LETTRE DE LA SŒUR JACQUELLNE DE SAINTE-EUPHEMIE A MADAME PERIER
Gloire à Dieu, au très-saint sacrement.
A P. R., ce 25 janvier i655.
Ma très-chère sœur,
Je ne sais si j'ai eu moins d'impatience de vous mander des nouvelles delà personne que vous savez, que vous d'en recevoir; et néanmoins il me semble que n'ayant point de temps à perdre, je n'ai pas dû vous écrire plus tôt de crainte qu'il ne fallût dédire ce que j'aurais trop tôt dit. Mais à présent les choses sont en un point qu'il faut vous les faire savoir, quelque succès qu'il plaise à Dieu d'y donner.
Je croirais vous faire tort si je ne vous instruisais de l'histoire depuis le commencement qui fut quelques jours devant que je vous en mandasse la première nouvelle, c'est-à-dire environ vers la fin de septembre dernier. Il me vint voir et à cette visite il s'ouvrit à moi d'une manière qui me fit pilié, en m'avouanl qu'au milieu de ses occupations qui étaient grandes, et parmi
' Ih- Recueil MS. du P. Guerrier, page 15.
LKTTRES. ÔSt
toutes les choses qui pouvaient contribuer à lui faire aimer le monde, et auxquelles on avait raison de le croire fort attaché, il était de telle sorte sollicité de quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il avait des folies et des amusements du monde, et par le reproche continuel (jue lui faisait sa conscience, qu'il se trouvait détaché de toutes choses d'une telle manière qu'il ne l'avait jamais été de la sorte ni rien d'approchant; mais que d'ailleurs il était dans un si grand ahandonnement ^ du côté de Dieu, qu'il ne sentait aucun attrait de ce côté-là; qu'il s'y portait néanmoins de tout son pouvoir, mais qu'il sentait hien que c'était plus sa raison et son propre esprit qui l'excitait à ce qu'il connaissait le meilleur que non pas le mouvement de celui de Dieu ; et que dans le détachement de toutes choses où il se trouvait, s'il avait les mêmes sentiments de Dieu qu'autrefois, il se croyait en état de pouvoir tout entreprendre; et qu'il fallait qu'il eût eu en ces temps-là d'horribles attaches, pour résister aux grâces que Dieu lui faisait et aux mouvements qu'il lui donnait. Cette confession me surprit autant qu'elle me donna de joie : et dès lors je conçus des espérances que je n'avais jamais eues, et je crus vous en devoir mander quelque chose afin de vous ohliger à prier Dieu. Si je racontais '-^ toutes les autres visites aussi en particulier il faudrait en faire un volume : car depuis ce temps elles furent si fréquentes et si longues, que je pensais n'avoir plus d'autre ouvrage à faire, je ne fai-
' F'iil. y C. : « ... en si grand ahandonnement... » ^ Idem ; «. ... si je racontais ainsi loules... »
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sais que le suivre sans user craueune sorte de persuasion \ el je le voyais peu à peu eroîîre de lelle sorle que je ne le couunissais plus, cl je crois que vous en ferez aulaul que moi si Dieu couliiiue son ouvrai;e, el particulièremenl en riiumililé, en la soumission, eu la délîance el au mépris de soi-même, et au désir ^ d'élre anéanti dans l'eslime et la mémoire des hommes. Voilà ce qu'il est à celte heure. Il n'y a que Dieu qui sache ce qu'il ^cra un jour. EnHu, après hien des visites et hien^ des comhals (ju'il eut à l'cndre en lui-même* sur la difticullc de choisir un guide, car il ne doutait point qu'il ne lui en fallût un, et quoique celui qu'il lui fallait fut tout trouvé et qu'il ne put penser à d'aulres, néanmoins la déliance qu'il avait de lui-même faisait qu'il craignait de se tromper par trop d'affection, non pas dans les qualités de la personne, mais sur la vocation dont il ne voyait point de marque certaine , n'étant point son pasteur naturel ; je vis clairement que ce n'était qu'un reste d'indépendance caché dans le fond du cœur qui faisait arme de tout pour éviter un assujettissement qui ne pouvait être que parlait dans les dispositions où il élail. Je ne voulus pas néanmoins faire aucune avance en cela : je me contentai seulement de lui dire que je croyais qu'il fallait faire pour le médecin de l'ame comme pour celui du corps, choisir le meilleur; qu'il est vrai que l'évêiiue est notre directeur naturel, mais qu'il n'était pas possible à celui de Paris de
