‹ Lettres, opuscules et mémoires de Madame Périer et de Jacqueline, soeurs de Pascal, et de Marguerite Perier, sa nièceChapitre 91 sur 97 · COPIE · texte numérisé non relu

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d'on mémoire écrit de la main de mademoiselle marguerite perier^

Monsieur Pascal, mon grand-père, se nommait Etienne Pascal. Il était fils de Martin Pascal, trésorier de France, et de Marguerite Pascal de Mons, qui était fille de M. Pascal de Mons, sénéchal de Clermont, dont la famille avait été annoblie par le roi Louis XI, en considération des services rendus par Etienne Pascal, maître des requêtes ^.

Etienne Pascal fut envoyé à Paris pour faire ses études de droit, et fut recommandé par Martin Pascal, son père, à M. Arnauld avocat, père de M. d'Andilly et de M. Arnauld. Lorsqu'il eut achevé ses études, il revint à Clermont et acheta une charge d'élu, et ensuite il fut président de la cour des aides.

Il épousa, en 1618, Antoinette Begon.

Il en eut en 1619 un fils qui mourut aussitôt après son baptême.

En 1620 il eut une fille nommée Gilberte Pascal, qui fut mariée en 1611 avec Florin Perier, conseiller à

• lllc Recueil MS. du P. Gueirier, p. 271.

' J'ai vu les lettres de noblesse qui furent accordées à Éiienne Pascal, père du maître des requêtes. C'est le chef de la f:un'.i!c\ Il était d'Ambert en Auvergne. ( Note du P. Guerrier.)

la cour des aides, qui était son cousin issu de germain, sa mère étanl cousine germaine d'Etienne Pascal, mon grand-père»

En 1G25 Etienne Pascal eut un fils nommé Biaise Pascal, mon oncle.

En 1625 il eut une fille nommée Jacqueline Pascal, qui est morte religieuse de Port-Royal.

En 1628 Antoinette Begon, femme d'Etienne Pascal, mourut âgée de vingt-huit ans.

En 1650 Etienne Pascal vendit sa charge de deuxième président à la cour des aides à son frère Biaise Pascal, et la plus grande partie de ses hiens, qu'il mit en rente sur l'hôtel de ville de Paris, où il se retira pour vaquer à l'éducation de ses enfants, et surtout à celle de Biaise Pascal.

^ En 1636 ou 1637 (a) ily eut beaucoup de bruit à Paris à l'occasion des retranchements que l'on faisait des ren-

(a) Âulre relation de Marg. Perier, extraite d'un MS. provenant de la succession du P. Àdry, de VOratoire ^ :

En 1638, mon grand-père étant à Paris, il arriva que Ton fit de grands retranchements des rentes sur l'iiôtel de ville ; et comme son principal bien était de cette qualité-là, ayant vendu en Auvergne sa charge, sa maison, et tous ses autres biens pour le convertir en cette sorte de bien qu'il trouvait plus commode dans le dessein qu il avait de demeurer à Paris, et d'y élever sa famille,

' Le MS. de M^ne Perier la mère porte au mois de mars 1638. {Note du P. Guerrier.)

Ce MS. de M"'^ Perier n'est autre que la Vie de Jacqueline ; voy. ci-dessus, i)age 57.

2 Ce MS. appartient aujourd'hui a M. Aimé Martin qui a bien voulu nous autoriser à en faire usage.

tes sur l'hôtel de ville. Les rentiers allaient souvent chez M. le chancelier Seguier pour y faire leurs remontrances. Il arriva un jour qu'il y eut beaucoup de bruit et de clameurs là-dessus, en sorte que le soir il y eut deux de ces messieurs qui furent conduits à la Bastille. Mon grand-père qui s'y était trouvé ce jour-là eut peur qu'il ne lui en arrivât de même; cela fut cause qu'il vint en Auvergne en attendant que ces troubles fussent passés. Il y demeura quelque temps durant lequel, par une occasion extraordinaire, il fut rappelé par M. le cardinal de Richelieu et par M. le chancelier qui reconnurent en lui du mérite et de la capacité.

du soin de laquelle il était entièrement chargé ayant perdu sa femme, il se trouva donc très-intéressé dans ces affaires. Beaucoup d'autres personnes de Paris étaient dans les mêmes termes, "et on faisait sur ce sujet des assemblées chez M. le chancelier Séguier où se trouvaient ces personnes-là. 11 arriva un jour, où Ton avait résolu un retranchement très-considérable, que quelques-uns de ces messieurs qui étaient là s'emportèrent très-fort : cela en excita d'autres et causa une émotion générale, et un bruit qui fit de la peine aux ministres. Le jour même quand tout le monde se fut retiré, on avait fort bien remarqué ceux qui y étaient, et on envoya arrêter et mettre à^la Bastille deux des amis de mon grand pèie qui étaient de cette assemblée. Mon grand-père en ayant été averti, craignit pour lui ; et quoiqu'il fut très-assuré de n'avoir rien dit ni rien fait qui pût lui aUirer cette disgrâce, comme il n'en était pas capable, car il était très-moJéré et très-sage, néanmoins sachant bien que dans ces occasions-là on ne peut guère discerner ceux qui ont tort d'avec ceux qui ne l'ont pas, il crut que le plus sur était de se retirer en Auvergne, où il jugeait bien qu'on n'irait pas le chercher, et il laissa à Paris ses trois enfants. Ma mère i\u\ était l'aînée pouvait avoir quinze ou seize ans, M. Pascal mon oncle douze ou treize , et ma tante neuf ou dix.

Quchpie temps après ^il arriva qne M. le cardinal... {Voy. la Suite, page 441 ci-après. )

MÉMOIUi:. 421

' En 1658 il fut envoyé intendant en Normandie, oui il y avait des troubles très-grands. Les l)iireaux de recette avaient été pillés et des receveurs tués. Le parlement qui n'avait [)as fait son devoir fut interdit, et on envoya des officiers du parlement de Paris pour y exercer la justice. On y envoya aussi des troupes sous le commandement de M. le maréchal de Gassion qui partit avec mon grand-père. Le roi mit alors deux intendants en Normandie, l'un pour les gens de guerre, qui était M. de Paris, maître des requêtes, et l'autre pour les tailles qui fut mon grand-père. Il trouva les choses dans un si grand désordre qu'il fut obligé de reformer les rôles de toutes les paroisses de la généralité. Il demeura en Normandie dix ans, et n'en sortit qu'en l'année 1648, lorsque le parlement de Paris durant la guerre, demanda la révocation générale de tous les intendants.

(a) M. Pascal faisait son devoir avec toute la droiture

(a) Autre relation de Mnrg. Perier^ extraite d'un MS. provenant de la succession du P. Adry, de l'Oratoire :

... Ce futdonc là ce qiiijdonna lieu à mon î?rand-père d'entrer dans cet emploi ; et il s'en acquitta d'une manière qui lui a toujours atliié l'estime de toutes les personnes qui l'ont connu. Mais (luoifju'il eût une très-grande probité, beaucoup de capacité et ([u'il remplit ses devoirs avec beaucoup d'honneur, on peut dire (|ue fout ce (lu'il faisait n'était proprement l'effet que d'une venu morale, mais point du tout d'une vertu chrétienne; car il [tentai!, comme tous les autres gens du monde font, à pousser sa

' Le >.IS. de M^e Perier la mère porte : sur la fin de 1639. {Note du P. Guerrier.) Voy. ci-dessus, page 60.

et toute l'équité possible. Il ne voulait point souffrir que ses domestiques reçussent des présents, jusque-là que le secrétaire qu'il avait pris d'abord et qu'il avait fait venir de Clermont, parce qu'il était son parent, ayant reçu une fois un louis d'or de quelqu'un , il le renvoya et n'en voulut plus entendre parler.

Il avait de la piété, mais elle n'était pas assez éclairée. Il ne connaissait pas encore toute l'étendue des devoirs de la vie cbrétienne. Semblable à ces bonnétes gens selon le monde, il pensait pouvoir allier des vues de fortune avec la pratique de l'Evangile. Mais Dieu qui avait sur lui et sur sa famille des desseins de miséri-

fortime, à établir ses enfants, et à les élever en gens d'honneur, selon leur condition. Il maria ma mère en ce temps-là ; il la maria en Normandie, quoique mou père fût de Clermont aussi bien que lui, et ce fut par occasion. 11 y eut une commission iniportante dans Tintendance de Normandie que Ton manda à mon grand-père de remplir d'une personne dont le roi lui lit riionneur de lui donner le choix; il jeta les yeux sur mon père qui était un jeune homme , déjà conseiller de [la cour des aides de Clermont depuis même plusieurs années Tayant été très-jeune. Il était proche parent de mon grand-père, fils de sa cousine germaine, et mon grand père Taimait extrêmement, parce qu'il lui avait trouvé dès sa jeunesse un très-grand esprit, et beaucoup d'amour et de disposition pour toutes les sciences. Ayant donc cette occasion de le faire venir auprès de lui, il lui donna cette commission qui n'était que pourcjuelques années; et lorsqu'il vint chez lui il trouva en lui toutes les qualités qu'il pouvait souhaiter pour en faire son gendre. Ainsi il le maria avec ma mère. Il obtint dispense, car ils étaient cousins issus de germains ; et il ne lit pas beaucoup d'attention ;\ la parenté dont il a eu depuis du scrupule, aussi bien que mon père et ma nur^', n'y ayant point de nécessité ni de cause pour la demander. Mais Dieu fit naître une autre occasion par sa Providence, qui

corde, permit qu'il lui arrivât un accident qui fut l'occasion de sa conversion

Il y avait en Normandie un curé * dans un village nommé Rouville, qui était un grand serviteur de Dieu, qui gouvernait sa paroisse avec une piété très-solide, qui y instruisait et faisait des prônes admirables. Tout le voisinage y allait pour l'entendre et pour s'instruire et s'édifier; et il faisait un si grand bien à ceux qui le venaient entendre, que peu après, sa réputation se répandant, les gentilshommes du voisinage et même les officiers de Rouen louaient des chambres dans ce village pour y aller coucher tous les samedis, afin d'assister à ses prônes. Entre ces gentilshommes, il y en eut deux qui étaient assez proches, nommés MM. Deslandes et de La Bouteillerie : ces deux messieurs furent si touchés de ses instructions, qu'ils s'abandonnèrent entièrement à sa conduite, et résolurent de ne plus songer qu'à Dieu, à leur salut, et à la charité pour le prochain. Ils avaient un don naturel pour remettre les membres rompus ou désunis; et comme ils avaient beaucoup d'esprit et d'honneur , ils avaient dès leur jeunesse

donna lieu à mon grand-père et à toute sa famille de connaître Dieu et la véritable piété. II y avait en Normandie un curé, etc. [Ce passage, sauf trois ou quatre légères variantes, est le même dans les deux MSS. )

