‹ Lettres, opuscules et mémoires de Madame Périer et de Jacqueline, soeurs de Pascal, et de Marguerite Perier, sa nièceChapitre 85 sur 97 · EXTRAIT D UNE LETTRE DE LA MEME A MADAME PERIER SA SŒUR · texte numérisé non relu

EXTRAIT D UNE LETTRE DE LA MEME A MADAME PERIER SA SŒUR

Gloire à Jésus, au très-saint sacrement.

Le 23 juin 1655.

Je pensais continuer à répondre à cet article de votre lettre dans le même style que vous l'avez écrite ; mais je n'ai pu me résoudre, parce que je n'ai plus de gaieté, quand il faut venir sur ce chapitre. C'est pourquoi je vous supplie très-humblement de croire tout ce que je vous en dirai à la lettre; car je parle de mon plus sérieux. Je ne doute point qu'on ne vous ait fait l'emploi que j'ai plus grand qu'il n'est, et c'est une des raisons qui me fait vous en parler sérieusement ; car après tout ce n'est rien du tout, et je crois qu'une autre que moi ne s'en apercevrait presque pas ; mais c'est beaucoup pour moi, qui n'ai cherché qu'à me faire cacher, et qui ne suis capable que de faire quelque ravauderie dans une petite cellule, ou de balayer la maison car je suis devenue fort experte en ce métier, à laver les écuelles et à filer ; voilà ce que j'ai fort bien appris. Vous saurez^ donc que l'emploi qu'on m'a donné est d'être résidente dans le noviciat, pour avoir l'œil sur les petits manquements que les postulantes nouvelles venues, dont on ne man-

« IP Recueil MS. du P. Guerrier, page i6. * Edit. y. C. : « ... vous savez donc... »

que guère céans, peuvent faire manque de savoir les coutumes et les ordres de la maison, pour les en avertir, et les leur apprendre peu à peu. J'ai soin aussi de la plupart de leurs petits besoins extérieurs, pour les pourvoir de souliers, de chausses, d'épingles, de lil, etc., et parce que la mère Agnès, qui est notre maîtresse, comme vous savez, (car je pense que vous savez aussi que je suis encore du noviciat,) et la sous-maîtresse (qui est une excellente personne dont je n'ai pas pu m'empêcher de vous parler une fois, parce qu'elle était alors la première maîtresse des petits enfants) ont trop d'occupations pour se charger de l'instruction de celles qui sont si ignorantes qu'il leur faut apprendre le premier alphabet de la foi, c'est à moi à qui on a donné ce soin. Et afin que vous n'ayez plus sujet de vous plaindre de mon silence, je vous avoue ingénument qu'on m'a aussi chargée de leur conduite dans ce qui regarde la conscience, en sorte qu elles n'ont que moi pour conseil dans la maison , car dehors elles ont leur confesseur. Voilà en quoi consiste proprement ma charge, et pourquoi il est besoin , non pas d'un petit mulet \ comme vous dites, mais de quelque chose de plus que ce que j'ai. Vous voyez bien néanmoins que ce n'est pas grand'chose en soi, puisque je n'ai qu'à recevoir des autres ce que je leur dois donner, et que ma sœur Madelaine,

1 Edit. V. C. : « ... non pas d'un petit malet. . » Ce mot qui n'a pas de sens n'est qu'une erreur du deuxième copiste, et se trouve, en effet, dans le MS. Suppl franc., n'' 1485.

Sans doute madame Perier avait écrit, en faisant allusion aux occupations de sa sœur, qu'elle lui paraissait chargée comme un petit mulet, el c'est à cela que répond ici Jacqueline.

qui est toujours présente, peut me redresser dans les fautes que j'y fais, et a l'œil sur elles comme sur moi, et que les pauvres filles, qui sont si mal pourvues de conductrice , peuvent, quand bon leur semble , s'adresser à elle et même à la mère Agnès *. Mais avec toiit cela je ne laisse pas de bien trembler, quand je considère que j'ai entre les mains la vocation de cinq ou six filles, s'il faut ainsi dire, et qu'elle dépend en quelque sorte de mon peu de charité et de lumière, qui fait souvent que je préfère mon repos à leurs besoins, faute de les connaître ou de les vouloir soulager.

Je vous dis la vérité : voilà naïvement ce qui en est. Je vous avoue que l'ouverture de cœur qui doit être en nous, m'a souvent donné du scrupule sur le secret que je gardais avec vous en cela, pendant que vous étiez ici, et que vous me demandiez si souvent quel emploi j'avais ; et j'avais même écrit sur mon agenda pour savoir de la mère Agnès si je ne vous devais pas cette confidence; mais Dieu a permis que je l'aie toujours oublié. Cela a fait que je n'y ai plus pensé depuis que vous êtes partie. Je n'en ai rien dit non plus à mon frère. S'il le sait, c'est comme vous, par d'autres que par moi. Il y a un grand avantage en cet emploi, en ce que sa principale obligation consiste à faire connaître Dieu aux autres, et à leur inspirer et leur imprimer sa crainte et son amour; mais vous avouerez qu'il y a aussi un grand danger, parce qu'il est bien difficile de parler de Dieu comme de Dieu, et qu'il est bien dangereux de donner aux autres de sa disette, au lieu de

1 Edit. V. C. : n ... à elle ou à la mère Agnès. »

son abondance. Priez Dieu qu'il regarde lues deux deniers comme les grandes aumônes des riches, et qu'il me fasse la grâce de m'instruire m oi-même en instruisant les autres. Adieu, ma chère sœur, je suis toute à vous en Notre-Seigneur.

Sœur Euphémie, religieuse indigne.

LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE A M. PASCAL, SON FRERE ^

Gloire à Jésus, au très-saint sacrement.

Ce 26 octobre 1655.

Mon très-cher frère,

L'obéissance et la charité me font rompre le silence avec vous la première, lorsque j'y pensais le moins. Je vous le déclare afin que vous ne vous en scandalisiez pas.

Nos mères m'ont commandé de vous écrire afin que vous me mandiez toutes les circonstances de votre méthode pour apprendre à lire par be, ce, de, etc. -, où il

» II« Recueil MS. du P. Guerrier, page 23.

On ne peut lire celte lettre de Jacqueline sans se rappeler le chapitre de la Grammaire générale et raisotinée de Port- Royal, intitulé : D'une nouvelle manière pour apprendre à lire facilement en toutes sortes de langues. La méthode indiquée dans ce chapitre, et qui est aujourd'hui généralement en usage dans les écoles, n'est autre que celle de Pascal, et sa sœur Jac(iueline l'avait, à ce qu'il paraît, introduite dans la pratique de Port-Royal, avant qu'Arnaud et Nicole lui eussent donné place dans leur grammaire générale. Il est probable que Pascal lui-même avait eu occasion d'appliquer sa méthode; car il avait concouru a donner l'instruction à ses deux neveux Etienne et Louis Perier, Ce dernier à qui on ne pouvait rien apprendre, dit Marguerite Perier, fut mis enire les mains de Pascal. ( Voy. ci-aprés, page 419, le mémoire de Marg. Perier. )

« Edit. V. C. : « à lire par le P. C. D. E. où il ne... »

ne faut point que les enfants sachent le nom des lettres. Car je vois bien comme on peut leur apprendre à lire S par exemple Jesu, en le faisant prononcer /e, e, ze^ii ^ ; mais je ne vois pas comme on leur peut faire comprendre facilement que les lettres finissantes ne doivent point ajouter d'e. Car, naturellement, suivant cette méthode, ils diront Jésuse: sinon qu'on leur apprenne qu'il ne faut prononcer Ve à la fln que lorsqu'il y est effectivement. Mais je ne vois pas comment leur apprendre ^ à prononcer les consonnes qui suivent les voyelles, par exemple en \ car ils diront ene au lieu de prononcer an, comme veut souvent le français. De même pour on, ils diront one ^; et même en leur faisant manger Ve il ne le diront pas de bon accent, si on ne leur apprend à part la prononciation de l'o avec Vn. Je n'en ai pas d'autres dans l'esprit % mais je crois que vous les aurez prévus. Voilà ce qui regarde l'obéissance. Pour la charité, la lettre que je vous envoie vous l'éclaircira^ Je pense que le plus tôt fait serait de faire savoir à M. de Dernières le désir de celte bonne fille sans attendre le temps où les autres sortiront. Vous le pouvez faire en lui envoyant cette lettre si vous le jugez à propos, ou par quelque autre voie; il ne m'importe

1 Edit. V. C: «... on peut leur apprendre par A à lire... »

' Edit. V. C. : « ... prononcer Je e zou... »

3 Jdem: « ... comment pouvoir leur apprendre... »

* Idem : «par exemple, encor: ils diront... »

5 Idem : « ... De même pour en, ils diront ene... »

6 Idem : « ... la prononciation de VO avec VU. et non pas d'antre dans l'esprit... » — Toutes ces altérations du texte original forment autant de non-sens.

■^ Idem: « .,. vous l'éclairera... »

pourvu qu'on tâche à lui procurer quelque retraite, car elle me fait grand compassion. Je ne vous fais point de compliment sur la peine que je vous donne : la charité est elle-même sa récompense.

Si vous m'avez ouhliée le 10 de ce mois, qui est le jour de mon baptême, je vous supplie de réparer cette faute aujourd'hui. Tous les 26 du mois me sont chers depuis que Dieu m'a fait la grâce de dépouiller pour jamais l'habit du monde un 26 de mai... J'ai bien intérêt que vous soyez tout à Dieu avec tout ce qui vous appartient, puisque je suis du nombre, par sa grâce autant pour le moins que par la nature K Car, proprement, je suis votre fille : je ne l'oublierai jamais.

Sœur EuPHÉMiE, religieuse indigne.

Mandez-moi, s'il vous plaît, si vous êtes encore Monsieur de Mons \

EXTRAIT d'une LETTRE DE LA SŒUR EUPHÉMIE A M. PASCAL, SON FRERE ^.

Ce 1er décembre 1655.

On m'a congratulée pour la grande ferveur qui vous élève si fort au-dessus de toutes les manières commu-

1 Edit. V. C. : « ... par sa grâce, autant pour le moins par sa grâce que par la nature. »

^ Pascal, (lu temps qu'il publiait les Provinciales, avait pris ce nom qui appartenait d'ailleurs a l'une des branches de sa famille. Voy. ci- ^près le Mémoire de Marg. Perler; pag. 419.

» Ille Recueil MS. du P. Guerrier, page 292.

LETTRKS. 575

lies, que vous mêliez les balais au rang des meubles superflus... Il est nécessaire que vous soyez, au moins duranl quelques mois, aussi propre que vous êtes sale, afin qu'on voie que vous réussissez aussi bien dans l'bumble diligence et vigilance sur la personne qui vous sert, que dans l'humble négligence de ce qui vous louche ; el, après cela, il vous sera glorieux, et édifiant aux autres, de vous voir dans l'ordure, s'il est vrai toutefois que ce soit le plus parfait, dont je doute beaucoup parce que saint Bernard n'était pas de ce sentiment.

Note du P. Guerrier : « L'original de ceUe lettre est dans la bibliothèque des PP. de l'Oratoire de Clerraout. »

Page 1