EXTRAIT DES ADDITIONS AU NÉCROLOGE PAR MARGUERITE PERIER
Ce fut M. Pascal qui attaqua la morale des jésuites en io^6i et voici comment il s'y engagea. Il était allé à Port-Royal-des-Champs pour y passer quelque temps en retraite, comme il faisait de temps en temps. C'était alors qu'on travaillait en Sorbonne à la condamnation de M. Arnauld, qui était aussi à Port-Royal. Tous ces messieurs le pressaient pour écrire pour se défendre, et lui disaient : Est-ce que vous vous laisserez condamner comme un enfant sans rien dire ? Il fit donc un écrit, lequel il lut en présence de tous ces messieurs, qui n'y donnèrent aucun applaudissement. M. Arnauld, qui n'était point jaloux de louanges, leur dit: Je vois bien que vous trouvez cet écrit mauvais, et je crois que vous avez raison ; puis il dit à M. Pascal : Mais vous qui êtes jeune vous devriez faire quelque chose. 31. Pascal fit la première lettre, la leur lut ; M. Arnauld s'écria : Cela est excellent; cela sera goûté ; il faut le faire imprimer. On le fit, et cela eut le succès qu'on a vu : on continua. M. Pascal, qui avait une maison de louage dans Paris, alla se mettre dans une auberge, pour continuer cet ouvrage, à l'enseigne du Roi David, dans la rue des Poiriers, où ilétailinconnu sous un autre nom-, c'était tout vis-à-vis du collège de Clermont, qu'on nomme à présent le collège Louis-le-Grand. M. Perier, son beau-
1 III« Recueil MS. du P. Guerrier, p. 252.
* Il se faisait appeler : Monsieur de Monx. (Voy. la note au bas f)f la page 374, ci-dessus.'^
frère, étant allé à Paris dans ce tcn)ps-là, alla se loger dans cette auberge, comme un homme de province, sans faire connaître qu'il était son beau-frère. Le P. Defretat, jésuite, son parent, et parent aussi de M. Pascal, alla trouver M. Perier, et lui dit qu'ayant l'honneur de lui appartenir, il était bien aise de l'avertir que l'on était persuadé, dans la société, que c'était M. Pascal, son beau-frère, qui était l'auteur des petites lettres contre eux, qui couraient Paris, et qu'il devait l'en avertir et lui conseiller de ne pas continuer parce qu pourrait lui en arriver du chagrin. M. Perier le mercia, et lui dit que cela était inutile, et que M. Pascal lui répondrait qu'il ne pouvait pas les empêcher de l'en soupçonner, parce que quand il leur dirait que ce n'était pas lui, ils ne le croiraient pas, et qu'ainsi, s'ils voulaient l'eu soupçonner, il n'y avait pas de remède. Il se retira là-dessus, lui disant toujours qu'il fallait l'en avertir, et qu'il y prît garde. M. Perier fut fort soulagé quand il s'en alla; car il y avait une vingtaine d'exemplaires de la septième ou de la huitième lettre sur son lit, qu'il y avait mis pour sécher; mais les rideaux étaient tirés, et heureusement un frère, que le P. Defretal avait mené avec lui, et qui s'était assis près du lit, ne s'en aperçut pas. M. Perier alla aussitôt en avertir M. Pascal, qui était dans la chambre au-dessus de lui, et que les jésuites ne croyaient pas être si proche d'eux.
462 MARGUERITE PERIEB.
EXTRAIT d'un MÉMOIRE DE MARGUERITE PERIER RELATIF AUX DISCUSSIONS QUI EURENT LIEU ENTRE PASCAL ET MM. DE PORT -ROYAL, A l'oGGASION DU FORMULAIRE *.