Dans ce icmps-là, il arriva qu'on vint avertir un jour mon grand-père «ju il y avait des gentilshommes dans un faubourg de Rouen, qui s'étaient donné un signal pour se battre en duel : mon grand-père en même temps voulut y aller ; mais ne pouvant

' M. Guillchert, docteur de Sorbonne. {Note du P. Guerrier. )

424 MARGUERITE PEUIER.

étudié Tanatomie et la médecine , pour ne point hasarder, en se fiant à leur industrie naturelle, de faire quelque faute. Quand ces deux messieurs eurent résolu de se donner entièrement à Dieu, ils firent bâtir chacun un petit hôpital au bout de leur parc, dans leurs terres qui se touchaient. M. Deslandes, qui avait dix enfants, mit dix lits dans son hôpital, et M. de La Bouteillerie, qui n'avait point d'enfants, en mit vingt. Ils recevaient dans ces trente lits tous les pauvres qui se présentaient, et les traitaient charitablement de toutes sortes de maladies, étant bons chirurgiens et bons médecins; mais ils préféraient ceux qui avaient besoin

de leurs services pour remettre les membres ^

Etant parti de chez lui pour une affaire de charité,

y aller en carrosse, parce que toute la ville n'était qu'une glace et que ses chevaux n'étaient point ferrés à glace, il hasarda d'aller à pied. En y allant, il tomba et se démit la cuisse. 11 se lit apporter chez lui, et en même temps envoya chez M. Deslandes, pour se mettre entre ses mains et de M. son frère. Ces messieurs se trouvèrent absents et à dix lieues de Rouen. Cependant mon grand-père, qui était leur ami et qui avait confiance en eux, ne voulut point que d'autres le touchassent. Il les envoya quérir à dix lieues. Tous ces retardements furent cause que cette dislocation fut très-difficile à remettre, et obligea ces messieurs, (|ni la remirent néanmoins très-bien, à demeurer trois mois chez mon grand-père, ne voulant point que personne le touchât qu'eux, pour toutes choses généralement. Durant ces trois mois, ces messieurs, qui avaient autant de zèle et de charité pour le bien spirituel du prochain que pour le temporel, remarquaient dans mou grand-père et dans toute sa famille beaucoup d'esprit, et regar-

' Ce passage depuis : Il y avait en Normandie , se trouve dans le II" Recueil MS. du P. Guerrier, page 174, évidemment hors de sa place.

il tomba et se déiiiil une cuisse. Il voulut se mettre entre les mains de deux gentilshommes, nommés M. Deslandes et M. de la Bouteillerie, fort habiles pour ces choses-là, qui étaient des personnes d'une piété extraordinaire. Ils se servirent de cette occasion pour appeler à Dieu premièrement M. Pascal le fils, ensuite mademoiselle Pascal la fille, qui était alors recherchée en mariage par un conseiller du parlement de Rouen. Tous deux ensuite, quand mon grand-père fut guéri, le perdant comme un très-grand dommage que tant de beaux talents fussent seulement employés à des sciences humaines dont ils connaissaient tous bien le néant et le vide, ils s'attachèrent beaucoup à M. Pascal, mon oncle, pour le faire entrer dans des lectures de livres de piété solide, et pour les lui faire goûter. Ils y réussirent très-bien; car, comme il avait un esprit très-solide et très-bon, et qu'il ne Tavait jamais accoutumé, quoique très-jeune, à toutes les folies de la Jeunesse, il connut avec ces messieurs le bien; il le sentit, il Taima et il Tembrassa. Et quand ils l'eurent gagné à Dieu, ils eurent toute la famille ; car lorsque mon grand-père commença à être en état de s'appliquer à quelque chose après un si grand mal, son lils, commençant à goûter Dieu, le lui fit goûter aussi, et à ma tante, sa sœur, qui y entra si vivement [(ju'elle résolut dès lors de quitter le monde et de se faire religieuse, ce qu'elle a fait depuis, où elle est morte saintement. Ils firent tous connaissance avec ce saint curé, qui avait attiré à Dieu ces deux messieurs, et dont Dieu se servit ensuite pour éclairer toute notre famille, et ils se soumirent à la conduite de ce saint homme qui les conduisit à Dieu d'une manière admirable.

Mon père et ma mère, peu de temps après, allèrent à Rouen voir mon grand-père ; et trouvant toute la famille à Dieu et dans des sentiments d'une vraie et solide piété, ils s'y donnèrent aussi, et se conduisirent de même par les avis de ce saint curé qui avait fait tant de bien aux antres. Et manière ayant absolument quitté le monde et tous les ajustements et les parures du monde, elle y renonça aussi pour ses enfants, qu'elle habilla très-modestement

tèrenl aussi à se donner pleinement à Dieu, ce qu'il fit avec joie aussi bien que ses deux enfants. C'était en 1646 et à la fin de i6A6. M. et madame Perier étant allés à Rouen pour le voir, et les trouvant tout à Dieu, s'y donnèrent aussi pleinement, et se mirent sous la conduite d'un prêtre nommé M. Guillebert, docteur de Sorbonne.

Dès ce temps-là, M. Pascal résolut d'abandonner le monde pour ne songer plus qu'à Dieu, et mademoiselle Pascal voulut se faire religieuse ; mais elle ne put exécuter cette résolution que six ans après, aussitôt que son père fut mort; parce qu'il ne voulait point qu'elle le quittât.

M. Pascal le père ayant quitté la Normandie * en 4648, se retira à Paris où il mena une vie si exemplaire,

et à qui elle n'épargna rien pour leur procurer une bonne et sainte éducation.

Voilà quel a été le principe de tout le bien qui a été dans notre famille. Mon grand-père, peu de temps après, quitta la Normandie, dans le temps de la révocation {générale de tous les intendants, lors des troubles de Paris. Il y avait été si aimé et si estimé, qu'une année, le premier jour de l'an, les échevins de Rouen, au nom de la ville, lui firent présent d'une bourse de jetons d'argent, qu'ils avaient fait battre exprès, qui avaient d'un côté les armes de la ville, où il y a un agneau pascal, et de l'autre les armes de mon grand-père, qui étaient aussi un agneau pascal, dans une bourse de velours bleu, brodée d'agneaux pascal d'argent, qui étaient les émaux de ses armes.

Quand il eut quitté la Normandie, le roi l'honora de la qualité

' Le roi lui donna des lettres lW' conseiller d'État. Elles sont datées du 27 décembre 1645. {IVote du P. Guerrier.) — La copie qui est dans le MS. Suppl. franc., n° 1485, fait mal-à-propos entrer celle note dans le texte.

MÉMOIRIi. 427

que le curé de Saint-Jean ', dans la paroisse duquel il était, fit son élo^e en chaire après sa mort, ce qu'il n'avait jamais fait d'aucun de ses paroissiens. Il mourut le 27 septembre 1G5I, trois ans après qu'il eût quitté la Normandie.

M. et madame Perier ne songèrent plus qu'à élever leur famille dans la piété. La première chose que madame Perier fit, fut d'ôter à ses filles les petites parures qu'on leur avait données durant son absence, et les habilla très-modestement, et pour éviter de leur en conserver le goût, elle défendit à leur gouvernante de les laisser fréquenter les enfants de leur âge et de leur condition. Ensuite M. et madame Perier, après la mort de mon grand-père qui avait gardé avec lui mon frère aîné Etienne Perier, le mirent à Port-Royal des Champs pour y être élevé.

Ils eurent cinq enfants : l'aîné, Etienne Perier né en 1642; le deuxième, Jacqueline Perier, née en 1644 ; le troisième, Marguerite Perier, née en 4646; le quatrième, Louis Perier, né en 1651; et le cinquième, Biaise Perier, en 165.3.

M. et madame Perier s'attachanl donc à l'éducation de leurs enfants, et ayant mis Etienne Perier leur aîné

de conseiller d'Etat; et il demeura à Paris jusqu'à sa mort qui arriva deux ou trois ans après ; et il passa ce temps-là dans tous les exercices d'une piété vraiment chrétienne. Aussitôt qu'il fut mort, ma tante qui lui avait déclaré son dessein de se faire religieuse et qu'il avait priée de ne le point quitter, se retira dans le monastère où elle a lini ses jours.

» M. Loisel, curé de Sainrt-Jean en Grève. [Note du P. Guerrier.

