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LA MUSIQUE LÉGÈRE

20 octobre.

Vous fûtes blessée, ma chère cousine, par cette lettre où, sans nul ménagement, je défendais l'opéra-comique contre vos attaques si vives, oh ! si vives ! et vous m'avez répondu vertement. Je le méritais. Obtiendrai-je du moins l'absolution ? Je vous tends une main tremblante, mettez-y vos doigts mignons, et que la paix soit conclue ! Acceptez-vous, dites, vaillante petite amie ?

Devant votre belle ardeur toute gentille, j'eus le tort de prendre lourdement lamouche. Mais le dénigrement systématique de certains raffinés, quand il s'agit de musique de genre, me révolte désormais tout autant que l'ignorante hostilité des bourgeois vis-à-vis de Bach ou de Wagner ; la même mauvaise foi les guide les uns et les autres, et tout mon crime fut de mettre en doute votre absolue sincérité.

Je ne prétends point, évidemment, comparer l'émotion causée dans une âme d'artiste par l'audition de la cinquième ou de la neuvième symphonie avec le plaisir superficiel, et délicat néanmoins, qu'offrent de petits morceaux soigneusement écrits ; mais je soutiens qu'un air de ballet de Delibes, qu'une fantaisie de Thomé gardent cependant leur prix. Le sourire du joli minois qui passe mérite-t-il tant de dédain, sous prétexte que de grandes passions font vibrer à certaines minutes nos fibres les plus intimes ?

Venant de moi, tout ceci doit vous surprendre ; vous ne me connaissez que plein de mépris pour les maîtres d'un jour que l'oubli guette avant la tombe. Mais s'il y a paradoxe de ma part à tolérer la musiquette, eh bien ! je prétends défendre mon droit d'être paradoxal ainsi... par hasard!

Veuillez donc me permettre — une fois n'est pas coutume — de vous conter une anecdote à ce sujet, et de vous adresser le récit d'une de ces heures exceptionnelles où je goûtai, dans toute sa plénitude, le charme de me sentir, sans rien de plus, l'oreille agréablement chatouillée par un aimable enchaînement de sons.

En Basse-Bretagne vit encore un vieux chef d'orchestre, Léon Chic. Toute sa personne, sa voix même offrent quelque chose de

rond et de bref comme son nom. Il a dirigé à Brest, pendant de très longues années, la musique des Equipages de la Flotte devenue, grâce à son zèle et à sa réelle habileté, l'une des meilleures harmonies militaires de France. Plusieurs générations de la ville maritime lui doivent aussi des talents de pianistes.

En retraite maintenant, il vit retiré, arrangeant du matin au soir, pour fanfares ou pour orchestres à vent, tout ce qui paraît de partitions nouvelles. On le voit parfois dans la rue, gros, extraordinairement court, la face glabre, mate, légèrement piquée de variole, roulant sur ses petits jambes, le torse un peu grotesque et fièrement bombé, mais l'air si grave et si convaincu, qu'on ne songe vraiment pas à rire.

Je le connaissais depuis peu de temps. Ayant appris son intimité avec Massenet — à vingt ans ce n'était point de l'admiration, mais de la passion, ma belle amie, que je professais pour l'auteur de Marie-Madeleine, — j éprouvai le désir d'entrer en relations avec le vieux chef émérite.

Il me reçut fort aimablement. Légèrement émus, nous parlâmes du « Maître «, et j'écoutai sans sourciller l'infatigable transcripteur me célébrer ensuite le génie... de Godard. Il raillait bien un peu les prétentions de ce Benjamin, qu'il avait, medit-il, rencontré à l'expo-

sition de 89, faisant la roue au milieu du jury. Mais, c'est égal, il le trouvait un rude musicien! Je ne me liai pas davantage avec lui, mais j'eus la fortune, quelques années plus tard, do le revoir dans un cadre si curieux que son image se grava, du coup, dans ma mémoire d'une manière indélébile.

Au mois d'août 1895, se tint, à Brest, un grand concours de musiques et d'orphéons. Toute la journée la ville retentit de l'éclat des cuivres. Le matin, sur le Cours d'Ajot, se firent entendre les meilleures harmonies de la région, et j'y aperçus le père Chic. Toujours irréprochablement digne, les cheveux toujours aussi noirs, — bien qu'il approchât de 80 ans, — il dirigeait les opérations du jury.