... Il faut expliquer ce qui donna lieu à ce différend entre M. Arnauld, M3I. de Port-Royal et M. Pascal. Ce fut à l'occasion de la signature du formulaire, que firent les religieuses de Port-Royal, ensuite du second mandement des grands-vicaires de M. le cardinal de Retz, où ces messieurs leur firent mettre une restriction en ces termes :
« Nous, abesse, etc., considérant que dans Tignorance où nous sommes de toutes les choses qui sont au-dessus de notre profession et de notre sexe, tout ce que nous pouvons faire est de rendre témoignage de la pureté de notre foi, nous déclarons très-volontiers par cette signature qu'étant soumises avec un profond respect à noire S. P. le pape, et n'ayant rien de si précieux que la foi, nous embrassons sincèrement et de cœur tout ce que Sa Sainteté et le pape Innocent X en ont décidé , et rejetons toutes les erreurs qu'ils ont jugées y être contraires. »
M. Pascal, qui était extrêmement exact pour tout ce qui regarde la religion, désapprouva beaucoup cette restriction, disant qu'elle n'était point suffisante; qu'elle manquait de sincérité et qu'elle ne mettait pas la vérité assez à couvert. Il fit même un petit écrit par lequel il montrait que comme dans la vérité le sens de Jansénius n'est autre chose que la grâce efficace, le pape
* IIP Recueil MS. du P, Guerrier, p. 248. — Ce mémoire est intitulé : Sur m. Pascal.
Alexandre VII ayant condamné le sens de Jansénius et le formulaire l'exprimant ainsi, on ne pouvait empêcher que celte condamnation ne tombât sur la grâce efficace, ni même se défendre d'y avoir consenti en le souscrivant, à moins que d'excepter formellement la grâce efficace et le sens de Jansénius ; d'où il concluait que les religieuses ne l'ayant pas fait et s'étant contentées de marquer qu'elles ne souscrivaient qu'à la foi, leur signature pouvait être prise pour une condamnation de la grâce efficace, puisqu'elles se soumettaient à tout ce que les papes en ont décidé ; et il disait que les papes ayant condamné le sens de Jansénius sans l'expliquer, et le sens de Jansénius étant certainement le sens de la grâce efficace, il fallait nécessairement excepter formellement le sens de la grâce efficace et celui de Jansénius.
Ces messieurs firent aussi un petit écrit pour combattre celui de M. Pascal, où ils disaient entre autres choses que les papes, en condamnant les 5 propositions, n'avaient point eu intention de condamner la grâce efficace; qu'ils l'avaient même déclaré; qu'il était certain que le pape et les évêques, en condamnant le sens de Jansénius, n'entendaient pas la grâce efficace, mais un autre dogme qu'ils supposaient être dans Jansénius et qu'ils appelaient pour cette raison le sens de Jansénius. M. Pascal disait qu'il fallait donc expliquer quel était ce dogme qu'ils condamnaient , pour ne point laisser un doute que ce fut le sens de Jansénius, qui contient la grâce efficace, qui fut condamné ; et il disait : « Je veux bien croire que les papes n'ont point eu inlen-
lion de condamner la grâce efficace et même qu'ils l'ont déclaré, mais comme il n'y a point d'acte authentique qui atteste cela, et que le formulaire qui est uu acte authentique condamne le sens de Jansénius sans expliquer quel est ce mauvais dogme qu'on lui attribue, le sens de Jansénius étant certainement le sens de la grâce efficace, on ne peut point signer le formulaire, même pour ce qui regarde la foi, sans excepter formellement le sens de la grâce efficace et celui de Jansénius. M
Ces messieurs de leur côté disaient que c'était faire injure au pape et aux évêques que de donner lieu de les accuser d'avoir condamné la grâce efficace, et qu'il n'y avait rien de plus désavantageux à cette doctrine que de laisser croire qu'elle fût réduite a un petit nombre de défenseurs, et qu'elle fût abandonnée de la plupart des évêques.
M. Pascal soutenait toujours qu il ne fallait point laisser de doutes et rien d'équivoque dans ce qui regarde la foi, comme paraissait être la condamnation du sens de Jansénius ; et qu'il fallait lever ce doute, surtout pour les personnes ignorantes dont le nombre est plus grand que celui des personnes savantes; et qu'il fallait absolument excepter le sens de la grâce efficace par elle-même. M. Arnauld disait : Si on fait cela, ils condamneront la grâce efficace. M. Pascal répondait : Ils y regarderont à trois fois avant que de la condamner, et enfin s'ils la condamnent, ce sera leur faute et non pas celle de ceux qui l'auront soutenue. Ainsi il le faut faire.