' Edit. V. C. : « ... fraucuiio sorte do persécution... »
- Idem : « ... en mépris... » « ... en désir... »
3 Idevi omet le mot bien. — * Idem : «... rendre à lui-même . »
l'être de lous ses diocésains, ni même aux curés, ni même aux prêtres des paroisses quand ils seraient capables de l'être de quelqu'un, et qu'une personne sans établissement comme lui, pouvant s'aller loger dans telle paroisse qu'il lui plaiiait, se rendait aussi bien maître dans le cboix de son directeur en prenant son curé, comme en cboisissant un prêtre approuvé de son évêcjue; que lorsque M. de Genève * avait conseillé de choisir un directeur entre dix mille, c'est-à-dire tel qu'on le préférerait à dix mille S lui qui élait évoque et grand zélateur de la hiérarchie n'avait pas prétendu borner le choix de chaque personne dans les prêlres de sa paroisse. Il ne me souvient plus si ce fut cela qui le Ci rendre, ou si ce fut la grâce qui croissait dans lui comme à vue d'œil, qui dissipa tous les nuages qui s'opposaient à un si heureux commencement sans se servir de raisons; mais quoi qu'il en soit il fut bientôt résolu. Après cela néanmoins ce ne fut pas fait, car il fallut bien d'autres choses pour faire résoudre M. Singlin qui a une merveilleuse appréhension de s'engager en de pareilles affaires ; mais enfin il n'a pas pu résister à tant de raisons ^ qu'il a eues de ne pas laisser périr des mouvements si sincères et qui donnaient tant d'espérance d'une heureuse suite, et il s'est laissé vaincre à mes importunités, en sorle qu'il a bien voulu se charger du soin de sa conduite ; mais son infirmité qui continue toujours lui en ôte ^ presque le moyen, parce
* François de Sales.
' Edit. V. C omet : c'est-à-dire tel qu'on le préférerait à dix mille. — 3 Idem ; « ... W ne put résister à de pareilles raisons... » ^ Edit. V. C. : « ... lui en a ôté... >>
qu'il ne saurait presque parler sans se faire un grand mal. Pendant tout ce temps il s'est passé plusieurs choses qui seraient trop longues à dire et qui ne sont point nécessaires; mais la principale est que noire nouveau converti pensa ^ de son propre mouvement, pour plusieurs raisons, qu'une retraite quelque temps hors de chez lui serait fort ^ nécessaire. M. Singlin était pour lors à Port-Royal des Champs pour prendre quelques remèdes; de sorte qu'encore qu'il eût' une merveilleuse appréhension qu'on sût qu'il eût communication avec autre qu'avec moi dans celle maison, il se résolut néanmoins de l'aller trouver sous prétexte d'aller faire un voyage aux champs pour quelque affaire, espérant qu'en changeant son nom et en laissant ses gens dans quelque village proche, dont il prétendait venir trouver à pied M. Singlin, il ne serait connu que de lui, et que personne ne pourrait savoir ses entrevues, et qu'il demeurerait en retraite en cette manière. Je lui conseillai de ne le pas faire sans l'avis de M. Singlin qui ne le voulut point du tout, parce qu'il n'était pas encore résolu de se charger de lui : si hien qu'il fui contraint d'attendre en patience son retour, parce qu'il ne voulait rien faire contre l'ordre qu'il lui avait donné par une lettre parfaitement helle qu'il lui écrivit, dans laquelle il me constituait sa directrice en attendant que Dieu fit connaître s'il voulait que ce fût lui qui le conduisit. Enfin M. Singlin étant de retour, je le
' Edit. V. C. : « ... ]^cl\'^:\ sêrieitucmcr.t... »
- hh'ni omet : fcrt.