Sur un signe de sa part, j'allai lui serrer la main.

« Malheureusement, disait-il, M. Massenet n'a pu venir, après avoir accepté la présidence d'honneur de notre concours. Je l'ai vu la semaine dernière, il est très fatigué, très fatigué. Je l'ai moi-même engagé à ne pas faire le voyage. Il travaille à sa Cendrillo/iy dans ce moment. Mais vraiment sa santé m'inquiète, — la santé de M. Massenet inquiète toujours ainsi les uns ou les autres, en temps opportun — Le pauvre Godard ne va pas fort non plus... »

Il y tenait à son Godard ! Puis se retournant vers d'autres interlocuteurs :

(( Indécrottable ce garçon-là, pourri d'orgueil ! » Et il raconta divers traits de vanité du jeune compositeur. (( Mais quelle inspiration ! quel sève ! quel génie ! »

Or un grand festival de toutes les musiques réunies était fixé pour six heures du soir, sur la place du Château. Quinze cents exécutants devaient jouer ensemble, sous la direction de de M. Chic.

Dès cinq heures et demie, j'étais debout sur une chaise, au bas du Cours. De là je voyais toute la place, et, vers la gauche, les boulevards qui longent les vieilles tours, avec une large échappée sur le tablier de fer du fameux pont de Recouvrance et sur les hautes constructions du port de guerre, derrière lesquelles ruisselait un admirable ciel d'été. A vingt pas de moi, dans l'angle de la place, une haute estrade en bois, entourée d'une balustrade, attendait le chef d'orchestre, qui, fébrile et content, allait et venait au pied de la petite plate-forme, causant avec diverses notabilités arborant l'habit, noir comme lui.

Cependant, les unes après les autres, les musiques commençaient à déboucher sur la place. Des commissaires, armés de plans et de papiers, allaient à la rencontre de chacune d'elles, la rangeaient de biais, en un point déterminé de l'esplanade. Il en venait sans cesse, les unes déployant des bannières toutes cli-

quêtantes de palmes et de médailles, avec des broderies aux casquettes de leurs exécutants ; les autres plus graves, plus sérieuses, n'attirant les regards que par l'or des cuivres, par les éclairs argentés des flûtes. Et il en arrivait encore d'autres, d'autres encore, d'autres toujours.

Sous les rayons obliques du couchant, le spectacle avait de la grandeur, et la pensée ne manquait pas de poésie que ce vieux brave homme d'harmoniste, en train de piétiner sur le front de ses troupes sonores, allait probablement livrer sa dernière bataille artistique, et reprenait sa baguette pour remporter un suprême triomphe.

De sa démarche allègre et roulante, il allait, à présent, vers chaque chef d'orchestre, causant avec lui un instant, sans doute pour donner quelque conseil ; puis on voyait ses deux mains gantées s'élever et s'abaisser trois ou quatre fois en mesure, battant un allegretto à deux temps. ^

C'était, dans le plein air, au milieu de l'énorme foule bourdonnante, un charivari discret de clarinettes, de pistons et de trombones. A son tour apparut la Musique de la Marine, cette brillante harmonie que le bonhomme avait si bien formée jadis, et que, par une jolie coquetterie d'artiste, son jeune successeur quitta près de la tribune, s'écartant de

ses musiciens pour les abandonner à la direction du vieux maître.

On allait commencer ; deux morceaux seulement au programme : les Pupilles de la Marine, pour orchestre, par Léon Chic, et je ne sais quel hymne de Massenet, chanté par les orphéons avec accompagnement de quelques musiques. Ce choix résumait toute la carrière du vétéran de l'art, toutes ses aspirations, toutes ses croyances esthétiques.

Il venait d'apparaître dans la chaire, o\x sa silhouette se découpait, comique et grandiose, sur le ciel incandescent. Les chefs, tournés vers leurs phalanges, guettaient son premier signal, pour le transmettre exactement. Enfin, il frappa quelques coups rapides sur un morceau de fer blanc cloué au bord de son balcon. Et son bras levé s'abattit,..

On s'attendait, dans le public, à quelque étourdissant tapage, et voilà qu'une mélodie joyeuse et fine se déroulait, au contraire, sur des harmonies claires et rieuses, avec une sonorité puissante, sans doute, mais aussi je ne sais quelle douceur exquise. La sérénité des grandes forces, sûres d'elles-mêmes, souriait dans l'immense fanfare. C'était fondu, délicat à ravir, admirablement gai. De tous les côtés de la place, les bras des chefs copiaient les mouvements réguliers et souples du vieux maestro qui, le visage étincelant

dirigeait du haut de sa tribune, avec une aisance parfaite, ce régiment de musiciens.

