La gravité de mon esprit ne cherche que la lumière et aspire plus que jamais à de hautes et sincères convictions.

a Monlalembert m'a fait dîner une seconde fois avec un grand nombre de demi-illustralions, d'Eskstein, Poujoulat, Salinis, Mikewick, Janoski, Didron, etc.

« Prosper. »

Prosper Lorain à Victor Ladey

« Paris, 1er mars 1842.

(( Je te disais l'autre jour que je suivais les sermons de M. de Ravignan. J'ai été moins content de son troisième, De la certitude de la foi que des deux premiers sur Le besoin de la foi , et Les qualités de la foi. C'est toujours un homme de beaucoup de talent, mais moins complet que je n'avais d'abord cru. Lacordaire, avec une logique un peu plus ferme,, devrait être bien autrement puissant. Je continuerai à fréquenter M. de Ravignan. J'ai besoin d'études, de pensées et d'émotions sérieuses. Je me suis toujours trouvé les idées plus religieuses que tu n'as cru. Mon épreuve d'aujourd'hui leur donne quelque chose de plus grave et de plus nécessaire,

« Prosper. »

Prosper Lorain à Ladey

f Paris, 26 sept. 1843.

(( Mon ami, je n'ai pas manqué une conférence de Lacordaire... Son succès se maintient et sa renommée grandit.

« Je veux te dire, -sous le secret, tout ce qu'on a mis en œuvre contre lui pour l'empêcher de parler à Notre-Dame. Outre les rivalités de clergé et certaines défiances mondaines, on a cherché à épouvanter M^^'Affre. Louis- Philippe est intervenu lui-même pour terrifier l'archevêque.

« Vous voulez, lui a-t-il dit. au 14 février, le sac de l'archevêché : Eh bien ! vous l'aurez, et je n'enverrai pas un municipal pour vous défendre.

« Le Roi a fait intervenir le pape, le général des dominicains, afin d'interdire à notre ami de prêcher en robe dominicaine... 0 misères de la terre et du ciel ! . . . Adieu.

« Prosper. »

Lacordaire à Ladey

« Paris, 9 janvier 18io.

« Mon cher ami, j'ai attendu pour te répondre que le jeune Armand Poisol fût venu me rendre visite. Ce jeune homme m'a paru bien et m'a fait plaisir à voir. — Je lui ai dit de revenir, mais j'ignore ce qu'il fera. Je pars d'ailleurs dans trois semaines pour Lyon.

« Je savais par Lorain la maladie de la femme et si je ne l'ai pas écrit c'est que je n'ai pas cru que tu pouvais l'alarmer à ce point.

« Néanmoins, puisque mon silence l'a fait de la peine, je le regrette sincèrement, et du fond du cœur. La Providence a séparé nos vies qui devaient si naturellement s'écouler l'une à côté de l'autre. Je ne reporte jamais mes regards en arrière sans une certaine mélancolie et sans être étonné des routes où Dieu m'a jeté. J'ignore comment cela s'est fait. Tout était contre de semblables prévisions et en regardant au fond de ma nature, je suis encore plus sur-

300 LE PÈRE LAGORDAIRE

pris d'avoir fait tant de choses qui devaient si peu sortir de moi. Le temps s'avance du reste ; nous voici en pleine maturité et encore quelques années nous courrons vers la vieillesse. Aussi je ne m'étonne pas des regards que tu portes vers le but suprême de la vie et je comprends aussi très bien l'espèce d'impuissance où tu te trouves pour asseoir à jamais ton âme. Tu as dans le caractère une facilité de voir les côtés faibles des choses, une espèce d'instrument avec lequel tu démolis sans peine les murs des choses et des idées. Tu as de l'esprit, autant qu'on en peut avoir, du cœur^ de rdme ; mais il te manque une colonne vertébrale plus fortement travaillée. Ton corps délicat et tourmenté est l'image assez vive de ton être intérieur. Tu es donc toujours plus frappé de ce qui manque que de ce qui est^ et comme il manque évidemment à Dieu sur la terre quelque chose, puisqu'il n'est pas complet ici-bas, lu as delapeineàle prendre comme il s'y trouve. La foi est un ravissement de l'âme à soi, une certaine concession faite à Dieu, et c'est précisément ce genre de mérite qui t'est le moins familier.

