Lettres paradoxales sur la musique
Avouez, mon cher ami, que le ciel vous dota d'une gentille cousine! A peine revenue des plages, me voici qui, déjà, selon notre promesse réciproque (et sérieuse je l'espère), m'apprête à vous griffonner une prompte missive.
Mais n'exagérons point de médiocres mérites: d'abord Paris n'est guère Paris dans le moment, une jeune fille y peut trouver par hasard quelques loisirs ; et surtout le plaisir me serait si vif d'échanger avec vous mes pensées, le plus souvent possible, comme en ces soirs d'août, trop vite passés, où, le piano fermé, nous discutions longuement, tout brûlants de la belle ardeur de nos quatre ou cinq lustres
Sachez donc, Monsieur mon cousin, que, pour le quart d'heure, l'Opéra possède seul
quelques mélodieux pupitres. C'est la nuit profonde dans toutes les autres salles, tandis que les casinos des villes d'eaux — douces, salées, ferrugineuses, arseniquées ou sodiques, — vibrent encore aux derniers flonflons d'orchestres occasionnels, faits d'autant de lambeaux hétéroclites que le collant d'Arlequin.
Nous n'avons même plus la ressource d'un second théâtre lyrique, pour attendre patiemment la réouverture des grands concerts, et la nouvelle construction qui s'achève ne serait pas, à en croire les gazettes, bien merveilleusement appropriée aux besoins actuels : scène trop petite pour les décors et la figuration ; impossibilité d'y faire mouvoir les masses chorales des œuvres récentes ; espace insuffisant enfin pour loger le nombre de musiciens exigés par l'instrumentation moderne.
Bref, c'est afïreux! et nous allons revenir aux plus tristes jours de l'opéra-comique. A nous les Diamants de la couronne et les Galathée! les Préaux-Clercs et les Lalla- Roukh! Plus d'orchestre, mais d'insipides guitares; plus de mélodies savamment serties ou tissées, mais des airs, d'abominables airs ! Nous voyez-vous, mon cher, condamnés à de nouveaux Adam, à de nouveaux Massé, à de nouveaux Hérold ? C'est bien la jjeine d'avoir lutté vingt ans contre les vieux réfractaires, d'avoir brisé les coupes anciennes, mis à peu
près en déroute le parlé, presque converti le public à la savoureuse polyphonie allemande! C'est bien la peine d'avoir constamment suivi les progrès de la musique dramatique, parallèles au développement do nos intelligences, pour nous voir contraints maintenant à sacri fier nos plus chères espérances et forcés de nous rejeter, à vingt ans, sur les plates fadaises d'un art vétusté et désuet!
Et voilà ! Dix mètres de trop peu dans la profondeur d'un édifice vont nous ramener les cavatines, les ariosos, les trios, les finales. Ah, tenez ! vous autres, hommes, qui savez si bien, en art comme en toutes choses, vous attribuer une autorité parfaitement exclusive, vous devriez du moins montrer un peu de cette énergie que nous, faibles mais courageuses femmes, saurions déployer à votre place. JVous, nous protesterions efficacement, je vous le jure, contre les boulettes que vous, vous déclarez irréparables, pour n'avoir point la peine de les faire réparer. Si j'étais critique, je vous garantis que j'arriverais bien à écr....
rinf ; on ne me l'imposerait pas, le genre
ém. fr. ! Mais en présence des questions musicales, de même que devant les autres, pauvres Messieurs, vous manquez si parfaitement de force morale... !
Ce qu'il y a de plus enrageant dans l'histoire, c'est que cette salle nouvelle, &i défec-
tueuse par ailleurs, sera, paraît-il, merveilleusement décorée. Tout le gratin de la peinture et de la sculpture y joue du pinceau et du ciseau ; huile et calcaire nous y ménagent un incomparable plaisir des yeux. Ce doit être un éblouissemt^nt, les toilettes feront à ravir dans ce cadre, et tout sera parfait... pourvu qu'on se bouche les oreilles !
Sur cette perspective navrante, je vous abandonne à votre heureux sort, dans votre poétique province, et, toute morfondue dans la capitale déserte, je rappelle mes parents à votre meilleur souvenir. Ecrivez-moi bientôt, et tâchez de vous montrer aussi excessif la plume à la main que vous l'étiez dans nos bonnes causeries du mois passé. Vous me plaisez fort ainsi. Embrassez de ma part votre charmante femme, et croyez à la sincère affection d'une amie en Beethoven et en Schumann.