Il avait eu l'ingénieuse idée, au lieu de faire jouer toutes les parties par chaque bataillon, de le traiter plutôt comme une unité instrumentale. On voyait, par exemple, la « municipale )) du Mans et la fanfare de Morlaix dont tous les exécutants marquaient d'un coup rythmé le premier temps de la mesure, tandis que la Flotte entière et deux ou trois autres Sociétés faisaient les contretemps traditionnels.

La mélodie était confiée à l'infanterie de marine et aux pompiers de Rennes, cependant que, d'un coin plus éloigné de la place, s'élevait un contrechant lancé par quelques petits groupes de sous-préfectures.

Amusante au possible vraiment, cette composition gracieuse, agile, sans nulle emphase, se dévidant sans le moindre accroc, aux petits battements d'ailes de l'auteur, planant presque sur son estrade. Ce ne fut que trop court, et juste au moment où finissait le morceau, le soleil, s'abîmant sous les collines du Port, disparut derrière l'ombre chinoise du père Chic, victorieux.

Une mélancolie m'étreignit alors. Il me sembla que je venais d'assister au chant du cygne de toute une école musicale. Et je crus entendre la formidable chevauchée, venant

derrière moi, de l'Est, écraser impitoyablement ces jolies fantaisies que nous renions trop désormais, et que nous devrions, tout de même, un peu défendre, ne fût-ce que par la piété du souvenir, contre le terrible galop de la grande Musique !

Excusez, chère cousine, la longueur du récit et de la lettre, mais défendez encore franchement votre opinion dans une prompte réponse.

Affectueux souvenirs de ma femme, joints aux miens, pour vous et vos chers parents... Faites-vous le geste qui pardonne ?

30 novembre.

Mon cher cousin, vous me donnez envie de rire, avec votre plaidoyer en faveur de la musique légère ; il ne manquerait pas, à coup sûr, de la perdre dans l'esprit du juge le plus impartial. Je crois difficile de l'avouer, plus ingénument que vous ne faites : l'unique mérite de tels produits est tout subjectif. Ils valent ce que vaut l'intelligence des masses dont ils sont appréciés ; c'est dire que les circonstances ou quelque disposition joviale passagère peuvent seules les faire accepter d'un véritable musicien. Eh ! sans doute, maint ballet accompagne délicieusement un

flirt d'arrière-loge ; mais qu'on vous offre, monsieur le réactionnaire, dans l'intimité vibrante d'une soirée entre artistes, qu'on vous offre déjouer au piano la VaZse de Durand après (ou même avant) le Prélude, Choral et Fugue de César Franck, et je vois d'ici votre nez. Aimable larceur !

Non^ voyez-vous, ce que vous me disiez dans une de ces causeries, dont j'ai peur, par moments, de me souvenir avec un plaisir trop fiévreux, mais oîi quelquefois vous arriviez presque à voir clair à travers les flots de votre âme frissonnante,... ce que vous me me disiez un jour sur la musique de genre, reste seul rigoureusement vrai : il faut la détester, la détester de tout son esprit, de tout son cœur, de toutes ses facultés ! Elle est toujours mauvaise, elle ne peut être que haïssable, car elle germe sur une pente, et toute pente mène à l'abîme. En Art, qui ne vise pas au mieux, au plus haut, au parfait de la joie comme de la douleur, tombe fatalement dans les créations dissolvantes et viles. La langue exceptionnelle de la musique, comme celle de la poésie, ne saurait s'abaisser à l'expression des sentiments moyens, il lui faut pour sujets l'exceptionnel, l'exquis ou le pire, en tous cas l'énorme. Elle a le droit de rire, mais du rire fustigateur et sain de la bouffonnerie épique, du rire dédaigneux de l'ironie légitime, du

rire indulgent de l'amitié compatissante ; jamais du rire insultant et mesquin de l'opérette. Elle a le droit de sangloter, mais des des pleurs débordants que font sourdre les irrémissibles ruptures, des pleurs résignés que sanctifie la foi profonde, jamais de ces tièdes gouttelettes mijotées par une sentimentalité geignarde. Enfin la musique de danse elle-même, la plus belle de toutes, exige, plus que toute autre, la puissante et expressive eurythmie des lignes et des mouvements, symbolisant les harmonieuses révolutions des mondes ou les tragiques agitations et les sublimes ivresses de nos âmes, tour à tour conscientes de leur misère et de leur bonheur.