428 MARGUERITE PERlEll.

environ en 1655 à Port-Royal des Champs, ils mirent en janvier 1654 les deux lUles à Port-Royal de Paris. Ils attendaient que les deux cadets fussent en âge de pouvoir aussi aller à Port-Hoyal des Champs, mais Dieu permit qu'avant ce temps-là il y eût défense par le roi d'yen recevoir davantage, et ordre de faire sortir ceux qui y étaient en 1661 . Cela obligea M. et madame Parier de garder chez eux leurs deux cadets, qu'ils avaient déjà menés à Paris avant cet ordre. Ils y demeurèrent jusqu'en 1664, avec un ecclésiastique de Port-Royal qui était un de ceux qui y élevaient les enfants. Il ne voulut pas venir en province où M. et madame Perier voulaient s'en retourner, mais il leur procura un excellent précepteur à qui ils donnèrent 400 livres de gages. Il y demeura sept ans et enseigna à ces deux enfants les humanités et la philosophie. Après qu'il les eut quittés, ils ne pensèrent qu'à continuer leurs études. L'année d'après mon père mourut; ma mère ensuite les garda encore deux ou trois ans, après quoi elle les mena à Paris pour prendre quelque résolution sur les études qu'ils devaient entreprendre ou de droit ou de théologie. Ils témoignèrent, sans avoir encore pris de résolution sur l'état de vie qu'ils devaient embrasser, qu'ils ne seraient pas fâchés d'étudier en théologie : pour cela ma mère leur loua un appartement au faubourg Saint- Jacques, et elle obtint permission du R. P. de Sainte- Marthe, général de l'Oratoire qu'ils pussent aller aux leçons de théologie qui se faisaient à Saint-Magloire. Le P. Morel enseignait le matin la scholastique , et le P. Duguet, qu'on appelle aujourd'hui M. Duguet,

MÉMOIRE. A'2d

enseignait Taprès-dinée la positive. Ils y allaient tous les jours exactement, et durant trois ans ils ne perdirent pas une leçon. Et comme c'était alors le temps de la paix de l'Église (paix de Clément IX), M. Arnauld et M. Nicole étaient vus de tout le monde et demeuraient vis-à-vis Saint-Magloire. Mes deux frères allaient tous les jours après souper passer la soirée avec eux, et leur rendaient compte de ce qui leur avait été enseigné ce jour-là; sur quoi ces deux messieurs leur donnaient de grands éclaircissements, en sorte que ces jeunes gens profitèrent beaucoup , rien n'étant plus capable de les avancer. Cela fut fort heureux pour eux, car ils commencèrent à étudier en octobre 1675 et achevèrent leurs trois ans en octobre 1678, et MM. Arnauld et Nicole furent obligés de quitter Paris en 1679, aussitôt après la mort de madame de Longueville, qui fut le temps où la persécution de Port-Royal recommença.

Pour venir présentement au détail des personnes dont j'ai parlé, il est inutile de rien dire de M. Pascal, mon oncle, puisque sa vie a été écrite par madame Perler sa sœur et ma mère ^

Mademoiselle Pascal , nommée Jacqueline Pascal , donna des marques d'un esprit extraordinaire dès son enfance, faisant des vers dès l'âge de huit ans, qui étaient admirés de tout le monde, et même à la cour, car elle en faisait pour la reine qui prenait plaisir à la

» Cependant Marg. Perier parle ailleurs assez longuement de son oncle. Voy. ci-après pages 447*et suiv.

voir et à lui parler. Élanl à Rouen où l'on proposa un prix pour des pièces de poésie , elle le remporta à l'âge de treize ans. A l'âge de vingt elle fut touchée de Dieu et prit résolution de se faire religieuse à Port- Royal; mais mon grand-père n'ayant pas voulu qu'elle le quittât, elle demeura chez lui vivant en religieuse, se conduisant par les avis de la mère Angéljque et de la mère Agnès avec qui elle entretenait un commerce exact.

Elle entra chez les religieuses en qualité de postulante, le 4 janvier 1652, le lendemain qu'elle eut signé le partage de la succession de mon grand-père avec ma mère et mon oncle ; et quoique l'usage de Port- Royal fût de demeurer un an postulante avant que de prendre l'habit, on le lui donna quatre mois après. Quatre ou cinq ans après sa profession , on la fit première maîtresse des novices et sous-prieure à Port-Royal des Champs. (Il y avait à Port-Royal des Champs trois maîtresses des novices comme à Paris, parce que l'on envoyait toutes les postulantes et les novices pour passer quatre ou cinq mois à Port-Royal des Champs durant les années de postulantes et de novices, afin que les religieuses les pussent connaître, parce qu'il fallait avoir leur voix pour la réception des filles, soit pour leur faire prendre l'habit, soit pour la profession.) Ma tante s'y trouva donc, lorsqu'au mois d'ftvril 1661 on leur ordonna de renvoyer les novices et les postulantes, qui fut le temps où l'on commença à persécuter les religieuses pour la signature du fornmlaire, ce qui la toucha et l'affligea si sensiblement qu'elle dit et qu'elle

écrivit même à quelques personnes qu'elle sentait bien qu'elle en mourrait. Et cela arriva en effet, car elle mourut le 4 octobre 1661, âgée de 56 ans. M. Pascal son frère mourut après elle le 19 août 16(12.

Le premier de la famille qui mourut ensuite fut M. Perier \ mon père. Il était né en 1605. Il aimait fort l'étude, principalement celle des malbématiques. Il fut conseiller à la cour des aides à vingt et un ou vingtdeux ans. Ce fut lui qui fut député à Paris pour travailler à la translation de la cour des aides de Monlferrand à Clermont; il y réussit et fut envoyé depuis pour d'autres affaires de sa compagnie. Il fut employé pour une commission importante en 1640 en Normandie où mon grand-père y était intendant. Il s'en acquitta parfaitement, et ce fut ce qui porta mon grand-père à lui donner sa fille qu'il épousa en 1641. Il fut encore employé pour une semblable affaire, en 1647, dans la province de Bourbonnais par l'intendant qui le demanda. Depuis ce temps-là il demeura en Auvergne où il pratiqua toutes sortes de bonnes œuvres. Il était surtout fort zélé pour le soulagement des pauvres. Trois ans avant sa mort il eut une grande maladie, durant laquelle il fit son testament, et il pria ma mère de trouver bon qu'il comptât les pauvres parmi ses enfants et qu'il leur donnât autant qu'à un de ses enfants. Ma mère y consentit et cela fut exécuté. Le lendemain il m'appela en particulier, me commanda d'aller chercher dans sa poche,

* « Il était fils de la cousine -germaine de mon grand -père, » dit M}^^ Perier ailleurs. [Note du P. Guerrier.)

disant que j'y trouverais quelque chose au fond ; que je le prisse pour le fermer à clef, et que s'il venait à mourir je le jetasse dans le fossé, et que si Dieu lui rendait la santé, je le lui rendrais ; et il me défendit d'en parler jamais ni à ma mère, ni à personne du monde. J'y allai et je trouvai une ceinture pleine de pointes. Quand il fut guéri je la lui rendis et n'en parlai point. Mais comme trois ans après il mourut subitement, on la trouva sur lui, et je la garde précieusement.

Voilà la vie qu'il a menée jusqu'à sa mort qui arriva le 25 février 1672, ayant soixante-sept ans. Nous apprîmes après sa mort qu'il mettait toujours un ais dans son lit, et c'était sans doute la raison pour laquelle il ne voulait point qu'on fît son lit, et le faisait toujours luimême. Deux jours avant sa mort il fît une action qui mérite d'être écrite. Il y avait à Clermont un trésorier de France dont la famille devait considérablement à M. Perier qui, voyant que celte dette était sur le point de prescrire, voulait faire quelque procédure pour en empêcher la péremption. Mon père alla voir ce trésorier pour le prier de ne point trouver mauvais qu'il fît quelque signification. Cet homme s'emporta d'une manière indigne et lit dans le monde des plaintes aigres et très-injurieuses contre lui. On le rapporta à mon père qui dit : 11 faut excuser un homme qui est mal dans ses affaires. Environ huit jours après, il vint des nouvelles de Paris qui portaient que les trésoriers seraient obligés de payer une taxe de dix mille livres, faute de quoi leurs charges seraient perdues. Mon père le dit à ma mère et ajouta : Voilà un homme ruiné, j'ai envie de

lui offrir de Targent. Ma mère lui dit : Faites ce que vous voudrez, mais vous voyez combien il vous est dii dans cette maison. Il ne dit plus rien ; mais dès le lendemain il fut trouver ce trésorier, et lui demanda s'il avait su cette nouvelle, et à quoi il clait délcrminê. Il faut bien, répondit le trésorier, que j'abandonne ma charge, car vous voyez bien que je ne trouverai pas dix mille francs. Mon père lui dit : Non, monsieur, vous ne l'abandonnerez point; j'ai dix mille francs, je vous les prêterai. Cet homme fut si surpris qu'il lui dit en pleurant : 11 faut, monsieur, que vous soyez bien chrétien, car j'ai bien mal parlé de vous et je sais que vous ne l'ignorez pas. Mon père ne nous dit rien de tout ce qui se passa le lundi 21 février, et il mourut subitement le mercredi malin 25 à sept heures. Le trésorier ayant appris sa mort courut au logis criant, pleurant et disant : J'ai perdu mon père; et nous conta ce qui s'était passé le lundi. Voilà la dernière action démon père, etc. Celui de la famille qui mourut le premier après mon père fut mon frère aîné, Etienne Perier, qui mourut le li mai 1680. Il était né à Rouen durant que M. Pascal mon grand-père y était intendant. Celui-ci s'appliqua d'une manière toute particulière à l'éducation de cet enfant qui était son filleul. A l'âge de trois ans il voulut l'accoutumer à compter et lui apprendre en même temps toutes les petites civilités dont un enfant est capable. Pour cela il fit une convention avec lui, promettant de lui donner un liard, deux liards, trois liards pour chaque sorte de civilité, pour dire : oui monsieur, pour remercier quand on lui donnait quelque chose,

pour faire la révérence, etc. Et il convint aussi que quand il y manquerait, il perdrait autant sur ce qu'il avait gagné. Quand mon frère en avait gagné jusqu'à sept ou huit cents, mon grand-père envoyait changer un louis d'or en liards, et lui disait : Comptez ce qui vous est dû. Cet enfant, en comptant, mettait un liard à part pour chaque cent. Pendant qu'il était fort occupé dans son calcul, mon grand-père se plaisait à lui parler pour l'interrompre ; mais avant que de répondre cet enfant répétait trois ou quatre fois le nombre où il en était, et le reprenait ensuite sans jamais se méprendre. Quand son compte était fini il mettait tous ses liards dans la poche de sa gouvernante, et allait à la porte de l'église de Notre-Dame, et n'en revenait point qu'il n'eût tout distribué aux pauvres.

