IX. Jésus est mort de mort violente, et non pas naturelle
J'apprends de là qu'encore que la nature répugne à cette mort violente, et que toutes les choses humaines qui sont en moi me portent à la fuir, je dois faire violence à tout cela pour mourir vraiment au monde.
X. Jésus est mort à la croix, élevé au-dessus de tout le monde, ayant sous ses pieds tout, et sa sainte Mère même.
J'apprends de là que mon cœur doit être au-dessus de toutes les choses de la terre, et que par cet élèvement ^ d'esprit, qui n'est pas orgueilleux mais céleste, je dois regarder comme au-dessous de moi tout ce qu'elle a de plus grand et de plus aimable, parce que, comme je ne me dois glorifier qu'en la croix de mon Sauveur, je ne dois aussi rien estimer qu'elle.
XI. Jésus a voulu tellement être séparé de la terre en mourant, qu'il n'y tenait que par l'instrument de son supplice, par oii il y était nécessairement joint.
Cela m'apprend à regarder comme des supplices tout
• Edit. y. C.'ft ... celle e7cvat»on d'esprit... »
ce qui me contraint de prendre quelque part aux choses de la terre, et qu'il faut que la haine véritable que je conserverai dans mon cœur pour ces choses, en m'y soumettant néanmoins, fasse qu'elles me soient vraiment une rude croix, afln que mourant au monde je ne tienne plus à la terre, comme mon Sauveur, que par l'instrument de mon supplice \
XII. Jésus est mort tout environné de douleurs et de plaies horribles, et néanmoins la pensée de plusieurs est que ce ne sont pas les douleurs qui l'ont fait mourir, n'ayant pu le faire si tôt ^
Cela m'apprend qu'encore que je fusse environnée et accablée de maux dans le monde, ils ne doivent pas être le motif de ma mort au monde, et que comme il ne m'est pas commandé d'y vivre pour y souffrir plus longtemps, il ne m'est pas permis d'y mourir seulement pour les éviter.
XIII. Jésus est mort hors la ville. — Cela m'apprend que la première chose qu'il faut faire est de sortir du milieu du monde, pour mourir au monde.
XIV. Quoique Jésus mourut hors de la ville, il fut néanmoins accompagné de beaucoup de monde. ,
Cela m'apprend qu'encore que je ne puisse pas m'en séparer entièrement, ni quitter tout à fait les lieux où il habite, je ne dois pas laisser d'y mourir généreusement.
XV. Il est mort publiquement devant tous ceux qui l'ont voulu voir.
' Edit. V. C. : « ... notre sauveur... » « ... notre supplice. « * En marge : Sur ces paroles : il rendit Vesprit, qui marquent l'action de la volonté et non la contrainte de la nécessité; et sur rétonneraent de Pilate quand on lui rapporta qu'il était déjà mort.
J'apprends de là qu'encore que ma condition m'expose aux yeux de tout le monde, cela ne me doit pas empêcher d'y mourir.
XVI. Jésus meurt tout nu. — Cela m'apprend à me dépouiller de toutes choses.
XVII. Encore que Jésus ait bien voulu souffrir ce dépouillement, il ne s'est pas néanmoins dépouillé soimême.
Cela m'apprend non-seulement à me dépouiller de toutes choses, mais à souffrir que Dieu m'en dépouille par quelque voie que ce soit.
XVIII. La mort de Jésus l'a rendu méprisable aux méchants : elle leur a été un voile pour cacher à leurs yeux la Divinité*, et leur a fourni une horrible matière de blasphémer ; mais elle a été pour les bons une matière de la reconnaître et de la confesser publiquement. ^ Elle a été un sujet de scandale pour les uns, et de componction pour les autres ^.
Cela m'apprend à me préparer à cette honte, étant sans doute que les hommes charnels me mépriseront, et attribueront à faiblesse, à stupidité et à folie mon renoncement au monde, que de plus spirituels pourront attribuer au mouvement de l'esprit de Dieu, en être touchés et l'en glorifier.
* Edit. V. C. : « .... elle leur a été utile pour cacher à leurs yeux sa divinité... »
^ Idem omet : Elle a été un sujet de scandale pour les uns et de componction pour les autres.
' En marge : Il a sauvé les autres et ne se peut sauver soi-même. — Véritablement cet homme était fils de Dieu.