La musique de genre, mais ce sont les larmes sur le nez de Cyrano ! Reconnaissez-vous à l'homme le droit de prostituer, aux fins de son amusement, les sons divinisés par la mesure? Il a le ricanement et le cri pour exprimer les misérables impressions de sa vie matérielle : qu'il lève la tête lorsqu'il chante !

Musique exquise et petite musique sont vocables incompatibles. Vous n'appelleriez pas le fameux Moment musical de Schubert de la petite musique : il est absolu dans le délicieux, donc il est grand. L'auteur de morceaux de fantaisie qui trouve un jour une inspiration sincère et juste, écrit ce jour-là de la vraie

musique. Si vos Pupilles de la Marine sont œuvre si fine et si délicate, ce n'est point de la petite musique que vous avez applaudie au festival de Brest.

L'ennoblissement du style par la pensée possède une telle vertu que la faiblesse technique elle-même n'en saurait enrayer l'essor. Vous souvient-il d'avoir entendu la Marche à V étoile ? Certes, Fragerolle est un piètre cuisineur de sonorités, et pourtant cette œuvre, de dimensions et de moyens si courts, se montre à nous superbe et durable, grâce aux surprenantes trouvailles mélodiques jaillies d'un cœur soudainement ému et touché de la grâce artistique par la simple et gigantesque histoire du berceau de Bethléem. Mais ce n'est point de la petite musique supportable : il n'en existe pas; c'est de la grande musique !

Vous nous prêchez la piété du souvenir ; ah ! cher cousin, que vous avez bon cœur ! vous vous faites sœur de charité musicale ; vous fonderez, sur vos derniers ans, un hospice pour vieux petits airs malades.

Je vous blague, mais je vous aime bien tout de même, et mes doigts que saisit votre main, je vous autorise à les baiser un tout petit peu, — si ma cousine vous le permet toutefois.

WAGNEROPHOBES

ET WAGNEROLATRES

15 décembre.

Quelle discussion, mon ami ! j*en demeure encore tout émue. Et comme, sûrement, je ne dormirais pas de sitôt, je viens, tout de suite, tout de suite, me consoler à mon petit bureau de tant de stupidité. Vous saurez me comprendre, vous du moins^ cher cousin. . . bien que nous ne soyons pas souvent du même avis, dites-donc?

Oh ! ces gens, dont les considérations, de famille nous imposent le contact ! ces êtres qui ne savent rien, dont les opinions, ou plutôt les partis pris, ne se basent que sur d'ineptes articles de journaux à demi parcourus ! ces aveugles et ces sourds qui vivent à Paris, ignorants de tout mouvement intellectuel, les oreilles bouchées à tout ce qui se crée, se joue, se produit de noble et d'intéressant, qui ne daignent étudier aucune des

questions les plus passionnantes de l'art ou de la littérature, et n'ont même pas la pudeur de les ignorer franchement, préférant trancher toujours et quand même, avec la supériorité de leur science infuse?

Nous envient-ils donc bassement les joies inconnues de leur médiocrité ? On le croirait vraiment, tant ils ricanent avec aigreur lorsque nous défendons nos goûts devant eux. Et n'ont-ils pas la rage d'attirer la conversation sur les brûlants sujets que nous éviterions prudemment d'entamer en leur présence?

Mais le point le plus étrange de leur inexplicable psychologie, c'est surtout leur haine de toute nouveauté. Aussi parfaitement incapables de comprendre Haendel ou Mozart, que Brahms ou César Franck, ils réservent leur haine aux modernes, « ces obscurs détraqués, ces corrupteurs nuageux ! » Pourquoi cela? mystère I Parce que, dans leur jeunesse, on leur apprit à célébrer Meyerbeer et Rossini — dont ils n'eussent d'ailleurs pas saisi les beautés par eux-mêmes, — peut être croiraientils, en acceptant d'admirer des œuvres récentes, sentir peser plus lourdement sur leurs épaules un poids d'années qu'ils cherchent à se dissimuler. Ne vous ai-je pas parlé du père d'une mes amies ? 11 n'admettait pas encore, il y a moins de six ans, l'existence des moteurs électriques. Les appareils et les engins, dont