Il dit, à l'âge de quatre ou cinq ans, une parole qui est assez remarquable pour mériter d'être écrite.

Ma mère lui apprenait son catéchisme, et comme elle lui disait que Dieu est un pur esprit, qui n'a ni commencement ni Cn, il dit : Je comprends bien que Dieu n'aura point de tin, mais je ne comprends pas comment il n'a point eu de commencement. Ma mère lui répondit que c'était une vérité qu'on est obligé de croire, quoiqu'on ne la comprenne pas. Cet enfant lui dit : Mais les saints dans le ciel la comprendront-ils? Ma mère lui dit que les saints dans le ciel verront Dieu tel qu'il est, et le connaîtront parfaitement. Cet enfant lui répondit : Voilà une grande récompense. Ma mère fut étonnée audelà de ce qu'on peut dire, de voir un enfant, dans un âge si peu avancé, regarder la connaissance de Dieu

comme une grande récompense. Aussitôt après la mort de mon grand-père, on le mit en pension à Port-Royaldes-Champs. Il y Ct toutes ses humanités, et n*en sortit que lorsque le roi fit défense d'y élever des enfants. Alors M. Pascal, mon oncle, le prit chez lui, et lui Ct faire sa philosophie au collège d'Harcourt où M. Fortin, intime ami de mon oncle, était principal. Après la mort de mon oncle, il vint demeurer au logis avec mon père et ma mère, et fit sa principale étude des mathématiques. En 1GG6; mon père ayant pris la résolution de lui donner sa charge, l'enyoya à Orléans, oii il fit ses études de droit. En 1669, il vint ici \ et fut reçu à la charge de mon père, étant âgé de vingt-sept ans. Il n'avait aucun dessein de se marier ; cependant des amis l'y portaient, non pas dans la famille, car ma mère ne le souhaitait pas ^ ni nous non plus. Un de nos plus proches parents qui avait une fille unique, riche de 40 à 50 mille écus, fit tout ce qu'il put pour le porter à épouser sa fille; il y résista toujours à cause de la parenté. Étant allé à Paris, il consulta M. de Sainte-Beuve qui ne le lui conseilla pas; ainsi il revint, et refusa absolument ce parti. Enfin, en 1677, on lui proposa une demoiselle de condition, qui avait beaucoup d'esprit, et il l'épousa en 1678. Il mourut âgé de trente-huit ans, le 11 mai 1680, après quatorze jours de maladie, regretté de tous ceux qui le connaissaient.

Celui qui mourut ensuite fut mon troisième frère,

* A Clermont-Ferrand,

* Voyez la lettre de M'"^ Perier, du 18 mars <680, page .107 ci-dessus.

Biaise Perier. Il était diacre ; sa mort arriva le 15 mars 4684, âgé de trente ans et sept mois. Il demanda à être enterré à Saint-Etienne S avec mon oncle. Sa vie et sa mort ont été des plus édifiantes.

Ma mère, nommée Gilberte Pascal, mourut trois ans après ce troisième de mes frères. Elle était née le 7 janvier 1620, à Clermont. Mon grand-père se retira à Paris,, comme je l'ai marqué, en 1650, pour élever ses enfants. Ma mère, qui était l'aînée, avait dix ans. Elle fut mariée à vingt-et-un ans, et elle resta à Rouen deux ans avec mon grand-père. Quand elle fut ici, elle se mit dans le monde comme toutes les personnes de son âge et de sa condition. Elle avait tout ce qu'il fallait pour y être agréablement, car elle était belle et bien faite; elle avait beaucoup d'esprit. Elle avait été élevée par mon grand-père, qui, dès sa plus tendre jeunesse, avait pris plaisir à lui apprendre les mathématiques, la philosophie et l'histoire. En 1646, ma mère étant allée à Rouen, chez mon grand-père, elle trouva toute sa famille à Dieu qui lui fit la grâce, et à mon père, d'entrer dans les mêmes sentiments. Elle quitta donc le monde et tous les agréments qu'elle pouvait y avoir, à l'âge de vingt-six ans, et a toujours vécu dans celte séparation jusqu'à sa mort. Elle mourut à Paris, le 25 avril 1687, âgée de soixante-sept ans et quatre mois, et fut enterrée avec mon oncle et mon frère.

Ma sœur, Jacqueline Perier, mourut neuf ans après

* Dans l'église de St.-Etienne-du-Mont, où Pascal et sa sœur, ^jme Perier, furent ensevelis.

ma mère. C'était une fille d'un très-grand esprit. Nous avions été élevées à Port-Royal, elle et moi. Elle y prit la résolution d'être religieuse ; mais elle ne put pas l'exécuter, parce que nous fûmes obligées d'en sortir par les ordres du roi. Elle avait alors plus de dix-sept ans, et plus de deux ans au-dessus de moi. Nous avions une tante qui était veuve de M. Cliabre de Riom, qui n'avait point d'enfants et qui en mourant donna tout son bien à sa femme. Elle prit là-dessus une résolution de marier ma sœur, sa nièce, âgée alors de quinze ans, avec le neveu de M. Cbabre, et de lui donner tout son bien et celui que M. Cbabre lui avait donné. Elle en écrivit à Paris, à mon oncle S et à ma tante qui était religieuse à Port-Royal. Ils en parlèrent à ma sœur, qui demanda du temps pour y penser, et peu après se détermina à l'état religieux, ce qu'elle ne put exécuter lors, parce qu'on ne recevait les filles pour postulantes qu'à dix-huit ans; mais elle écrivit là-dessus une lettre à ma mère, qui était très-belle et très-judicieuse, et elle attendait l'âge pour entrer au noviciat; elle a toujours vécu dans un très-grand éloignement du monde et continuellement accablée de maladies. Elle était d'une humeur fort sérieuse et même assez particulière. Elle ne voyait personne. Toute son occupation était de lire et prier. Elle mourut à Clermont, le 9 avril 1695, et fut enterrée à Notre-Dame-du-Port, dans le tombeau de notre famille.

i Voy. dans notre édition des Pensées, tome I, page 55, une lettre de Pascal à madame Perier qui avait consulté son frère sur ce projet de mariage.

438 MARGUEUITE PERIER.

Mon frère, Louis Perier, est le dernier mort de notre famille. 11 était né le 27 septembre 1651. Il parut dans sa plus tendre enfance un esprit enjoué et boulTon, tournant tout ce qu'on voulait lui apprendre en plaisanterie, en sorte qu'à l'âge de sept ans, il savait à peine son Pater. Ma chère mère le mena à Paris, en 1658, à mon oncle, à qui elle dit qu'on ne pouvait lui rien apprendre. Mon oncle se chargea de son éducation, et cet enfant devint en très-peu de temps fort sérieux ; mais les fréquentes maladies de son enfance l'empêchèrent d'avancer dans ses études, jusqu'à l'âge de dix ou onze ans ; car alors, sa santé s'étant rétablie, il étudia et profita de la bonne éducation qu'il reçut d'un excellent précepteur dont j'ai parlé ci-dessus. Il mourut à Clermont, le 13 octobre 1713, et fut enterré à la cathédrale dont il était chanoine.

Voilà quelle a été la vie de toutes les personnes de ma famille. Je suis restée seule. Ils sont tous morts dans un amour inébranlable pour la vérité. Je dois dire comme Simon Machabée, le dernier de tous ses frères : Tous mes parents et tous mes frères sont morts dans le service de Dieu, et dans l'amour de la vérité. Je suis restée seule. A Dieu ne plaise, que je pense jamais à y manquer 1 C'est la grâce que je lui demande de tout mon cœur*.