XIX. Jésus-Christ, comme il le dit par la bouche du prophète, a été l'opprobre des hommes et l'objet du mépris de son peuple. -Ainsi, sa mort ayant été honteuse à l'égard du monde % j'apprends de là à supporter avec joie le mépris que le monde fera de moi en cet
état.
XX. Jésus est mort dans l'insensibilité de tous les maux, quoique son corps soit tout environné de plaies.
Cela m'apprend à être insensible à tous les événements fâcheux.
XXI. Jésus est insensible à tous les événements bons et mauvais, et ainsi dans une parfaite tranquillité.
Cela m'apprend l'égalité avec laquelle je dois recevoir toutes les agitations du monde, bonnes ou mauvaises selon son jugement, pour être par ce moyen dans un parfait repos.
XXII. Jésus est mort, non-seulement dans l'insensibilité, mais aussi dans la privation de tous les plaisirs
de la vie.
Cela m'apprend que je dois, non-seulement ne retenir aucune véritable indifférence, mais aussi me priver actuellement de tous les plaisirs du monde.
XXIII. Jésus étant mort est effectivement dans une insensibilité parfaite au regard de toutes les choses du monde, de ses biens et de ses maux, etc. ; mais la Divinité demeurant unie à ce corps insensible % le Saint-Esprit
• Edit. V, C. omet : Ainsi sa mort ayant été honteuse à l'égard du monde.
' Edit. F, C. ;«.... à ce corps sensible... »
résidant en lui y a ses désirs, ses sensibilités et ses passions, pour ainsi dire, de sorte que ce corps insensible étant pénétré de la Divinité, et rien que de la Divinité \ n'a plus aucun sentiment pour les choses de la terre ; et tout ce qui est sensible en lui ne l'est que par le sentiment unique de l'esprit de Dieu, puisque ce n'est autre chose que lui-même.
J'apprends de là que l'insensibilité qui me doit rendre immobile à tous les événements du monde, bons ou mauvais, ne doit pas me rendre incapable de sentir plus aucune joie ou tristesse, mais seulement de celles du monde, me rendant d'autant plus sensible aux choses qui regardent Dieu, que n'étant nullement occupée de celles de la terre, je n'aurai à penser qu'à celles-là, parce qu'ayant fait une abnégation entière de mon esprit propre, je ne dois plus agir que par le mouvement de l'esprit de Dieu.
XXIV. Encore que Jésus dans tout le temps de sa mort n'ait aucunement de vie, néanmoins ses pieds et ses mains par leurs plaies, sa bouche même et sa langue par l'attouchement du fiel, et entin toutes les blessures de son corps étaient autant de langues et de voix qui, par un langage très-intelligible autant qu'elles en étaient capables sans sortir de leur état -, publiaient les grandeurs de Dieu qui avait exigé une telle satisfaction, fit reprochaient aux hommes les péchés qui avaient eu
» Edit. V. C. omet ces mots : pour ainsi dire, et ceux-ci ; et rien que la divinité.
* Idem ; « ... de son état... »
MYSTÈRE DE LA MORT DE J.-C. Uo
besoin d'une telle réparation, et prêchaient sans cesse aux chrétiens la grandeur de leurs devoirs ; et parmi tout cela sa bouche a effectivement gardé le silence.
Cela m'apprend qu'encore que je ne dois point me taire sur toutes ces choses, autant que je puis, dans la condition où il a plu à Dieu de me placer ; je dois néanmoins les publier plus par mes actions que par mes paroles et que, me taisant de paroles et de voix, mes actions ne se doivent pas taire.
XXV. Jésus mort, quoique sans mouvement, est pourtant agité quand il le faut : il est détaché de la croix, et de là porté dans le tombeau ; mais il n'a point de part à tout cela, ne le faisant point par lui-même.
Cela m'apprend que je dois agir toutes les fois qu'il le faudra; mais que je ne dois jamais faire aucune action par mon propre esprit.
XXVI. Jésus est encore quelque temps attaché à la croix après la mort, et lors même qu'il en est descendu, son corps ne laisse pas d'être environné de toutes ses plaies ; il est toujours dans la pauvreté et dans l'opprobre, et par conséquent dans la privation des biens contraires à ces maux, en sorte que si, par un miracle qu'il n'a pas voulu faire, son âme fût retournée dans ce corps pour le rendre encore passible, il eût en même temps senti toutes les pointes de la douleur universelle qu'il sentait lors de la Passion.