il n'avait pas étudié la nature et le mécanisme dès le collège, lui semblaient attentatoires à son mérite personnel. Volontiers il eût nié tout système d'éclairage supérieur au gaz, et longtemps la vue d'une lampe Edison l'affecta aussi vivement que la constatation de sa calvitie croissante. Comme si le bonhomme Verdi ne s'était pas, au contraire, rajeuni en écrivant Othello et Fahtaff, au lieu de s'éterniser dans les Traciata et les Trouvère de jadis I

Ce soir encore j'ai donc essuyé le feu. Le début fut adorable. Comme on me tarabustait à propos des grands concerts, où maman, résignée, se laisse conduire par moi, notre oncle (vous le connaissez) m'interrogea sur l'intérêt que peuvent bien m'offrir de pareilles séances, — je n'y vais bien entendu que par pose, puisqu'on n'y entend que des orchestres. J'ai eu le malheur de parler de la Danse macabre.

— Qu'est-ce que c'est que ça, la danse macabre ? . . .

Ils sont décidément en retard les braves gensi

— Saint-Saëns ! Saint-Saëns I s'est écriée ma tante, encore ta cousine et son mari qui te donnent de ces idées-là, ma petite! Mais il n'y a qu'en province qu'on croit au talent de Saint-Saëns ! Et puis d'ailleurs cet homme qui a écrit en 70 des choses ignobles contre la France . . .

Je vous jure quo je n'invente rien î J'ai commis la sottise de vouloir rectifier la petite confusion. Ah ! mon ami, voyez-vous d'ici les visages se congestionner au nom de Wagner ? Papa objectait doucement pour ma défense que j'ai la tête un peu montée par mes professeurs et par les autres fillettes de mon âge, — fillette de vingt-deux ans, je vous demande un peu ! 11 tâchait de m'apaiser, mais croyez-vous que je fus assez folle pour essayer de démontrer l'incontestable supériorité que présentent sur toutes autres productions dramatiques les ouvrages d'un homme concevant à la fois les poèmes de ses opéras et leur réalisation sonore.

Avec sa coutumière courtoisie notre délicieux cousin, — dieux! le charmant jeune homme ! — entreprit de me prouver que je n'y entends rien. 11 ignorait, d'ailleurs, avant ce soir, que Wagner écrivit lui-même ses livrets, mais aussitôt déclara cela complètement absurde, essayant de me confondre par des arguments industriels sur la division du travail.

Vous comprenez bien que je me moque un peu d'avoir ou non persuadé les barbares ; mais pour l'acquit de ma petite conscience révoltée par tant d'idiotie, je voudrais être sûre que je ne me suis pas trompée dans mes affirmations. N'est-ce pas, j'ai eu raison de le

dire, la collaboration d'un librettiste constitue pour le compositeur d'opéras, un élément d'infériorité certaine ? Si la musique dramatique ne vaut, pour les mélomanes délicats, ni la musique symphonique, ni la musique de chambre, cela ne tient-il pas essentiellement à cette intervention du poète, — et quel poète le plus souvent? — s'immisçant dans l'œuvre sonore, y apportant des pensées étrangères à la conception mélodique, la retardant ici, la précipitant ailleurs, la tj'raunisant partout? Et n'est-ce point pour cela que, seul parmi les musiciens de théâtre, Wagner a pu réaliser une œuvre comparable à celle de Bach ou de Beethoven ?

Mais je n'ai pointa vous répéter ces raisonnements, je ne les ai pas inventés ; chacun les a, comme moi, lus et relus dans les travaux de nos meilleurs musicographes contemporains. Vous devinez, du reste, que tout à l'heure j'ai parlé dans le vide, et que la soirée s'est terminée froidement... sauf pour ma pauvre tête enfiévrée. Cependant me voici bien calme à présent. Je vais faire un bon dodo, je l'espère, en rêvant peut être que, pour récompense de mon dévouement à la bonne cause, ma cousine et vous me faites entendre une de ces pages hallucinées de Triatan, que je n'écoute jamais sans frissonner d'une douce et mystérieuse terreur.