J'ai oublié de dire, sur l'article de ma mère, que lorsqu'elle alla à Rouen, en 1646, et qu'elle et mon

» Mademoiselle Perier mourut hier U avTil 1733 h dix heures du soir, âgée de 87 ans et 9 jours. {Note du P. Guerrier. )

père se donnèrent à Dieu à Texemple de toute sa famille, ils se mirent sous la conduite de M. Guillebert, qui était un docteur de Sorbonne très-saint et très-habile homme. Il porla ma mère, qui n'était âgée que de vingt-six ans, à quitter toutes ses parures et à renoncer à toutes sortes d'ajustements, ce qu'elle lit de bon cœur; et après y avoir demeuré deux ans habillée très-modestement, M. Guillebert, voyant qu'elle était obligée de revenir ici, lui dit qu'il avait un avis important à lui donner : c'était que souvent les dames qui quittent les parures par piété, les mettent su,r leurs enfants, et qu'elle prît garde de ne le point faire, parce que cela est plus dangereux pour leurs enfants que pour elles qui en connaissent le mal et ne s'y attachent pas, au lieu que les enfants y mettent leur cœur. Ma mère profita si bien de cet avis qu'étant revenue ici, à la fin de 1648, elle nous trouva, ma sœur qui n'avait que quatre ans et quelques mois, et moi qui n'avais que deux ans et huit ou dix mois ; ma grand'mère nous avait parées toutes deux avec des robes pleines de galons d'argent, bien des rubans et des dentelles, selon la mode de ce temps-là. Ma mère d'abord nous ôta tout cela, et nous habilla de camelot gris tout uni sans dentelles, ni rubans, et défendit à notre gouvernante de fréquenter et de nous laisser fréquenter deux petites demoiselles de notre voisinage et de même âge, avec qui nous étions tous les jours, parce que ces deux demoiselles étaient fort parées. Son exactitude là-dessus fut si grande qu'à la fin de l'année 1651 que mon grand-père mourut, comme elle fut obligée d'aller à Paris pour faire ses partages avec mon oncle et ma

tante, elle craignit que dans son absence ma grand*mère nous remît des parures, et elle aima mieux faire la dépense de nous mener à Paris avec elle que de nous laisser ici ; et elle nous ramena ensuite au commencement de l'année 1652; et depuis cela, deux ans après, elle nous ramena à Paris à la fin de 1655, et elle nous mit à Port-Royal, dont nous sortîmes en 1661. Elle continua toujours à nous exhorter à la modestie, en sorte que je puis dire que depuis Tâge de deux ans et huit ou dixmois, je n'ai jamais porté ni or, ni argent, ni ruban de couleur, ni frisure, ni dentelle.

J'ai rapporté les talents extraordinaires de ma tante pour la poésie dès l'âge de huit ans, et aussi Poccasion qui obligea mon grand-père de se retirer en province, au sujet des rentes de Phôtel de ville, sur lequel il avait la plus grande partie de son bien. Il arriva (a) que, peu

(a) Autre relation deMarg. Perler^ extraite d'un MS. provenant de la succession du P. Adry^ de l'Oratoire :

Quelque temps après, il arriva que M. le cardinal de Richelieu qui aimait passionnément la comédie prit envie d'en voir représenter une par des enfants, et chargea de ce soin madame d'Aiguillon, qui se mit en peine de chercher dans Paris les enfants qui pourraient donner plus de plaisir à M. le cardinal. Elle jeta les yeux d'abord sur ma tante, qui paraissait déjà beaucoup dans le monde, parce qu'elle faisait des vers. Elle en avait même fait souvent pour la reine, qu'elle avait eu l'iionneur de lui présenter, et dont la reine fut très-contente; elle c.ait même souvent à la cour avec des dames à qui mon grand-père la confiait n'ayant point de mère. IMadame d'Aiguillon envoya donc un gentilhomme à ma mère lui demander sa petite sœur pour être une des actrices de celte comédie. Ma mère lui répondit fort

de temps après qu'il y fut, il prit une fantaisie à M. le cardinal de Richelieu de voir représenter une comédie par des enfants. 31"^ la duchesse d'Aiguillon, sa nièce, qu'il n'avait pas chargée de cela, jeta les yeux sur ma tante qui avait neuf ans : elle envoya un gentilhomme pour en parler à ma mère qui, quoiqu'elle n'eût que quatorze ans et demi, était la maîtresse de la maison. Ce gentilhomme lui dit que madame d'Aiguillon la priait de lui donner mademoiselle sa sœur pour être une des actrices de cette pièce que M. le cardinal souhaitait beaucoup. Ma mère, qui était pénétrée de douleur de l'absence de son père, répondit au gentilhomme fort naturellement, que M. le cardinal ne lui donnait pas assez de plaisir pour penser à lui en faire. Le gentilhomme rapporta cette réponse à madame d'Aiguillon qui était

tristement qu'elle était à Paris seule sans père ni mère, avec son frère et sa sœur, bien affligée de l'absence de son père ; et qu'ils n'avaient pas assez de joie ni de gaieté pour donner du plaisir à M. le cardinal, ni lesuns, ni les autres. Le gentilhomme rapporta celte réponse à madame d'Aiguillon qui renvoya lui dire qu'elle croyait que c'était le moyen de faire revenir son père, parce que cette enfant luiayant donné du plaisir, il lui accorderait assurément ce qu'elle lui demanderait. Sur cela ma mère y consentit, et donna sa petite sœur à qui on fit apprendre son rôle, qu'elle jouait si parfaitement dans les répétilions où madame d'Aiguillon se trouvait toujours, qu'on ne douta point qu'on ne pût hasarder de lui faire demander le retour de mon grand-père.

Le jour donc étant venu que la comédie devait être représentée devant M. le cardinal, madame d'Aiguillon convint avec ma mère que d'abord ([uc la comédie serait finie elle prendrait sa petite sœur, et la présenterait à M. le cardinal, et qu'après les premières amitiés que M, le cardinal lui aurait faites elle lui parlerait de cela, El pour rendre la chose plus sûre madame d' Ai-

bonne el obligeante. Elle le renvoya dire à ma mère qu'elle savait la peine où elle était pour M. son père, et que cette occasion lui procurerait infailliblement son retour; qu'elle s'y emploierait très-fortement et en parlerait aussi à M. le chancelier. Ma mère alors s'adoucit, et le pria de lui permettre d'en parler aux amis de son père, et lui donna jour pour revenir. Les amis de mon grand-père conseillèrent à ma mère d'agréer cela, et elle le fit. Alors elle pria un comédien célèbre de ce temps-là, nommé Mondory (qui était de Clermont, et qui avait pris le nom de Mondory parce que son parrain, qui était un homme de condition de cette ville, se nommait M. de Mondory, qui fit ce qu'il put pour l'en empêcher sans en pouvoir venir à bout), de l'instruire pour son personnage. Il l'instruisit parfaitement. Lors donc

giiillon prévint M. le chancelier, et le pria de s'y trouver, et de ne point s'en aller que la chose ne fût faite et d'y aider.

La comédie fut donc jouée. La petite Pascal fit son personnage d'une manière si surprenante qu' elle eut un applaudissement extraordinaire ; car, (pioiiiu'elle eût dix ans elle n'en paraissait pas six, parce qu'elle était très-petite et très-belle ; et cet air de jeunesse, ou plutôt d'enfant, qu'elle avait était cause qu'on admirait davantage de la voir entrer dans tous les sentiments qu'elle devait exprimer : car on la voyait par exemple paraître tout d'un coup sur le théâtre, essoufflée, saisie et effrayée comme venant d'apprendre une mauvaise nouvelle «jui la surprenait; d'autres fois pleurant et affligée, et se plaignant d'un malheur; enfin c'était la meilleure actrice de toute celte pièce. Quand on eut fini, elle attendait madame d'Aiguillon qui la devait prendre pour la présenter, mais voyant qu'elle différait trop et que M. le cardinal se levait de son fauteuil pour s'en aller, elle eut peur de manquer Toccasion de lui parler de ce qui était le seul motif qm lui avait fait entreprendre ce qu'elle avait fait : elle descendit tout d'un coup

que la comédie fut représentée ^ madame d'Aiguillon promit à ma mère qu elle présenterait cette enfant à M. le cardinal, et M. le chancelier promit aussi de s'y trouver. Ma tante avait fait des vers pour demander le retour de son père. Dès que la comédie fut jouée, où elle avait fait des merveilles, elle fut présentée à M. le cardinal qui la prit et la mit sur ses genoux (quoiqu'elle eût alors neuf ^ ans, elle ne paraissait pas en avoir sept), et la caressa, lui disant qu'elle lui avait fait un plaisir infini. Alors cette enfant commença à pleurer et à lui dire les vers qu'elle avait faits. 11 demanda ce que c'était; M. le chancelier lui dit de quoi il s'agissait. M. le

du llicàtre, et s'alla présenter elle-même à M. le cardinal qui la voyant la prit et la mit sur ses genoux, et se mit à la caresser et à lui dire mille choses obligeantes sur la manière dont elle avait joué son rôle. Elle écouta ce qu'il lui dit, et puis se mettant à pleurer elle commença à jouer un autre personnage et à lui faire son petit compliment sur Tabsence de ujon ^rand-père, et sur la désolation où était la famille de n'avoir ni père ni mère à Paris. M. le cardinal la voyant pleurer, et n'entendant qu'à moitié, ce qu'elle disait, parce qu'elle l'entrecoupait de sanglots, il lui demanda ce qu'elle avait et qui la faisait ainsi pleurer; elle lui redit, et madame d'Aiguillon aussi, ce que c'était. M. le cardinal qui craignait de se laisser surprendre, lui dit qu'il en parlerait au roi; mais M. le chancelier qui était proche de lui, lui dit qu'il pouvait accorder à celte enfant ce qu'elle lui demandait, parce qu'il savait ce que c'était que cette affaire-là ; que c'était chez lui qu'elle s'était passée, et que M. Pascal quoiqu'il y eût été présent, n'y avait aucune part. Et sur cela M. le car-

• Au mois de février 1639, suivant le MS. de M«»e perier la mère. [ISote du P. Guerrier.)