Cela m'apprend qu'encore que la possession de tous les biens du monde et la souffrance de tout ce qu'il évite avec plus de soin, ne soient pas capables de me toucher, parce qu'étant morte au monde je suis devenue insen-
sible à tout ce qu'il a et à tout ce qu'il est ; je ne dois pas laisser de fuir les uns et de rechercher les autres avec ardeur, afin que si, par une punition qui ne serait que trop juste. Dieu permettait à cet esprit du monde de revivre en moi pour m'y faire revivre, me voyant environnée de tout ce qu'il appelle maux et de tout ce qu'il nomme biens, je commençasse à sentir la douleur qu'un tel état cause aux personnes qui sont sensibles à tous ses événements; et que cette douleur que je me serais volontairement procurée me tînt lieu de peines satisfactoires pour être sauvée comme par le feu. Mais j'espère que, comme mon Sauveur n'a plus voulu être passible depuis sa mort, il empêchera aussi par la toute-puissance de sa grâce ceux qui l'imitent dans sa mort, de le redevenir à l'égard des choses du monde.
XXVII. Jésus eut après la mort le côté percé d'un coup de lance, et il en sortit de Teau et du sang qui était resté liquide par miracle, et cette plaie est toujours demeurée ouverte, depuis même sa résurrection.
J'apprends de là qu'après avoir fait mourir en moi ^ la chair, et avec elle toutes les passions qui font sa vie comme la charité est la vie de l'âme, il faut encore persécuter surtout la principale, et celle où résidait plus particulièrement cette vie de la chair, quoique je ne sente plus qu elle ait aucune vie ; et que je dois par des mortifications continuelles tâcher de l'étouffer, comme si elle ne l'était pas déjà, afin que pratiquant tout ce
' Edit. V. C. omet les mois : en moi.
qui lui est le plus contraire, je forme moyennant la grâce de Dieu une habitude qui passant en naturel * soit la mort véritable à mon égard, et soit comme la plaie du cœur de mon Sauveur après laquelle il ne pouvait plus vivre naturellement : afin que par cette plaie sortent tous les restes de la faiblesse et de la force humaine, qui ne servent qu'à me rendre incapable du bien et capable du mal lequel résidait dans ce cœur et qui, par un prodige funeste, reste encore en nous après être morts au monde. Et il faut sans cesse rouvrir cette plaie, afin qu'elle ne se referme jamais tout à fait.
XXVIII. Je vois Jésus mort en trois lieux différents : à la croix, à la vue de tout le monde ; descendu de la croix au milieu de ses amis, et dans le tombeau dans une entière solitude ; et en ces trois lieux il est également mort.
Cela m'apprend qu en quelque état que je me puisse trouver, de conversation ou de solitude, je dois toujours être morte au monde, aussi bien en l'un comme en Tautre.
XXIX. Lorsque Jésus est sur la croix environné du peuple, je lui vois les mains pleines de clous qui l'y attachent, et il les a vides lorsque les siens l'ont ôté de la croix, et aussi lorsqu'il est seul dans le sépulcre.
Cela m'apprend que si la divine Providence me donne en maniement des choses temporelles, je m'y dois soumettre, quoique ce soit des liens qui me tiennent attachée aux choses de la terre ; et qu'il faut en même temps
' Edit. F. C. :«.... en naturelle... »
que l'aversion que j'aurai pour toutes les attaches fasse qu'elles me tiennent lieu des clous de mon Sauveur, qui lui faisaient de cruelles plaies, en même temps qu'ils tenaient son corps attaché à la croix, et par la croix à la terre qui la soutenait.
Et j'apprends du temps où il a eu les mains vides, qu'en quelqu'état que je sois, de commerce avec les hommes ou de retraite, je puisse avoir les mains vides de tout maniement et de toute affaire, s'il plaît à Dieu de m'en décharger.
XXX. On revêt Jésus-Christ, après sa mort, d'ornements convenables aux morts.
J'apprends de là à témoigner par mes habits que je suis morte pour le monde.
XXXI. Encore que Jésus fut revêtu des ornements, néanmoins ils étaient conformes à son état, parce qu'il était effectivement mort.
Cela m'apprend qu'encore qu'il soit vrai que je doive témoigner par mes habits que je suis morte au siècle, je n'y dois rien avoir de singulier et d'extraordinaire ; mais simplement conforme à mon état présent.
XXXII. Le drap dans quoi on ensevelit Jésus n'était pas à lui^
J'apprends de là à ne me pas attacher aux choses qui sont les plus proches de moi et qui me sont les plus utiles, et à ne les pas regarder comme m'étant propres, mais étrangères.