28 septembre.
Ah ! vous ne l'êtes guère, vous, vétusté ni désuète, ma chère petite cousine, et je vous avoue même que vos gémissements au sujet de rOpéra-Comique m'ont paru d'un modernisme quelque peu outrancier, voire même un tantinet enfantin, ce qui ne me surprend guère de la part d'une femme et d'une Parisienne. — Suis-je assez insolent, dites !
Vous savez bien que je ne dédaigne aucunement l'intelligence de votre sexe ; je la crois plus fine que celle de l'autre moitié des bimanes et susceptibles de devenir, en tout, égale à la nôtre. Mais à plusieurs conditions. C'est que l'on vous munisse d'abord d'une instruction sérieuse, pareille à celle des jeunes gens, (bien entendu de ceux assez rares, qui apprennent quelque chose) ; qu'on vous fasse ensuite voir la vie sous son vrai jour, en dehors de cette niaise éducation qui paraît tenir en médiocre estime la solidité de votre vertu, si l'on en juge par sa ridicule prudence ; puis enfin qu'un atavisme moins futile doue vos âmes naissantes de tendances graves et sérieuses. Quand cinq ou six générations de mères auront consacré leur vie intellectuelle à d'autres préoccupations que celles de la mode ou des cancans mesquins, les petites filles naîtront avec des âmes moins superficielles ; rien alors ne s'opposera plus à ce que brille, au ciel de l'Art, un Rembrandt ou un Beethoven féminin. Mais d'ici là, ma bonne amie!...
D'autre part, la Parisienne, — comme le Parisien, d'ailleurs, — se trouve, par son existence agitée, dans l'impossibilité presque absolue de se créer des idées personnelles. D'une intelligence supérieurement exercée, d'une sensibilité merveilleuse, elle comprend
et s'assimile, avec une surprenante rapidité, les théories et les goûts qu'on lui impose — en les outrepassant, le plus souvent — mais sans les discuter, sans en éprouver par la réflexion ni la valeur, ni la justesse. Pour ce faire, il lui manque le temps et l'un des éléments essentiels de tout jugement sérieusement assis, la comparaison. Dans votre monde, à Paris, en fait d'art, on ne connaît pour ainsi dire que des nouveautés. Le peuple et la petite bourgeoisie retournent seuls applaudir invariablement laZ)ame6/a7icAe et il/i^Tion. Eux seuls fréquentent les saisons estivales où l'on exhume le Domino noir, la Favorite et le Trouvère. A ce point de vue, le provincial possède sur vous maints avantages ; dans ses grands théâtres, à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, à Toulouse, à Nantes, à Rouen, on lui sert, en parts égales, les œuvres nouvelles et les œuvres anciennes. Ses appréciations en sont moins absolues ; il y gagne des convictions raisonnées et vraiment personnelles.
Sans que vous vous en doutiez, votre exaltation manque un peu de sincérité ; car, sans médire de ma bonne tante, — elle fut ce que son milieu, son époque et son éducation la firent, — on ne peut pas aimer la musique abstraite aussi exclusivement que vous prétendez le faire, quand on a pour mère une de ces femmes qui portèrent avec tant d'aisance
la crinoline et applaudirent éperdûment Offenbach.
— Avec ma vieille expérience, (vous riez, petite pesto), je viens donc vous dire :
1*^ La taille d'un théâtre n'influera jamais sur le goût d'une époque; la lame peut user le fourreau, le fourreau ne fausse point si facilement la lame. On crèvera le mur de fond, s'il le faut, — il n'est pas très solide, prétendent les mauvaises langues, — sans que ce soit la critique qui l'obtienne, pour peu que les désirs de la masse l'exigent;
2° Ce ne serait pas déjà si désolant qu'on revînt au véritable opéra-comique.
Je vous étonne, et c'est pourtant ainsi.
A quoi donc sert-il d'avoir un Opéra-Comique et un Opéra si, dans les deux salles, on donne les mêmes œuvres? Car, nous ne jouons pas sur les mots, le drame lyrique et le drame lyrique c'est toujours le drame lyrique ; et le cadre de l'Opéra, avec ses choeurs imposants, sa mise en scène somptueuse, son orchestre nourri, conviendra toujours mieux a ce genre d'ouvrages qu'une scène plus restreinte. On a donné le Roi d'Ys et V Attaque du Moulin, place du Châtelet; le genre de ces œuvres difïère-t-il pour cela de celui de Siguj^d ou de Messidor, montés à l'Académie de musique?