' Il est clair par les mémoires de madame Perier la mère qu'elle avait treize ans et quelques mois, étant née en octobre 1623. [Idem.)

cardinal lui dit qu'il en parlerait au roi; mais M. le chancelier lui ayant assuré qu'il pouvait accorder à cette enfant ce qu'elle demandait, et madame d'Aiguillon s'y étant jointe, il lui dit ces propres paroles : Hé bien, mon enfant, mandez à votre père qu'il revienne en toute assurance, et que je suis bien aise de le rendre à une si aimable famille; car il les voyait tous, mon oncle qui avait alors quinze ans, et ma mère (dix-) huit ans ^ , tous trois parfaitement beaux \ Alors ma tante, d* elle-même sans qu'on eût pensé à le lui dire, dit à M. le cardinal : Monseigneur, j'ai encore une grâce à demandera Votre Eminence. M. le cardinal lui répondit : Demande tout ce que tu voudras, tu es trop aimable, on ne peut te rien refuser. Alors elle lui dit : Monseigneur, je supplie Votre Eminence de permettre à mon père d'avoir l'hon-

dinal lui dit qu'elle pouvait mander à mon grand-père de revenir en toute assurance, et de ne rien craindre. Aussitôt elle lui dit très-joliment qu'elle avait encore une grâce à demander à Son Eminence. M. le cardinal la baisant, lui dit : Demande-moi tout ce que tu voudras; lu es trop jolie, je ne saurais le rien refuser. Elle lui dit que c'est qu'elle le priait de trouver bon que quand son père serait de retour, il eût l'honneur de voir Son Eminence pour la remercier de la grâce (}u'il en recevait. RI. le cardinal lui dit que non-seulement il le lui permettait, mais qu'il le lui ordonnait, et qu'il voulait qu'il le vint voir avec toute sa

UI y a dans le MS. : «... car il les voyait tous, ma mère qui avait alors quinze atis et mon oncle huit ans... * — Leçon évidemment vicieuse, Pascal étant né en 1G2Ô et M"^^ Perier en 1620, et le fait ici rapporté se passant au commencement de 1659.

* Le portraitde Pascal, jeune, dessiné d'après nature par son célèbre ami Domal, justifie parfaitement, en ce qui le concerne, ce que dit ici Marguerite Perier. ( Voy. le fac-similé de ce portrait dans notre édition des Pensées. )

MIÏMOIRE. 445

neurde la remercier de sa bonté. M. le cardinal lui répondit : Non-seulement je le lui permets, mais je veux qu'il y vienne, et qu'il m'amène toute sa famille. Ensuite il la rendit à madame d'Aiguillon, et lui recommanda de faire Lien régaler toutes les actrices de la comédie, ce qu'elle fit faire magnifiquement. On manda aussitôt tout cela à mon grand-père qui partit en même tempset revint à Paris. Dès qu'il fut à Paris, il alla à Ruel, où était alors M. le cardinal. Quand on le lui annonça,' il demanda s'il était seul : on lui dit que oui. Il lui fit dire qu'il ne voulait point le voir sans sa famille. Il y retourna le lendemain avec ses trois enfants. Alors le cardinal lui fit mille amitiés, et lui dit qu'il connaissait son mérite, et qu'il était ravi de l'avoir rendu à une famille qui méritait toute son application, qu'il lui recommandait ses enfants, qu'il en ferait un jour quelque chose de grand.

famille. On manda tout cela à mon grand-père qui vint en même temps et dés le lendemain qu'il fut arrivé, il alla à Ruel pour voir M le cardinal. Quand on lui dit que M. Pascal était là oui demandait à lui faire sa révérence, M. le cardinal demanda s'il était seul ; quand on lui eut dit que oui, il dit qu'il ne voulait point le voir seul, et qu'il s'en allât et revînt avec toute sa famille. Le lendemain il y retourna avec ses trois enfants M le cardinal le reçut parfaitement bien, lui fit toutes les honnêtetés possibles; lui marqua qu'il était bien aise de l'avoir rendu a sa famille qui méritait bien les soins qu'il en prenait; et le mit emre les mains de son écuyer, à qui il ordonna de lui faire tout voir dans Ruel, et de les bien régaler : ce qu'il fit.

Cette rencontre-là donna occasion à mon grand-père d'être connu de M. le cardinal, de M. le chancelier et de madame d Aiguillon; et comme il avait un très-grand mérite et tout l'esprit possible, il lui était très-utile d'être connu ; et dans ce temps-

Voilà une histoire où il ne paraît rien que d'agréable selon le monde, et rien qui ne lut capable d'en inspirer l'amour ; cependant ce fut par là que Dieu conduisit la famille au lieu qu'il avait destiné pour lui procurer les moyens de le connaître et de se donner entièrement à lui. Car, peu de temps après, M. le cardinal et M. le chancelier, connaissant la capacité de mon grand-père, l'envoyèrent en Normandie, où, par l'occasion que j'ai marquée, ils connurent M. Guillehert et se mirent sous sa conduite.

Note du P. Guerrier. J'ai copié tout ceci sur le MS. de M^e Perier, mais j'en ai bien passé la moitié au moins, tantôt sur un article, tantôt sur l'autre. Au reste, j'ai transcrit fidèlemeut tout ce que j'ai écrit, portant le scrupule jusqu'à ne vouloir pas corriger quelques fautes de style qui pouvaient facilement être réformées.

M^e Marguerite Perier m'a dit qu'elle avait quarante et un ans lorsque madame sa mère mourut, et sa sœur en avait plus de quarantetrois ; cependant à cet âge, ni l'une ni l'autre n'osait sortir sans être accompagnée par leur mère, pas même pour aller à la messe. La sévérité, de Mme Perier était telle, que si quelqu'une de ses filles étant avec elle disait un mot à quelques amies qu'elles rencontraient dans le.s rues, il fallait aussitôt en rendre compte à leur mère qui demandait avec un ton sec ce qu'elle avait dit.

là ou peu de temps après il y eiU bien des affaires et des troubles en IN'onnandie ; ce (jui fut cause que M. de Paris, qui y était alors intendant, vint à Paris, et dit à M. le cardinal qu'il lui était impossible d'êire seul dans cette grande province et qu il fallait nécessairement être deux. On lui donna mon grand-père qui y fut queliiue temps avec lui, et dans la suite il y fut seul après que ces grands mouvements furent passés.

Ce fut donc là ce qui donna lieu..., {Voy. la suite, page A2\ ci-desms. )

MËMOlttE. 447

MÉMOIRE SUR LÀ VIE DE M. PASCAL, ÉCRIT PAR MADEMOISELLE MARGUERITE PERIER, SA NIECE *.

Lorsque mon oncle eut un an, il lui arriva une chose très-extraordinaire. Ma grand'mère était, quoique trèsjeune, très-pieuse et très-charitable ; elle avait grand nombre de pauvres familles à qui elle donnait une petite somme par mois, et entre les pauvres femmes à qui elle faisait ainsi la charité^, il y en avait une qui avait la réputation d'être sorcière : tout le monde le lui disait; mais ma grand'mère, qui n'était point de ces femmes crédules et qui avait beaucoup d'esprit, se moquait^ de cet avis, et continuait toujours à lui faire l'aumône. Dans ce temps-là il arriva que cet enfant tomba * dans une langueur semblable à ce que l'on appelle à Paris tomber en chartre; mais cette langueur était accompagnée de deux circonstances qui ne sont point ordinaires :

* Ile MS. du p. Guerrier, p. 173. Le MS. Suppl. franc, no 1485, contient aussi une copie de ce Mémoire; mais c'est une copie moins correcte. Comme elle a été en grande partie publiée par M. V. Cousin dans son Rapport sur la nécessité d'une nouvelle édition des Pensées (pag. 590), nous renverrons a cet ouvrage pour indiquer les principales variantes qui existent entre le MS. du P. Guerrier, qui est une copie faite sur Toriginal autographe de Marg. Perier, et le MS. Suppl. franc. ^ qui n'est qu'une copie de seconde main.

M. Aimé Martin possède une troisième copie du même écrit, laquelle se trouve dans le MS. :mentionné plus haut, provenant de la succession du P. Adry. Elle est d'ailleurs, sauf deux ou trois mots qui sont changés, conforme auMS. du P. Guerrier.

2 Rapport V. C. : « ... elle avait un grand nonôbre de pauvres familles à qui elle donnait la charité. Il y en avait une... »

3 Rapport V. C. : « ... se moqua... »

* Idem : « ... il arriva que le petit Pascal tomba... »

Tune, qu'il ne pouvait souffrir de voir de l'eau sans tomber dans des transports d'emportement très-grands; et l'autre, bien plus étonnant, c'est qu'il ne pouvait souffrir de voir son père et sa mère proche l'un de l'autre ^ Il souffrait les caresses de l'un et de l'autre en particulier avec plaisir; mais aussitôt qu'ils s'approchaient^, il criait et se débattait avec une violence excessive. Tout cela dura plus d'un an, durant lequel le mal s'augmentait. Il tomba dans une telle extrémité, qu'on le regardait comme prêta mourir \

Tout le monde disait à mon grand-père et à ma grand'mère que c'était assurément un sort que celte sorcière avait jeté sur cet enfant; ils s'en moquaient l'un et l'autre, regardant ces discours comme des imaginations qu'on a quand on voit des choses extraordinaires, et n'y faisaient aucune attention \ laissant toujours à cette femme une entrée libre dans leur maison où elle recevait la charité. Enlin mon grand-père, importuné de tout ce qu'on lui disait là-dessus, fit un jour entrer cette femme dans son cabinet , croyant que la manière dont il lui parlerait lui donnerait lieu de faire cesser tous ces bruits ^; mais il fut très-étonné lorsqu'après les premières paroles qu'il lui dit, auxquelles elle répondit seulement et assez doucement que cela n'était point, et qu'on ne disait cela d'elle que par envie, à

* Rapport V. C. : « ... son père et sa mère s'approcher l'un de l'autre... »

* Idem : « ... auï^sitùt qu'ils s'approchaient ensemble,... » ^ Idem : « ... qu'on le croyait prêt a mourir. »

