‹ Lettres, opuscules et mémoires de Madame Perier et de Jacqueline, sœurs de Pascal, et de Marguerite Perier, sa nièceChapitre 91 sur 105 · LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE-BUPHEMIE · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE-BUPHEMIE

Gloire à JéstiSy au très-saint sacrement.

A P.-R., ce 25 avril 1655.

Ma très-chère sœur, je prends une grande feuille

« Au lieu de : 8« février, VEdit. V. C. met : de faire. « £dit. V. C. : pu au lieu de su.

* Idem : f espérerais.

* Idem : « ... roandez-le moi aussitôt^ s'il vous plaît... » 5 Idem ; « ... sans gémir.., »

* I*' Recueil MS. du P. Giàerrier, pag. ccccxxviii.

parce que je suis eu dévotion de vous faire une grande lettre, si Dieu m'en fait la grâce. Après avoir lu votre lettre que mon frère m'apporta, je ne pensais point du tout y répondre; premièrement, parce que je me trouvais très-éloignée de le pouvoir; et outre cela je ne croyais point du tout le devoir, parce qu'il me semble qu'il n'y a rien de plus sauvage que de voir une petite novice, qui à peine commence d'ouvrir les yeux à la vraie lumière, vouloir se mêler d'éclairer les autres et de porter le flambeau devant eux : cela me semble insupportable. Néanmoins, voyant que je ne vous pouvais procurer d'ailleurs le secours que vous me demandiez, parce que l'humilité de nos mères et la maladie de M. Singlin m'en étaient tout moyen, j'ai cru que m'étant trouvée autrefois dans la peine où je vous. vois, je pourrais vous dire avec liberté les choses que je me suis dites à moi-même S puisque comme je le prétends nous ne sommes qu'un cœur et une âme en J.-C.

Comme j'en étais là, il m'est venu en pensée que M. de Rebours aurait peut-être bien la bonté de vouloir vous donner quelques avis. Cela m'a fait interrompre pour le consulter, et c'est par son ordre que je vous écris ce qu'il ne peut vous écrire lui-même présentement, parce qu'il a fort mal aux yeux ; et de plus parce que ce n'est pas, dit-il, à lui à donner conduite à personne. C'est M. Singlin qui a mission pour cela et non pas lui, à ce qu'il veut croire.

Il m'a donné charge de vous dire que comme c'est

» Edit. V. C. : 1^ . . ce que je me suis dit à moi-même... »

une chose constante qu'une des principales et indispensables obligations d'un chef de famille est le soin qu'il doit prendre de la régler, encore qu'il soit vrai que ce soin doive * être divisé , et que celui des hommes regarde principalement le mari et celui des filles la femme, néanmoins cela n'a pas lieu chez nous, M. Perier étant trop occupé pour s'y donner comme il faut, ce qui vous en charge sans pourtant l'en décharger, parce que l'obligation principale doit toujours être préférée; que si pouviez le porter à s'acquitter d'un devoir si important vous en seriez quitte; mais si cela n'est pas, vous en demeurez chargée; ce qui vous oblige (comme vous voulez travailler à leur salut' et non pa-i simplement à vous acquitter exlérieurement de cette obligation , ce qui serait assez aisé ) à tâcher premièrement de les bien connaître en les éprouvant même en de petites choses qui vous peuvent faire connaître s'ils ont de la piété ou non ; s'ils sont hypocrites ou hardis à se faire connaître mauvais ; quels vices régnent en eux, et de quel bien ils sont plus susceptibles. Il faudrait aussi tâcher de vous faire aimer d'eux, en ne les reprenant point aigrement quoiqu'il le faille toujours faire sévèrement et fortement ; et pour cela il faut autant qu'il est possible laisser passer son émotion avant que de les reprendre, et alors leur faire grande honte de leurs fautes et leur faire entendre qu'on en est beaucoup plus fâché pour le tort qu'ils se font que pour celui qu'on en

« Edit. F. C. : • ... dot'rèlre... »

' Jdem : «... à voire salut... » — Contre-sens.

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reçoit ; et il leur faut souvent répéter cela S car c*esl une maxime générale que tous les esprits qui nesontpas fort subtils, comme ceux du peuple et des enfants, ne conçoivent aulre idée des personnes qu'ils fréquentent qu^ celle qu'ils leur donnent eux-mêmes, en sorte que pour se rendre aimable à eux il leur faut dire qu'on les aime, qu'on s'y croit obligé et qu'on croirait manquer au plus important de ses devoirs si on manquait d'aiïeclioa pour eux. Après cela, il serait bien difficile que d'autres leur persuadassent le contraire, pourvu toutefois qu'on ait soin de le leur ramentevoir souvent. C'est pourquoi il ne faut pas se contenter de leur donner à enten* dre par des mots couverts la tendresse qu'on a pour eu^c, ou de la leur témoigner en prenant soin d'eux dans leurs maladies, dans leurs afflictions, et dans tous leurs autres besoins qui sont des occasions favorables et qu'il faut bien ménager ; mais, outre cela , il le leur faut dire nettement et en plusieurs manières, en leur disant néanmoins aussi clairement que c'est à condition qu'ils demeureront dans leur devoir et qu'ils serviront avec fidélité leur Dieu et leur maître.

