SUR LE MYSTÈRE DE LA MORT DE NOTRE-SEIGNEUR J.-C
Il fut fait en conséquence d'un billet de chaque mois que la mère Agnès lui avait envoyé selon l'usage de Port-Royal '.
I. Jésus est mort par amour envers son Père éternel, parce qu'il est mort pour réparer, par une offrande infinie, l'offense infinie ^ qui lui avait été faite. Il est aussi mort par amour envers nous, parce qu'il a satisfait par sa mort à nos dettes -^ ; en sorte que le peu que nous pouvons, et que nous ne pouvons sans lui, suffit pour les payer toutes.
J'apprends de là que je dois mourir au monde par amour envers Dieu, pour lui rendre ce que je lui dois, en lui donnant tout mon cœur sans aucun partage, et satisfaisant pour tous mes péchés par la pénitence, qui est enfermée dans cette mort, et par amour envers moimême de la même sorte.
II. Jésus n'est pas mort pour ne plus vivre, mais pour ne plus être dans la souffrance, dans la faiblesse et les autres infirmités de cette vie humaine ; pour vivre éternellement d'une vie exempte de toutes ces misères, toute spirituelle, toute céleste*, toute divine.
» Ile Recueil MS. du P. Guerrier, page 265.
^VEdit. Y. C. omet infinie. — ' Idem : « ... satisfait par owowr k nos dettes... » Leçon évidemment vicieuse. —' Idem omet: toute céleste.
J'apprends de là qu'après que je serai séparée, par ma mort au monde, de toutes les appartenances de la corruption de la nature, il faut que dès lors je vive en Dieu seul, et que je ne vive plus à rien de ce qui appartient à la première vie.
III. Jésus est mort réellement, et non pas en figure, ou en désir seulement.
Cela m'apprend qu'il faut mourir effectivement au monde, et ne pas me contenter en cela d'imaginations et de belles spéculations.
IV. La mort de Jésus n'a rien eu d'extraordinaire, c'est-à-dire que son corps a été privé de vie ^ comme tous les autres, et il s'est tenu mort dans la posture et la manière qui était propre à cet état.
Cela m'apprend qu'encore qu'il faille - faire mourir effectivement en moi la chair et tous ses désirs, il ne faut pas, néanmoins, qu'il paraisse rien d'extraordinaire ni de singulier dans mes actions ; mais que je fasse simplement et uniquement celles qui seront conformes à mon état et à ma condition présente.
V. Jésus est mort au regard de soi-même, en ce que réellement sa sainte âme et son corps ont été séparés, et qu'ensuite il a souffert toutes les privations que cause la mort, de la vue, de l'ouïe, de l'entendement, de tout mouvement ; en sorte qu'on l'emporte dans le sépulcre : il ne s'y conduit pas soi-même, et a bien voulu se priver de toutes ces choses % quoiqu'elles fussent fort saintes en lui.
' Edil. V. C. : « ... privé d'une v'iehumaine... »
* Idem ;« ... qu'il /"'/Mt... » — ' Idem : « ... voulu êlre privé de...»
Cela m'apprend à mourir à moi-même en toutes choses, même dans les plus innocentes ; en sorte que je ne produise plus par moi-même aucune action, mais que tout ce que j'espérerai soit tellement produit par l'obéissance que je dois aux maximes du christianisme et aux supérieurs que Dieu m'a donnés, que l'on puisse dire véritablement que mon esprit n'est plus en moi, et qu'il est de telle sorte séparé de mon corps que ce n'est nullement lui qui le fait agir ^
YI. Jésus est mort non-seulement au regard de soimême, mais encore au regard de sa sainte^ Mère, de ses parents et de ses amis, les privant de la consolation de sa présence et se privant soi-même de la leur.
Cela m'apprend à ne pas mourir seulement à ce qui ne touche que ma personne, mais aussi à tous les intérêts de la chair et du sang, et de l'amitié humaine ; c'est-à-dire à oublier tout ce qui ne regarde point le salut de mes amis, ne plus m'empresser dans leurs affaires temporelles '\
VII. Jésus est mort au regard de tout le monde ; en sorte que le monde entier est privé de sa présence visible et du fruit de ses exhortations, y laissant seulement les disciples, qui étaient des copies de sa sainte vie qu'ils imitaient.
Cela m'apprend que lorsqu'on est mort au monde, il ne faut plus s'y produire, et qu'il faut se conten.^^' de
* Edit. V. C. : « ... que ce ne soit plus le corps qui le fait agir. » Leçon contraire au sens de Tauteur.
^ Idem omet : sainte. — ' Idem : « ... le salut des âmes... » «... les affaires temporelles. » Sens qui n'est pas celui de l'auteur.
fructifier par le bon exemple et la bonne odeur que celte vie de mort pourra répandre.
VIII. Jésus n'a pas attendu à mourir de vieillesse, mais a comme prévenu la mort en mourant dans la plus forte jeunesse.
Cela m'apprend à ne pas attendre la défaillance de ma vie pour mourir au monde, mais à prévenir ma mort réelle par la mystique.