Eh bien! puisqu'Opéra Comique il y a, je
me réjouirais fort si l'on y donne de l'opéracomique, et si l'on réserve pour ailleurs les autres pièces musicales dramatiques, Celles-ci satisfont infiniment plus mon esprit, il est vrai ; mais, cependant, à certaines heures, elles ne conviennent pas au délassement que recherche ma fatigue cérébrale. Je ne vous parle pas de nous éterniser dans le passé, je vous abandonne volontiers le parlé, qui est absurde, l'accompagnement pianistique et toutes les vieilles formules, encore que vous fassiez un peu trop légèrement fi du Barbier, par exemple, bluette exquise, lorsqu'on le trousse comme il doit l'être, ou de Lalla- Roukh, dont le charme l'emporte, à mon gré, sur le guindage de plus d'une machine pompeuse. Mais, quel mal y aurait-il qu'on nous offrît encore une Manon ou une Lakméf Les villes moyennes peuvent exécuter convenablement ces productions séduisantes, plus propices que les autres, ne vous y trompez pas, à la diffusion du langage mélodique, et je les crois perles exquises, en dépit du dédain affecté par certains musicastres. Nombre de compositeurs peuvent naître incapables d'écrire une grande pièce lyrique (le don d'y réussir suppose une largeur de vues, une habileté technique, une générosité d'inspiration exceptionnelles); et ces mêmes auteurs se tireraient peut-être fort agréablement d'unopé-
ra-comique. Pourquoi nous priver d'ouïr leurs gracieuses productions? Voyez ce que nous a valu cette confusion des genres survenue durant la seconde moitié de ce siècle : Gounod, qui eût produit d'excellentes Mireille, a commis plus d'un mauvais Faust , et Saint- Saëns, au contraire, auteur de cet admirable Samson , n'a-t-il pas écrit des Phryiié bien ordinaires?... je ne dis point banales.
Une petite scène, un petit orchestre, mais c'est l'idéal, ma cousine ! C'est la résurrection du charme si parfaitement sacrifié par tant de contemporains. Ah ! si tout le monde pouvait concevoir les Maîtres chanteurs, parbleu ! et donner au rire et à la grâce familière les proportions d'une cathédrale gothique ! mais Wagner est Wagner, et le génie ne fait pas d'automobilisme sur les Boulevards.
Comme Hans Sachs, j'admets fort bien, vous le savez, une mélodie que je ne puis retenirà première audition, mais enfin, dans mes jours de gaieté, un petit air ne me déplaît pas. Il me semble qu'on pourrait faire, par exemple, dans le style des lieder de Grieg, d'exquis opéras-comiques modernes, et l'orchestre plus réduit contraindrait tous nos rhéteurs musicaux à dégonfler la baudruche de leurs produits. Le quatuor et trois ou quatre instruments ne suffirent-ils pas à ce Gluck, mon
béguin si légitime, pour réaliser des prodiges? Allons, snobinette!
Quant à la splendeur de votre nouvelle salle, je me regimbe ! et, du coup, je redeviens intransigeant wagnérien. Quel merveilleux salon pour ces dames ! — Ab, vraiment ? Et bien, j'aimerais mieux, ne vous en déplaise, un sobre entourage pour la scène.
Les meilleures amitiés de notre petit ménage à tous les vôtres, jeune exaltée, et tous mes vœux pour la guérison de votre parisianite aiguë.
l*"" octobre.
Seriez-vous devenu fou, mon bon ami?
Comment, c'est vous, vous le bachiste convaincu, le passionné de Borodine, qui venez me défendre le père Tbomas et le papa Auber? Heureusement que vous soutiendrez le contraire dans huit jours, à moins qu'on ne vous ait changé en voyage, et je ne désespère plus alors de vous retrouver, l'an prochain, jouant Indiana ou les Cloches du monastère, telles « les petites filles victimes de leur ascendance féminine ».
Franchement, vous vous moquez de moi, chevalier défenseur des causes demi-mortes ; aussi je vous prie d'embrasser de ma part ma ravissante et pauvre cousine, épouse infor-
tunée d'une girouette musicale, mais de ne plus compter dorénavant sur aucune épître de moi. Pour mon coup d'essai, je fus trop heureuse, vraiment!
P.-S. — Ne parlez donc pas de ce que vous ne sauriez comprendre. Vous divaguez en ce qui concerne la salle et son ornementation ; mais cela ne me surprend guère, « de la part d'un homme et d'un provincial. »