« Je crois donc, mon cher ami, qu'il te faut assidûment prier, le matin et le soir, et commencer, en tout ce qui n'est pas impossible dans ton état de conscience, une pratique

sérieuse de la religion. Tu possèdes assez Dieu pour faire plus que le chercher, pas assez pour ne plus le chercher. Je suis persuadé qu'une prière humble el suivie achèvera de briser les rets qui te retiennent loin de la vérité connue et aimée. La religion est humilité, simplicité, confiance, abandon, quelque chose d'infiniment humain, mais à un degré qu'on n'atteint pas de soi-même.

«Je ne te dis rien de tesjugementssur moi, je te crois dans l'erreur. La forme de mes pensées est paradoxale, non les pensées mêmes; ce qui constitue la singularité de mon être, c'est précisément l'alliance d'un sens droit avec une forme qui ne le parait point. Rien ne va plus droit que ma pensée par des chemins plus détournés et cette phrase même par où j'exprime ma nature en a tout le cachet.

« Adieu, mon ami ; j'entre dans tes peines et dans ton âme. Ta lettre m'a reporté à 20 ans en arrière el, sans m'inspirer de regrets, m'a jeté en quelque mélancolie... Je t'embrasse bien tendrement, etc..

(( F. H. -Dominique Lacordaire, « des Frères Prèc/ieurs. »

Ladey à Lacordaire

Dieu

Je ne le cherche plus, j'attends qu'il se révèle, Que son reg-ard me fixe et que sa voix m'appelle. M'abandonnant alors à ce Dieu que j'ai fui Je le vois et je l'aime et je m'oublie en lui. Lui-même, doucement, vient pénétrer mon âme : Il l'échauffé, il l'emplit de sa divine flamme.

Le monde fuit alors, dans cet oubli si doux. Presque sans le vouloir j'ai fléchi les g-enoux, Je brûle avec délire au foyer qui m'embrase. Rien ne me manque enfin dans cette pure extase, Rien, ô mon cher Henri, qu'un ami tel que toi Oui lève au ciel les yeux et l'implore pour moi.

DES FRÈRES PRECHEURS 303

Prosper Lorain à V. Ladey

« Paris, 10 juin 1848.

« Mon cher Victor.

« Je viens de perdre ma mère!... que ma douleur est grande!... Adieu.

« Prosper. »

304 LE PÈRE LAGORDAIRE

Prosper Lorain à Victor Ladey, à Bolandoz (Doubs)

« Paris, 8 septembre 1848.

« Lacordaire s'est décidément retiré de la direction de F Ere nouvelle ^àe, sorte que je suis demeuré étranger au cautionnement. Ma santé va de mal en pis. J'ai déjà consulté 5 ou 6 docteurs et m'en tiens à présenta M. Chomel, l'un des plus renommés de ce pays-ci. — Il affirme, comme les autres, que je n'ai aucun mal organique. — C'est du temps et de la patience qu'il faut.

« Prosper. »

M. Marchand, conseiller d'État, à M. Ladey « Paris, 22 novembre 1848.

« Il n'est que trop vrai, mon cher Ladey, notre pauvre ami a succombé, et c'est dimanche que nous lui avons rendu les derniers devoirs. Cette mort si prompte était inattendue.

« Il était alité depuis deux jours. ^ — C'était le mercredi, — je ne pus le voir. Vendredi j'allais y retourner. Il était trop tard. Il a rendu le dernier soupir jeudi, après une agonie courte et qui a paru peu douloureuse. M. Daveluy (d'Athènes) était auprès de lui pendant les deux dernières heures. Il n'a proféré que ces seules paroles : « Mon Dieu, s'est-il écrié en levant les bras, mon Dieu ayez pitié de moi. Vous savez que c'est la calomnie qui m'a tué. » Ce sont ses derniers mots.