^ Idem : « ... et n'y faisant aucune allenlion.... » 5 Jdem : « ... tous les bruits. »

cause des charités qu'elle recevait, il voulut lui faire peur, et, feignant d'être assuré qu'elle avait ensorcelé son enfant, il la menaça de la faire pendre si elle ne lui avouait la vérité ; alors elle fut effrayée, et se mettant à genoux, elle lui promit de lui dire tout, s'il lui promettait de lui sauver la vie. Sur cela, mon grandpère, fort surpris, lui demanda ce qu'elle avait fait et ce qui l'avait obligée à le faire. Elle lui dit que l'ayant prié de solliciter pour elle, il le lui avait refusé, parce qu'il croyait que son procès n'était pas bon S et que, pour s'en venger, elle avait jeté un sort sur son enfant qu elle voyait qu'il aimait tendrement, et qu'elle était bien fâchée de le lui dire, mais que le sort était à la mort. Mon grand-père affligé lui dit : Quoil il faut donc que mon enfant meure ! Elle lui dit qu'il y avait du remède, mais qu'il fallait que quelqu'un mourût pour lui et transporter le sort. Mon grand-père lui dit : Ho ! j'aime mieux que mon fils meure, que de faire mourir une autre personne *. Elle lui dit : on peut mettre le sort sur une bête. Mon grand-père lui offrit un cheval : elle lui dit que, sans faire de si grands frais, un chat lui suffisait. Il lui en fit donner un; elle remporta, et en descendant elle trouva deux capucins qui montaient pour consoler ma grand'mère de l'extrémité de la maladie de cet enfanta Ces pères lui dirent qu'elle voulait encore faire quelque sortilège de ce chat ; elle

4 Rapport V. C. : » ... solliciter un procès pour eUe, il l'avait refusée, parce qu'il croyait qu'il n'était pas bon.... »

2 Rapport V. C. : « ... £ft/ j'aime mieux que mon fils meure, que si quelqu'un mourrait pour lui. »

3 Jdem ; « ... pour consoler mon grand-père de rextrémité de la

maladie de fon fils. »

le prit et le jeta par une fenêtre, d'où il ne tomba que de la liauteur de six pieds et tomba mort; elle en demanda un autre que mon grand-père lui fit donner. La grande tendresse qu'il avait pour cet enfant fit^ qu'il ne fit pas d'attention que tout cela ne valait rien, puisqu'il fallait, pour transporter ce sort, faire une nouvelle invocation au diable; jamais cette pensée ne lui vint dans l'esprit ; elle ne lui vint que longtemps après, et il se repentit d'avoir donné lieu à cela.

Le soir la femme vint et dit à mon grand-père qu'elle avait besoin d'uu enfant qui n'eût pas sept ans et qui, avant le lever du soleil, cueillît neuf feuilles de trois SQjtes d'berbes ; c'est-à-dire trois de cbaque sorte. Mon grand-père le dit à son apotbicaire qui dit qu'il y mènerait lui-même sa fille, ce qu'il fit le lendemain matin. Les trois sortes d^berbes étant cueillies, la femme fît un cataplasme qu elle porta à sept beures du malin à mon grand-père, et lui dit qu'il fallait le mettre sur le ventre de l'enfant. Mon grand père le fit mettre; et à midi, revenant du palais, il trouva toute la maison en larmes, et on lui dit que l'enfant était mort; il monta, vit sa femme dans les larmes, et l'enfant dans son berceau, mort, à ce qu'il paraissait. Il s'en alla, et en sortant de la cbambre il rencontra sur le degré la femme qui avait porté le cataplasme, et attribuant la mort de cet enfant à ce remède, il lui donna un soufflet si fort qu'il lui fit sauter le degré. Cette femme se releva et lui dit qu'elle voyait bien qu'il était en colère parce

' Rapport y, C. ; « ... pour cet enfant, fut cause.,,»

MÉUOIRË. 451

qu'il croyait que son enfanl élail mort; mais qu'elle avait oublié de lui dire le matin qu'il devait paraître mort jusqu'à minuit, et qu'on le laissât dans son berceau jusqu'à cette beure là et qu'alors il reviendrait. Mon grand-père rentra et dit qu'il voulait absolument qu^on le gardât sans l'ensevelir. Cependant l'enfant paraissait mort; il n'avait ni pouls ni sentiment/; il devenait froid, et avait toutes les marques de la mort ; on se moquait de la crédulité de mon grand-père qui n'avait pas accoutumé de croire à ces sortes de gens-là *. On le garda donc ainsi, mon grand-père et ma grandemère toujours présents, ne voulant s'en fier à personne; ils entendirent sonner toutes les heures et minuit aussi sans que l'enfant revînt. Enfin, entre minuit et une heure, plus près dune beure que de minuit, l'enfant commença à bâiller; cela surprit extraordinairement : on le prit, on le réchauffa, on lui donna du via avec du sucre; il l'avala; ensuite sa nourrice lui présenta le téton qu'il prit sans donner néanmoins de marques de connaissance et sans ouvrir les yeux ; cela dura jusqu'à six heures du matin qu'il commença à ouvrir les yeux et à connaître quelqu'un. Alors, voyant son père et sa mère l'un près de l'autre, il se mit à crier comme il avait accoutumé ; cela fit voir qu'il n'était pas encore guéri, mais on fut au moins consolé de ce qu'il n'était pas mort, et environ six ou sept jours après il eommença à souffrir la vue de l'eau. Mon grand-père,

^ Rapport V. C. ; « ... « ... il n'avait ni pouls, ni voiso, ni sentiment... »

* Idem ; «... à croire k ces genS'là. »

452 MARGUERITE PERIEK.

arrivant de la messe, le trouva qui se divertissait à verser de l'eau d'un verre dans un autre entre les bras de sa mère ^ ; il voulut alors s'approcher, mais l'enfant ne le put souffrir, et peu de jours après il le souffrit, et en trois semaines de temps cet enfant fut entièrement guéri et remis dans son embonpoint ^

Pendant que mon grand-père était encore à Rouen, M. Pascal, mon oncle, qui vivait dans cette grande piété, qu'il avait lui-même inspirée à toute la famille % tomba dans un état fort extraordinaire qui était causé par la grande application qu'il avait donnée aux sciences ; car les esprits étant montés trop fortement au cerveau, il se trouva dans une espèce de paralysie depuis la ceinture en bas, en sorte qu'il fut réduit à ne marcher qu'avec des potences ; ses jambes et ses pieds devinrent froids comme du marbre, et on était obligé de lui mettre tous les jours des chaussons trempés dans de l'eau-de-vie pour lâcher de faire revenir la chaleur aux pieds. Cet état où les médecins le virent, les obligea de lui défendre toute sorte d'application; mais cet esprit si vif et si agissant ne pouvait pas demeurer oisif. Quand il ne fut plus occupé ni de sciences, ni de choses de piété qui

* Rapport V. C. : « ... dans les bras de sa mère. »

2 Voy. ci après page 471, une autre relaiion des mêmes faits, exiraiie, par le P. Guerrier, de la Bibliothèque des Oratoriens de Clermont.

Ici vient, dans le MS. du P. Guerrier, le pns^age relatif au curé deRouvilleet aux MM. Deslandes et Bi»uiellerie Nous croyons devoir rep irler ce passage dans le mémoire de Marg. Ferier sur sa famille, page 423 ; car il est évident qu'il est ici hors de sa place.

• Rapport F. C. ; « ... lui-même imprimée à la famille... »

portent avec elle leur application, il lui fallut quelque plaisir : il fut contraint de revoirie monde, déjouer, et de se divertir. Dansle commencement cela était modéré; mais insensiblement le goût en revint, il se mit dans le monde, sans vice néanmoins, ni dérèglement, mais dans l'inutilité, le plaisir et l'amusement. Mon grandpère mourut; il continua à se mettre dans le monde, avec même plus de facilité étant maître de son bien; et alors après s'y être un peu enfoncé, il prit la résolution de suivre le train commun du monde, c'est-à-dire de prendre une cbarge et se marier ; et prenant ses mesures pour Tun et pour Tautre, il en conférait avec ma tante, qui était alors religieuse, qui gémissait de voir celui qui lui avait fait connaître le néant du monde, s'y plonger de lui-même par de nouveaux engagements. Elle l'exbortait souvent à y renoncer; mais l'heure n'était pas encore venue * ; il l'écoutait et ne laissait pas de pousser toujours ses desseins. Enfin Dieu permit qu'un jour de la Conception de la sainte Vierge, il allât voir ma tante, et demeurât au parloir avec elle durant qu'on disait nones avant le sermon. Lorsqu'il fut achevé de sonner, elle le quitta et lui de son côté entra dans l'église pour entendre le sermon, sans savoir que c'était là où Dieu l'attendait. Il trouva le prédicateur en chaire, ainsi il vit bien que ma tante ne pouvait pas lui avoir parlé ; le sermon fut au sujet de la conception de la sainte Vierge, sur le commencement de la vie des chrétiens, et sur l'importance de les rendre saints, en ne

* Rapport V C. omet ; mais l'heure n* et ait pai encore venu-e.

s'engageant pas, comme font presque tous les gens du monde, par l'habitude, par la coulume et par des raisons de bienséance toutes humaines, dans des charges et dans des mariages; il montra comment il fallait consulter Dieu avant que de s'y engager, et bien examiner si on pouvait faire son salut et si on n'y trouverait point d'obstacles. Comme c'était là précisément son élat et sa disposition^ et que le prédicateur prêcha avec beaucoup de véhémence et de solidité, il fut vivement touché, et croyant que tout cela avait été dit pour lui, il le prit de même. Ma tante alluma autant qu elle put ce nouveau feu, et mon oncle se détermina peu de jours après à rompre entièrement avec le monde ; et pour cela il alla passer quelque temps à la campagne pour se dépayser, et'rompre le cours du grand nombre ^ de visites qu'il faisait et qu'il recevait; cela lui réussit, car depuis cela il n'a plus vu aucun de ces amis qu'il ne visitait que par rapport au monde.