' Idan : «■ . . en sorle que quoiqu'il cùl... »
pressai de me décharger de ma dii;iiité, et je fis tant que j'obtins ce que je désirais, de sorte qu'il le reçut; et ils jugèreul ^ l'un et l'autre qu'il lui serait bon de faire un voyat^e à la campagne pour être plus à soi qu'il n'élait à cause du retour de sou hou ami ^ (vous savez qui je veux dire) qui l'occupait tout entier. Il lui confia ce secret, et avecson consentement qui ne fui pas donnésans larmes, il parlit le lendemain de la fête des llois avec M. de Luines pour aller en l'une de ses maisons, où il a été quelque temps. Mais, parce qu'il n'élait pas là assez seul à son gré, il a obtenu une chambre ou cellule parmi les solitaires de Port-Koyal d'où il m'a écrit avec une extrême joie de se voir traité et logé en piincc, mais en prince au jugement de saint Bernard, dans un lieu solitaire et où l'on fait profession de pratiquer la pauvreté en tout où la discrétion le peut permettre. Il assiste à tout l'office depuis prime jusqu'à compiles, sans qu'il sente la moindre incommodité de se lever à cinq heures du matin ; et comme si Dieu voulait qu'il joignit le jeûne à la veille, pour braver toutes les règles de la médecine qui lui ont tant défendu l'un et l'aulre, le souper conunence à lui faire mal à l'estomac, de sorte <|ue je crois qu'il le quittera. Il n'a rien perdu à sa directrice, car M. Singlin, qui a demeuré en cette ville pendant tout ce temps, lui a pourvu d'un directeur dont il n'avait nulle
1 Edit. V. C. : « ... ils jugèrent à /}ro/;os.... »
^ M. de RoaniK'Z. [\ote du P. duerrier.)
\.e ^IS. Sujipl. français, et, d'après lui, VEdit. V. C. font entrer coWe noie '!a;i-> le lc\!e et snjipriinent ces mots : Vous savez f/ui jo r-iix dire.
connaissance, qui esl un lionmie incomparable * dont il est tont ravi, aussi est-il de bonne race ^ Il ne s'ennuyaitpointlà, mais quelques affaires l'oiitobligéde revenir contre son gré, et ponr ne pas tont perdre., il a demandé une cbambre céans, où il demeure depuis jeudi, sans qu'on sache chez lui qu'il est de retour. Il ne dit à personne où il allait lorsqu'il partit qu'à madame Pinel et àDuchcsne qu'il menait. On s'en douta ^ néanmoins un peu, mais par [)ure conjecture. On dit qu'il s'est fait moine, d'autres hermitc, d'autres qu'il est à Port-Royal : il le sait et ne s'en soucie guère ; voilà où les choses en sont.
Je l'ai toujours vu jusqu'ici * dans une si grande crainte qu'on sut rien de tout cela que je n'avais pas même osé lui proposer de vous en rien mander. Enfin, je lui en écrivis quelques jours devant son retour : il me répondit que si on lui ordonnait de le faire il le ferait, mais que par lui-même il ne s'y pouvait résoudre parce que il se voyait si peu avancé qu'il ne savait du tout que vous dire ; que si je trouvais qu'il y eut matière d'écrire, il consentait volontiers que je vous écrivisse, mais que pour lui il ne voyait rien à mander. Sur cela je commençai cette lettre à mon premier loisir au jour d'où elle est datée, et je ne l'achève qu'aujourd'hui
* Edit. V. C. omet : dont il n'avait mille connaissance, qui est un homme incomparable.
- Il s'agil ici de M. de Saciavec lequel Pas^cal eut l'entretieu célèbre sur Epictète et sur Monlaigne. (Voy. notre édition des Pensées, fragments et lettres de Pascal, toni. l^, page 348.)
' Edit. V. C. : « ... on s'en doutait... »
* Idem omet : jusqu'ici
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8' rcviMor\ Je n'ai du Ic.ul mi ^ prendre assez de Icnips auparavanl.
11 esl à présent chez lui où ses affaires le relieunenf, mais je crois {[\\\\ fera (ont son possible pour rentrer l)ienlôl dans sa )'elraile. 11 me dit hier qu'il vous écrira Dieu aidant, et me dit de vous écrire. Il veut iaire quelque chose pour ma petite cousine la contrôleuse Pascal ; et comme on a ici beaucoup de charité, j'espérais'* qu'on la prendrait céans en pension, mais je doute si la mère et l'enfant le voudraicnl ; mandez-le moi au plutôt s'il vous plaît*, et connue il s'y faudrait prendre. J'en ai un très-grand désir, car je la considère coiume une de nos sœurs, et je ne puis penser à l'état où je la vois, pour l'âme et pour le corps, sans frémir ^ Enfin elle est nièce de mon père, et je juge des sentiments qu'il aurait pour elle, par ceux que j'ai pour vos enfants.
LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAIME-EUrHÉMlE A MADAME PERIER \
Gloire à Jésus ^ au très-saint sacrement, AP.-R., ce 25 avril 1655.