Pour ce qui est des temps où il faut employer l'huile ou le vin, la discrétion le doit faire Juger. Tout ce qu'on vous peut dire en général, c'est que toutes les fois qu'il ne s'agira que de votre intérêt particulier, il faut endurer patiemment, non pas en le dissimulant, mais en leur témoignant que vous le leur pardonnez» et que s'ils ont à faire des fautes, vous aimez beaucoup

i EdU, V, C. M M souvent êiff cel».-, •

mieux que ce soit contre vous que contre d'autres. You^ pouvez aussi user de la même indulgence envers les fautes d'inadvertance, comme de perdre, rompre, ou mal faire quelque chose, sinon qu'il y eût une notable négligence. Que s'il n'y en a pas, il leur faut dire qu'on souffrira volontiers de pareils manquements, quoi-» qu'on y souffre de la perte, pourvu qu'on voie qu'ils soient soigneux à se garder de ceux où Dieu est offensé; et il ne faut pas manquer de leur faire remarquer Ikdessus combien peu il se trouve de maîtres ^ dans ce sentiment; ce qu'il faut faire néanmoins sans ostenta* lion, en mêlant toujours quelque parole qui tende au mépris de soi-même, et surtout en leur insinuant beaucoup qu'on s'estimerait bien plus heureux d'être en leur condition que dans celle où l'on est : il en faut souvent faire remarquer les avantages et le danger de celles qui sont plus élevées. Mais quand ils feront des fautes contre Dieu, contre leur maître, contre la charité et l'union qu'ils doivent avoir entre eux, c'esi alors qu'il faut se rendre sévère jusqu'à être terrible, car il faut savoir que le peuple et les enfants sont comme les juifs qui n'agissent que par menaces ou par promesses,' jusqu'à ce que, après avoir réglé * par ce moyeu comme par force l'extérieur, on attire h miséricorde de Dieu pour leur donner l'esprit intérieur dont cette conduite qu'on lient sur eux dans cette vue est la voie et même sert de mérite pour l'obtenir. U ne faut rien

^ Edit, V. C. ; a .. i7j se trouvent de maîtres... a * ld$m ; « ... parée qu'après avoir réglé... v

souffrir en ces rencontres, mais le dire à leur maître et l'exhorter à les en punir sévèrement, sinon qu'on eût sujet de croire qu'ils en sont humiliés et qu'ils n'y retomberont plus. Il est très-bon que la plus grande menace qu'on leur puisse faire soit de les chasser; et pour cela il faut que vous leur procuriez de bons gages et un bon traitement; car c'est par là qu'il les faut captiver d'abord jusqu'à ce que Taffeclion succède à Fintérét.

Pour venir à bout d'une partie de ces choses, il faut que vous preniez l'habitude de les appeler de fois à autres ^ dans votre cabinet, une fois toutes les semaines plus ou moins, chacun en particulier, et là leur demander compte de leur créance et de leur manière de prier Dieu; et leur expliquer fort brèvement les principaux articles de la foi et s'arrêter plus sur la morale qu'il en faut tirer : comme de l'unité de Dieu dans la trinité des personnes divines, leur faire entendre comme quoi dans la multiplicité des objets et des affaires de la terre nous ne devons avoir qu'un amour, un désir, et un nécessaire qui doit régler tout le reste. Sur les mystères de l'Incarnation et de l'Eucharistie, leur faire voir l'obligation d'aimer et d'imiter celui que nous adorons ', etc. Leur faire apprendre ^ les cornmandements de Dieu et de l'Eglise, et leur faire entendre qu'ils s'étendent bien plus loin qu'on ne pense d'ordinaire. M. de Rebours est aussi entièrement d'avis

< Edit. F. C. : c ... de temps à autre... »

> Idem ; « ... aimer et estimer celui que nous adorons.» »

* Idem : « ... leur apprendre » au lieu de : « faire apprendre. . »

que vous ne manquiez pas à les faire prier Dieu en commun devant vous, tous les soirs.

EXTRAIT d'une LETTRE DE LA MÊME A MADAME PERIER

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