28 décembre

Je devine votre souffrance, chère emballée, quand il vous fallut subir cet assaut de niaiseries, dont le récit nous a fort divertis, ma femme et moi. Mais je vous dirais volontiers, avec Philinte, que je ne m'étonne pas plus de rencontrer d'épaisses créatures, remplies de fiel contre tous les objets de nos jeunes admirations,

Que de voir des vautours affamés de carnage,

Des singes malfaisants et des loups plein de rage.

Ces gens Là, mais il en faut, pour nous permettre de goûter, par contraste, le charme infini d'un doux commerce intellectuel. C'est parce que le (( bourgeois » est légion que nous devinons, dès le premier contact avec les natures supérieures, la fraternité d'âmes qui nous séduit en elles. La rencontre de celles-ci joue pour nous le rôle d'oasis dans le désert des imbécillités humaines. Elle doit à sa rareté même une grâce de renouveau, et nous enchante comme, après les boues de l'hiver, la vue d'un clair ruisseau courant le long des trottoirs ensoleillés, aux premiers matins du printemps.

Vous avez bien fait, pourtant, de batailler pour soutenir vos convictions, contre « ce singe malfaisant » que les hasards de nais-

sance ont fait notre commun collatéral. S'il n'a rien compris à vos raisonnements, du moins aura-t-il vaguement senti qu'il existe de nobles causes aussi parfaitement incapables de baisser pavillon devant sa Majesté la Bêtise, qu'inaccessibles aux concepts de certains cervelas.

Mais approchez, petite cousine, je vais vous avouer, entre nous, tout bas, tout bas^ qu'une fois encore nous différons dans nos manières de voir. Puisse ma franchise ne vous point offenser ! Ah ! certes, j'ai longtemps partagé vos opinions relativement aux livrets d'opéras, et durant les dernières vacances, j'eusse encore fait chorus avec vous là- dessus. J'ai beaucoup creusé la question, depuis^ elle en vaut la peine, et maintenant les plus sérieux motifs, me portent à croire, à l'opposé demes premières impressions, que le compositeur dramatique ne doit pas, ne doit en aucun cas écrire lui-même les poèmes de ses œuvres.

Nous allons, si vous le désirez, étudier ensemble mes raisons. Mais avant de commencer, écartons une fois pour toutes de notre discussion le nom et l'œuvre do Wagner. Ce colossal génie doit être mis à part, chaque fois que l'on parle musique. Vous plaît-il de connaître toute ma pensée ? Je crois- que l'auteur de la Waikijrie n'a jamais écrit de drame lyrique.

J'entends par là que si ce nom convient aux productions wagnériennes, — Lohengrin et Tannhaûser mis à part, — vous ne sauriez l'attribuer justement à aucune autre création humaine. Wagner esst absolument le seul concepteur (risquons ce néologisme), qui ait fait avec de la musique, de la poésie et de la plastique, un tout indissoluble, tel qu'en trouve dans ses œuvres, non point cette adaptation musicale de situations dramatiques, à laquelle nous garderons le nom de drame lyrique, mais bien un ensemble de moyens scéniques où les diverses modes d'expression se fondent si parfaitement qu'ils demeurent complètement inséparables les uns des autres. Je me ferais mieux comprendre de vous, si vous connaissiez la chimie. Mais, au fait, qu'ignorez-vous donc, jeunes filles, mes contemporaines? Or, à mon sens, Tristan, les Maitr^es Chanteurs, la Tétralogie et Parsifal sont des combinaisons de musique, de poésie, de mise en scène ; les drames lyriques n'en sont que des mélanges, mélanges opérés à plus justes doses, il est vrai, que dans les opéras. Appelons les premiers <( actions musicales » pour éviter toute confusion, et réservons aux seconds leur dénomination actuelle.

Mais dites vous bien que ces actions musicales sont et resteront probablement, dans l'histoire de l'Art, un phénomène isolé, sur

lequel on ne peut raisonner utilement. Un homme s'est trouvé, dans la seconde moitié de ce siècle, capable de réaliser, d'un seul jet, quelque chose d'absolument inouï jusqu'à lui; cet homme disait vrai, lorsqu'après la première représentation du Ring à Bayreuth, il se vantait d'avoir doté son pays d'un art nouveau. Ne raillait-il pas, en revanche, quand il parlait de musique de l'avenir ? Dix mille ans peuvent s'écouler sans qu'un autre génie pareil au sien apparaisse sur la terre, cons cient de ses aptitudes et suffisamment laborieux et énergique pour en user.