Ma très-chère sœur, je prends une grande feuille
1 Au lieu de : S'' février, VEdit. V C. met : de faire.
2 Edit. V. C. : pu au lieu de su.
3 Idem : f espérerais.
''Idem: »< ... mandez-le moi aussitôt, s'il vous plaît... »
^ Idem : « ... sans gémir... »
^ I" Recueil MS. du P. Gtieirier, pag. ccccxxvin.
parce que je suis en dévotion de vous faire une grande lettre, si Dieu m'en fait la i;râce. Après avoir lu voire lettre que mon frère m'apporta, je ne pensais point du tout y répondre; premièrement, parce que je me trouvais très-éloignée de le pouvoir; et outre cela je ne croyais point du tout le devoir, parce qu'il me semble qu'il n'y a rien de plus sauvage que de voir une petite novice, qui à peine commence d'ouvrir les yeux à la vraie lumière, vouloir se mêler d'éclairer les antres et de porter le Ilambeau devant eux : cela me semble insupporlable. Néanmoins, voyant que je ne vous pouvais procurer d'ailleurs le secours que vous me deaiandii z, parce que riiumilité de nos mères et la maladie de M. Singiin m'en étaient tout moyen, j'ai cru que m'étant trouvée autrefois dans la peine où je vous vois, je pourrais vous dire avec liberté les cboses que je me suis dites à moi-même S puisque comme je le prétends nous ne sommes qu'un cœur et une àme en J.-C.
Comme j'en étais là, il m'est venu en pensée que M. de Rebours aurait peut-être bien la bonté de vouloir vous donner quelques avis. Cela m'a fait interrompre pour le consulter, et c'est par son ordre que je vous écris ce qu'il ne peut vous éciire lui-même présentement, parce qu'il a fort mal aux yeux ; et de plus parce que ce n'est pas, dit-il, à lui à donner conduite à personne. C'est M. Smglin qui a mission pom* cela et non pas lui, à ce qu'il veut croire.
Il m'a donné cbarge de vous dire que comme c'est
1 F.dit. V C. : <- ... ce <v\<' i" ii\e suis dit a iiioi-nn'>ine... »
une chose constante qu'nne des principales et indispensables obligations d'un chef de famille est le soin qu'il doit prendre de la régler, encore qu'il soit vrai que ce soin doive ^ être divisé, et que celui des honnnes regarde principalement le mari et celui des filles la femme, néanmoins cela n'a pas lieu chez nous, M. Perier étant trop occupé pour s'y donner comme il faut, ce qui vous en cliai'ge sans pourtant l'en décharger, parce que l'obligation principale doit toujours être préférée; que si pouviez le porter à s'acquitter d'un devoir si important vous en seriez quitte; mais si cela n'est pas, vous en demeurez chargée; ce qui vous oblige (comme vous voulez travailler à leur salut ^ et non pa^ simplement à vous acquitter exlérieurement de cette obligation, ce qui serait assez aisé) à tâcher premièrement de les bien connaître en les éprouvant même en de petites choses qui vous peuvent faire connaître s'ils ont de la piété ou non ; s'ils sont hypocrites ou hardis à se faire connaître mauvais ; quels vices régnent en eux, et de quel bien ils sont plus susceplibles. Il faudrait aussi tâcher de vous faire aimer d'eux, en ne les reprenant point aigrement quoiqu'il le faille toujours faire sévèrement et fortement ; et pour cela il faut autant qu'il est possible laisser passer son émotion avant que de les reprendre, et alors leur faire grande honte de leurs fautes et leur faire entendre qu'on en est beaucoup plus fâché pour le tort qu'ils se fontque pour celui qu'on en
' Edit. V. C: * ... doit èlve... »
' Idem : « ... a voire salut... » -- Conhp-sons.
reçoit ; el il leur l'aiU souvent répéter cela \ car c'est une maxime générale que tous les esprits qui nesonl pas fort subtils, comme ceux tlu peuple et des enfants, ne conçoivent autre idée des personnes qu'ils fréquentent que celle qu'ils leur donnent eux-mêmes, en sorte que pour se rendre aimable à eux il leur faut dire qu'on les aime, qu'on s'y croit obligé et qu'on croirait manquer au plus important de ses devoirs si on manquait d'affection pour eux. Après cela, il serait bien diflicile que d'autres leur persuadassent le contraire, pourvu toutefois qu'on ail soin de le leur ramentevoir souvent. C'est pourquoi il ne faut pas se contenter de leur donner à entendre par des mots couverts la tendresse qu'on a pour eux, ou de la leur témoigner en prenant soin d'eux dans leurs maladies, dans leurs afflictions, et dans tous leurs autres besoins qui sont des occasions favorables et qu'il faut bien ménager ; mais, outre cela , il le leur faut dire nettement et en plusieurs manières, en leur disant néanmoins aussi clairement que c'est à condition qu'ils demeureront dans leur devoir et qu'ils serviront avec fidélité leur Dieu et leur maître.