Ces messieurs ayant donc fait ainsi quelques pclits écrits pour prouver chacun la vérilé de son opinion, M. Arnauld, M. Nicole et quelques-uns de ces messieurs s'assemblèrent un jour chez 31. Pascal pour examiner cela. Chacun expliqua son sentiment. M. Pascal représenta l'importance du sien, et que l'amour que l'on devait avoir pour la vérité ne permettait pas de laisser ce doute dans une signature; que dire n'ayant rien de si 'précieux que la foi, nous embrassons sincèrement et de cœur tout ce que les papes en ont décidé, c'est dire nous condamnons les propositions au sens de Jansénius, puisque les papes le prononcent ainsi dans le formulaire. Or, le sens de Jansénius étant le sens de la grâce efficace, c'était tacitement condamner la grâce efficace, et il soutint toujours très-fortement qu'il fallait nécessairement mettre celle exception ; que sans cela on ne pouvait signer en conscience, et que c'était abandonner la vérilé.
Il arriva à M. Pascal dans cette occasion une chose fort extraordinaire. Tous ces messieurs qui étaient là, dont je ne puis pas dire les noms, car je ne les sais pas sûrement, sinon M. Arnauld et M. Nicole; tous ces messieurs donc, après avoir entendu les raisons de part et d'autre, par déférence ou par conviction se rendirent au sentiment de M. Arnauld et de M. Nicole; car c'étaient eux qui avaient trouvé cette restriction. M.Pascal, qui aimait la vérité par-dessus toute chose , qui d'ailleurs était accablé d'un mal de télé qui ne le quittait point, qui s'était efforcé pour leur faire sentir ce qu'il sentait lui-même, et qui s'était exprimé très-vivement
malgré sa faiblesse, fut si pénétré de douleur qu'il se trouva mal, perdit la parole et la connaissance. Tout le monde fut surpris. On s'empressa pour le faire revenir ; ensuite tous ces messieurs se retirèrent. Il ne resta que M. de Rouannez, madame Perier, M. Perier le fils et M. Domat, qui avaient été présents à la conversation. Lorsqu'il fut tout à fait remis, madame Perier lui demanda ce qui lui avait causé cet accident ; il répondit : « Quand j'ai vu toutes ces personnes-là que je regardais comme étant ceux à qui Dieu avait fait connaître la vérité et qui devaient en être les défenseurs, s'ébranler et succomber, je vous avoue que j'ai été si saisi de douleur que je n'ai pas pu la soutenir, et il a fallu y succomber. »
Depuis néanmoins il ne laissa pas de voir ces messieurs comme auparavant, chacun soutenant son sentiment, mais sans aigreur. Peu de temps après il ne fut plus question de ce qui avait causé leur différend, car on ne fut pas content de cette restriction. On voulait que les religieuses signassent purement et simplement sans aucune restriction. Cette diversité de sentiments ne rompit nullement l'union qui était entre eux. M. Pascal, à la vérité, appréhendait que ce ne fût le désir de conserver la maison de Port -Royal qu'ils croyaient fort utile à l'Église, comme en effet elle l'était, qui les portait à ces condescendances qu'il appelait du nom de relâchement. Ces messieurs au contraire prétendaient que ce qu'ils voulaient accorder ne faisait point de tort à la vérité.
L'union de ces messieurs avec M. Pascal parut encore
dans sa dernière maladie d'une manière toute particulière, car M. Arnauld, quoiqu'il fiU alors caché, ne laissa pas de l'aller voir plusieurs fois incognito. M. Nicole y alla aussi plusieurs fois, et M. Pascal les reçut toujours avec toute sorte de marques de tendresse et d'affection. Il se confessa plusieurs fois à M. de Sainte- Marthe, qui était un de ces messieurs, et même la veille de sa mort, etc..
Note du P. Guerrier : « Tout ceci a été transcrit sur le manuscrit tle M"« Perier. »