« Au moment môme où vous m'écriviez, nous le conduisions à sa dernière demeure.. J'ai trouvé là M. M. Daveluy, M.M. Darcy et parmi ses anciens camarades l'ellat et Hoyer- Collard. En ce triste moment, j'ai pensé à vous

dire la perle que nous venions de faire, perle plus cruelle encore pour vous, qui lui éliez allaché par une si longue et si fralernelle amitié, et qui saviez tout ce qu'il valait...

« Marchand. »

DES FRÈRES PRÊCHEURS 3Cr7

Théophile Foisset à Victor Ladey

f 24 novembre 184S.

« J'allais vous écrire, car avec qui parler de lui désormais, sinon avec vous?

« Voici tout ce que je sais : Lacordaire, qui a quille Paris dans les premiers jours de septembre, m'écrivit de Chalais que les jours de notre pauvre ami étaient comptés, mais quela consultation de Récamier n'avait pas été d'abord inquiétante. Récamier a trouvé le siège de la maladie à l'estomac.

(( La plaie était au cœur. M. de Montalembert est depuis 15 jours à Tréloup (INord). Je sais par Lacordaire qu'il s'est occupé de noire ami malade.

Théophile Foisset à V. Ladey

« 2o novembre 1848.

(( Mon ami, on m'écrit de Paris que Daveluy lui a fermé les yeux, c'était bien jeudi 16. Récamier s'est présenté chez lui ce même jour. Le malade était guéri.

« Le Correspondant de dimanche lui a consacré quelques mots, c'est convenable, mais insuffisant. Ne voulez-vous pas rédiger une nolice pour r Ère nouvelle?... Lacordaire la ferait insérer. Je me chargerais, moi, d'en parler au Correspondant. Qu'est-ce que cela ? Hélas ! A Dieu.

DES FRÈRES PUÉCIIFURS 209

Lacordaire à Victor Ladey

I Flavigny, 3 février I80O.

« Mon cher ami, une lettre de Dijon m'apprend que lu es assez sérieusement malade. Donne-moi de tes nouvelles; je serai bien aise d'en avoir d'une façon positive. Je suis venu moi-môme à Flavigny pour me guérir d'un rhume, et qui a en effet cédé à l'air de nos montagnes, malgré la neige et la glace dont je les ai trouvées couvertes. Je retourne demain soir à Paris. C'est là, rue de Vaugirard, n° 70, qu'un petit mot de toi me serait fort agréable.

« Voilà enfin Foisset à la Cour de Dijon ; je m'en suis réjoui sincèrement. Il y a peu d'hommes aujourd'hui dans la magistrature d'un esprit aussi distingué et qui l'ait mieux honorée.

« Tout à toi bien cordialement et mes hommages respectueux à M'"'' Ladey.

« Fr. Henri-Dominique Lacoreaire, « des Fi'i'rcs Prêcheurs. »

Lacordaire à Ed. Eoissard

« Sorèze, 4 novembre 1857.

« Mon cher Boissard,

« Une lettre de faire part vient de m'apprendre la perle que vous venez de subir dans la personne de voire vieux père, et je m'empresse de vous témoigner combien je suis sensible à votre affliction.

((Vous voilà maintenant chef de votre famille. Je prie Dieu de la bénir et de vous bénir avec elle. Vous savez peut-être que je suis maître d'école à Sorèze. Je m'y plais beaucoup. Les années passent vite dans ce mouvement d'occupalions incessantes, et qui ont un grand attrait quand on aime la jeunesse. Je ne vous demande pas de m'envoyer vos enfants. Ils sont peut-être hors de page, et d'ailleurs ce serait bien loin de vous.