Dans sa retraite, il gagna à Dieu M. le duc de Roannez avec qui il était lié d'une amitié très-étroite fondée sur ce que M. de Roannez, ayant un esprit très-éclairé et capable des plus grandes sciences, avait beaucoup goiilé l'esprit de M. Pascal et s'était attaché à lui*. M. Pascal ayant donc quitté le monde et ayant résolu de ne plus s'occuper que des choses de Dieu, il fit comprendre à

1 ]yjiie perier a écrit sur M. et Miit de Roannez une notice qui se trouve dans les Recueils du P. Guerrier et que nous avons publiée dans le tome P'-, page 381, de notre édition (ies Pensées.

Voy. c\-a\)Yè^^, Appendice, n°IV, une lettre inédite du duc de Roannez à Arnauld de Pomponne, sur la mort de Pascal.

* Rapport V. C. : « ... et rompre le cours général du grand... »

M. de Roannez Timportaiicc d'en faire de môme, et lui parla là-dessus avec tant de force qu'il le persuada '. Etant donc ainsi touché de Dieu par le ministère de M. Pascal, il commença à faire des réflexions sur le néant du monde, et il prit un peu de temps pour penser à ce que Dieu demandait de lui ; enfin il prit la résolution de ne jamais songer au monde, de s'en retirer aussitôt qu'il pourrait , et de rendre le gouvernement de Poitou qu'il avait, dès qu'il pourrait en avoir l'agrément du roi. Huit jours après qu'il eut pris sa résolution là-dessus, et qu'il en eut conféré avec mon oncle qu'il avait même pris chez lui pour quelque temps pour l'aider à se déterminer, il arriva que M. le comte d'Harcourt, son grand-oncle, lui vint dire un jour qu'on lui avait proposé un mariage pour lui, qui était mademoiselle de Menus, qui est aujourd'hui madame de Vivonne, qui était le pins grand parti du royaume, pour le hien, la naissance, et la personne. Il fut surpris de cette proposition, car il y avait plus de quatre ans qu'il avait dans l'esprit que lorsqu'il serait en âge de se marier et en disposition de cela il tâcherait d'avoir cette demoiselle-là; cependant il n'hésita point de la refuser, croyant qu'il devait à Dieu celte marque de iidélité de ne lui point manquer dans la résolution qu'il venait de lui inspirer de quitter le monde : il répondit donc sur-le-champ à

* Le MS. appartenant à M. Aimc-Marlin ajoule : « ... le persuada si bien el si fortement que M. de Roanne/, goûta tout au>si vivement tout ce qu'il lui dit sur ce sujet, comme il avait goûté ses raisonnements pour les choses de science, qui faisaient auparavant leur plaisir et le sujet de toutes leurs conversations. »

-Î56 MAKGCERITE PERlER.

BI. le comte d'Harcourt qu'il était très-obligé aux personnes qui songeaient à lui, mais qu'il ne voulait passe marier encore. M. le comte d'Harcourt s'emporta beaucoup, et lui dit qu'il était fou, et qu'il serait bien beureux si après avoir recbercbé une demoiselle de qualité, bien faite et bien raisonnable et la plus riclie héritière du royaume, on la lui donnait; et qu'aujourd'hui c'était les parents même de la demoiselle qui le demandaient et qui le recherchaient, et que lui voulait encore y penser 1 31. de Roannez enfin lui déclara qu'il ne voulait point se marier. Il s'emporla encore davantage et le traita mal, et enfin on commença à attribuer cela à mon oncle dans sa famille, en sorte qu'il y était regardé avec horreur, et qu'une fois une femme qui servait de concierge l'alla chercher à sa chambre pour le poignarder, et heureusement elle ne le trouva pas. Depuis cela mon oncle demeura dans une retraite et une séparation entière du monde dans laquelle il a fini ses jours, sans jamais s'y être remis, au contraire il rompait de plus en plus avec tous ses amis, n'en voyant plus aucun de ceux du monde.

Il s'engagea durant sa retraite par un ordre de la providence à travailler contre les athées, et voici comment on a recueilli ce qu'on en a donné au public. M. Pascal avait accoutumé, quand il travaillait, de former dans sa tête tout ce qu'il voulait écrire sans presque en faire de projet sur le papier ; et il avait pour cela une qualité extraordinaire, qui est qu'il n'oubliait jamais rien, et il disait lui-même qu'il n'avait jamais rien oublié de ce qu'il avait voulu retenir. Ainsi

il gardait dans sa mémoire les idées de tout ce qu'il projetait d'écrire, jusqu'à ce que cela fût dans sa perfection et alors il récrivait. C'était son usage ; mais pour cela il fallait un grand effort d'imagination, et quand il fut tombé dans ses grandes infirmités, cinq ans avant sa mort, il n'avait pas assez de force pour garder ainsi dans sa mémoire tout ce qu'il méditait sur chaque chose. Pour donc se soulager, il écrivait ce qui lui venait à mesure que les choses se présentaient à lui, afin de s'en servir ensuite pour travailler comme il faisait auparavant de ce qu'il imprimait dans sa mémoire ; et ce sont ces morceaux écrits ainsi pièce à pièce, qu'on a trouvés après sa mort, qu'on a donnés et que le public a reçus avec tant d'agrément.

Pendant que M. Pascal travaillait contre les athées, il arriva qu'il lui vint un très-grand mal de dents. Un soir M. le duc de Roanncz le quitta dans des douleurs très-violentes; il se mit au lit, et son mal ne faisant qu'augmenter, il s'avisa, pour se soulager, de s'appliquer à quelque chose qui pût lui faire oublier son mal. Pour cela, il pensa à la proposition de la Roulette faite autrefois par le P. Mersenne, que personne n'avait jamais pu trouver et à laquelle il ne s'était jamais amusé. Il y pensa si bien qu'il en trouva la solution et toutes les démonstrations. Cette application sérieuse détourna son mal de dents, et quand il cessa d'y penser il se sentit guéri de son mal.

M. de Pioannez étant venu le voir le matin, et le trouvant sans mal, lui demanda ce qui l'avait guéri. Il dit que c'était la Roulette qu'il avait cbercliée et trouvée.

458 MARGLERITE PERIER.

M. de Roannez surpris de cet effet et de la chose même, car il en savait la difficulté, lui demanda ce qu'il avait dessein de faire de cela : mon oncle lui dit que la solution de ce problème lui avait servi de remède et qu'il n'en attendait pas autre chose. M. de Roannez lui dit qu'il y avait bien un meilleur usage à en faire; que dans le dessein où il était de combattre les athées, il fallait leur montrer qu'il en savait plus qu'eux tous en ce qui regarde la géométrie et ce qui est sujet à la démonstration; et qu'ainsi s'il se soumettait à ce qui regarde la foi, c'est qu'il savait jusques où devaient porter les démonstrations ; et sur cela, il lui conseilla de consigner soixante pistoles et de faire une espèce de défi à tous les mathématiciens habiles qu'il connaissait et de proposer ce prix pour celui qui trouverait la solution du problème. M. Pascal le crut et consigna les soixante pistoles entre les mains de M. ***; nomma des examinateurs pour juger des ouvrages qui viendraient de toute l'Europe et lixa le temps à dix-huit mois au bout desquels personne n'ayant trouvé la solution suivant le jugement des examinateurs, M. Pascal retira ces soixante pistoles et les employa à faire imprimer son ouvrage dont il ne Ot tirer que cent-vingt exemplaires.

M. Pascal parlait peu de sciences; cependant quand l'occasion s'en présentait, il disait son sentiment sur les choses dont on lui parlait. Par exemple, sur la philosophie de M. Descartes il disait assez ce qu'il pensait. Il était de son sentiment sur l'automate, et n'en était

poinlsur lamatière subtile dont il se moquait fort; mais il ne pouvait souffrir sa manière d'expliquer la formalion de toutes choses, et il disait très-souvent : « Je ne puis pardonnera Descartes : il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie S pouvoir se passer de Dieu; mais il n'a pu s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude * pour mettre le monde en mouvement; après cela, il n'a plus que faire de Dieu. »

Note du P. Guerrier : « J'ai transcrit ceci sur le manuscrit de MU© Perler, qui est fort étendu; mais j'ai passé ce que j'avais déjà transcrit sur d'autres MSS. de cetie demoiselle. »

* Le moi philosophie signifie ici Texpiication du monde physique, et la réflexion de Pascal s'applique à la III^ partie des principes de philosophie de Descarlcs, intitulée : De mundo adspectabili.

2 « Lui faire donner une chiquenaude » est la véritable leçon de Mil» Perier. Le MS. Suppl. franc, n» 1485, qui n'est qu'une copie faite sur celle du P. Guerrier, omet le mot faire et dit : « ... n'a pu s'empêcher de lui donner une chiquenaude; » cette leçon ne faisant pas un sens raisonnable, une main inconnue a écrit après coup et en surcharge accorder au-dessus de donner.

M. Cousin, qui a rapporté ce passage dans son Rapport, etc., p. 41 , fait, à celle occasion, la remarque suivante ; « Le Recueil (de 1740) a qui n'entend pas la grâce et la finesse de cette expression : lui aca corder une chiquenaude, y substitue : lui faire donner une chi- « quenaude; et Bossut n'a pas manqué de suivre le Recueil. »

Si M. Cousin avait connu les Recueils MSS. du P. Guerrier, il aurait vu que Bossut aussi bien que l'éditeur du recueil de 1740, avaient donné la véritable parole de Pascal : lui faire donner...; parole qui nous paraît tout aussi fine, quoique peut-cire un peu moins sublile, que celle d'accorder.

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