Pour ce qui est des temps où il faut employer l'buile ou le vin, la discrétion le doit faire juger. Tout ce qu'on vous peut dire en général, c'est que toutes les fois qu'il ne s'agira que de votre intérêt particulier, il faut endurer patiemment, non pas en le dissimulant, mais en leur témoignant que vous le leur pardonnez, et que s'ils ont à faire des fautes, vous aimez beaucoup
' Edit V. C. : c .. soiivoiit dire oe!a. , »
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mieux que ce soit contre vous que contre d'autres. Vous pouvez aussi user de la uièiuc indulgence envers les fautes d'inadvertance, connue de perdre, rompre, ou mal faire quelque chose, sinon qu'il y eût une notable négligence. Que s'il n'y en a pas, il leur faut dire qu'on souffrira volontiers de pareils nuuiquements, quoiqu'on y souffre de la perte, pourvu qu'on voie qu'ils soient soigneux à se garder de ceux où Dieu est offensé; et il ne faut pas manquer de leur faire remarquer làdessus combien peu il se trouve de maîtres ^ dans ce sentiment; ce qu'il faut faire néanmoins sans ostentation, en mêlant toujours quelque parole qui tende au mépris de soi-même, et surtout^ en leur insinuant beaucoup qu'on s'estimerait bien plus heureux d'être en leur condition que dans celle où l'on est : il en faut souvent fuire remarquer les avantages et le danger de celles qui sont plus élevées. Mais quand ils feront des fautes contre Dieu, contre leur maître, contre la charité et l'union qu'ils doivent avoir entre eux, c'est alors qu'il faut se rendre sévère jusqu'à être terrible, car il faut savoir que le peuple et les enfants sont comme les juifs qui n'agissent que par menaces ou par promesses, jusqu'à ce que, après avoir réglé ^ par ce moyen comme par force l'extérieur, on attire la miséricorde de Dieu pour leur donner l'esprit intérieur dont cette conduite qu'on tient sur eux dans cette vue est la voie et même sert de mérite pour l'obtenir. Il ne faut rien
* Edit. V. C : « .. ils se trouvent de niallres .. » ^ Idem : « ... parce çw'aprùs avoir régie... »
souffrir en ces rencontres, mais le dire à leur maître et l'exliorler à les en punir sévèrement, sinon qu'on eut sujet (le croire qu'ils en sont humilies et qu'ils n'y retomberont plus. Il est très-bon que la plus grande menace qu'on leur puisse faire soit de les chasser; et pour cela il faut que vous leur procuriez de bons gages et un bon traitement; car c'est parla qu'il les faut captiver d'abord jusqu'à ce que ralfection succède ta l'intérêt.
Pour venir à bout d'une partie de ces choses, il faut que vous preniez l'habiUide de les appeler de fois à autres * dans votre cabinet, une fois toutes les semaines plus ou moins, chacun en particulier, et là leur demander compte de leur créance et de leur manière de prier Dieu; et leur expliquer fort brèvement les principaux articles de la foi et s'arrêter plus sur la morale qa*il en faut tirer : comme de l'unité de Dieu dans la trinité des personnes divines, leur faire entendre comme quoi dans la multiplicité des objets et des affaires de la terre nous ne devons avoir qu'un amour, un désir, et un nécessaire qui doit régler tout le reste. Sur les mystères de l'Incarnalion et de l'Eucharistie, leur faire voir l'obligation d'aimer et d'imiter celui que nous adorons % etc. Leur faire apprendre*^ les commandements de Dieu et de l'Eglise, et leur faire entendre qu'ils s'étendent bien plus loin qu'on ne pense d'ordinaire. M. de llebours est aussi entièrement d'avis
* Edit. V. C. : « ... (Je temps a autre... »
' Idem : « ... aimer et estimer celui que nous adorons.. »
^ Idem : »- ... leur apprendre >' au lieu de : « foire apprendre.-. »
que vous ne manquiez pas à les faire prier Dieu en commun devant vous, tous les soirs.