'( Je pense queLadey vous voit toujours souvent. Rappelez-moi, je vous prie, à son souvenir. Je ne le perds pas de vue. Il est du nombre d'anciens amis, ainsi que vous, auxquels je de-

meure fidèle par une pensée d'estime et d'affection. Veuillez en agréer l'assurance et me conserver aussi une petite place dans votre présent et dans votre avenir.

« F. Henri-Dominique Lacordaire, « des Frères Prêcheurs . »

312 LE PÈRE LAGORDAIRE

Victor Ladey à Théophile Foisset

« Bolandoz (Doubs), 30 septembre 1861.

'( Mon cher Foisset, j'apprends avec un grand chagrin que le père Lacordaire serait à toute extrémité, qu'on aurait mandé M. de MontalembertàSorèzepar le télégraphe. Hélas! il n'y avait pas à espérer pour lui une longue vie dans l'état oi^i il s'est trouvé cet été; mais cette mort si rapide me consterne et je ne puis y croire.

« Peut-être êtes-vous à Sorèze et tombezvous des joies de la famille dans la douleur.

« Où sont maintenant nos amis de jeunesse? Toute la nuit j'ai revu dans cette petite chambre,où ils me visitaient, Prosper et Henri. Prosper me lisant les brouillons de ses discours et le pauvre Henri s'essayant à déclamer devant moi ses grands discours pour la Société d'Etudes.

« Le chagrin a tué l'un, le travail a tué l'autre.

u Nous voilà, vous et moi, très vieux et très seuls. Tâchez que l'amour du travail s'éteigne un peu en vous. »

Théophile Foisset à Victor Ladey

« Blig'ny, 4 octobre 1861.

« M. de Monlalembert, mon cher Victor, est allé à Sorèze molu proprio, sur une lellre d'un ami du Père Lacordaire.

« Impossible, m'écrit M. de Montalembert, de rencontrer la mort plus visiblement empreinte sur les traits d'un homme.

« Oh ! oui, mon cher Victor, c'est lamentable! finir ainsi! mourir d'épuisement et de lang^ueur dans la plénitude des dons de l'intelligence, à l'âge de la maturité, à l'âge des œuvres définitives. Il me semble qu'il aurait dû mourir debout, je ne sais plus comme quel Romain.

« Cela nous reporte à 13 ans en arrière, à la mort de ce pauvre Prosper tué par le chagrin. Il n'est pas sûr que Lacordaire meure d'autre

chose. Les V ont été si indignes pour lui

dès 18i8 et surtout depuis le 2 décembre 1851 ! Que Dieu pardonne à ceux qui ni' savent ce qu'ils font !

« Vous dites, mon cher Victor : où sont maintenant nos amis de jeunesse? Nous avons

cette rare fortune que nous sommes encore quatre à Dijon de la Société d'Études : Saint- Seine, Boissard, vous et moi. Tâchons de rester fidèles les uns aux autres en dépit des courants politiques.

« A vous profondément.

Victor Ladey à Ed. Boissard

f Dijon, 30 novembre 1861.

« Mon ami, il ne s'est rien passé dans noire ville depuis Ion dépaii, hors le service célébré aux Dominicains jeudi, le jour même des obsèques de noire pauvre ami à Sorèze. J'étais si bien persuadé que la chapelle regorgerait de monde que je suis allé au chœur, lieu un peu trop en vue, que j'ai évité jusqu'ici. Il n'y avait que des prêtres, des frères delà doctrine chrétienne et cinq ou six laïques en me comptant. L'évêque et le curé de Saint-Micbel n'y étaient même pas. Le dimanche précédent, il n'avait pas été dit un mot du prédicateur dijonnais hors par le curé de Saint-Michel. M^'(Hivet), qui avait parlé pour je ne sais quoi, s'est lîi complètement sur l'illustre prédicateur. L'assistance à la chapelle, hors le chœur, laissait la moitié des chaises vides! »

i'uii.i.i>. — luip. Blais, Rot et Cio, 7, ruu Victor-Mugu«

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