Depuis quelque temps, certains critiques affectent pourtant de ne rien trouver dans l'œuvre wagnérien qui soit vraiment neuf, au triple point de vue esthétique, scénique et philosophique, et de n'admirer son auteur que comme un musicien de premier ordre. Je soutiendrais presque le contraire. Sonoriste prodigieux, Richard Wagner n'est pas un musicien, pas plus d'ailleurs qu'un poète, en tant que ses préoccupations musicales et poétiques s'annihilent l'une devant l'autre, pour faire place à ce don unique de parler simultanément deux langues ou trois, et de nous faire entendre des discours que nul n'a prononcés avant lui, et que peut être nul ne prononcera désormais. Ne m'accusez pas d'ailleurs d'idolâtrie. J'admets qu'on puisse préférer Mozart,

un musicien, ou Rubens, un peintre, ou Racine, un dramaturge, à Wagner qui est Wagner ; mais j'affirme, et je prétends avoir raison de le faire, qu'aucun autre créateur n'a bâti jusqu'ici de « wagnérie » et ne peut espérer raisonnablement en bâtir une seule.

Quant au drame lyrique, l'unique souci da compositeur (je dis bien du musicien, cette fois), qui veut en écrire un, c'est de se pénétrer profondément, de s'imbiber jusqu'aux moelles de la comédie ou de la tragédie qu'il prétend faire chanter, et de réaliser avec une intégrale sincérité l'adaptation musicale que les situations lui dictent, sans aucun souci de moyens, de formules, ni d'école. Aussi arrivet-ilceci. Troublés par l'exemple de Wagner, presque tous nos compositeurs modernes introduisent, dans leurs méditations musicales en face d'un livret, de nombreux éléments étrangers aux préoccupations de vérité qui doivent seules les guider. Ils se disent a priori : « Usons du leitmotiv, supprimons les coupessurannées, évitons les trios, les quatuors, soyons polyphoniques envers et contre tout ; en un mot, empruntons ses forces à Wagner.» Et cette entorse donnée à la sincérité fait au contraire leur faiblesse. Pour vouloir réaliser des « drames lyriques wagnériens » impossible alliage de mots et de choses, ils n'oeuvrent pas plus sincèrement que Meyer-

béer ou Gounod, ils ne composent que des opéras comme eux, un peu différents des leurs... et je parle des auteurs les mieux doués.

C'est que, pour composer du drame lyrique il faut une inspiration absolument loyale, pure de toute s.upercherie, de toute ficelle, et cette inspiration, mise sous cloche, à l'abri des chatouillements de la vanité, de la mode, des antécédents, ne doit recevoir d'autres impulsions que celles venues du sujet à réaliser.

Aussi, je ne connais, pour ma part, à mériter, dans leur intégralité, le nom de drames lyriques, que les admirables tragédies de Gluck, le Roid'Ys, ce pur échantillon de musique exclusivement française, les deux premières et si belles œuvres théâtrales d'Alfred Bruneau (vous devinerez plus tard pourquoi j'excepte Messidor de ma courte nomenclature), et peut-être deux ou trois ouvrages légers, dont le souvenir m'échappe, tel leFalstoffde Verdi.

Berlioz a souvent aussi réalisé le desideratum du genre, mais en combien de passages n'adapte-t-il pas au contraire ses sujets poétiques à de la musique préconçue ? Dans la Carmen de Bizet, la mélodie pour la mélodie se rencontre si souvent qu'on ne peut y voir qu'un opéra plus vivant que d'autres. Quant à la

plupart des compositeurs contemporains, si fort préoccupés de se montrer vrais, ils revêtent leurs pensées d'un manteau dont la coupe, sinon l'étoffe, — car leurs sonorités semblent souvent personnelles, — demeure encore wagnérienne. Aussi, malgré le mérite de ces auteurs, je persiste à croire que leurs créations, pour constituer de vrais drames lyriques, devraient s'exprimer suivant d'autres formules qu'elles ne le font. Ignorant Wagner, ils ne parleraient pas le même dialecte que lui, et leur langage ne différerait pas du sien exclusivement par le style.

Oh ! terribles génies, trop éloquents chanteurs ! chacun veut s'essayer à bégayer votre langue, au lieu de s'exprimer en un patois, moins beau sans doute que le vôtre, mais parlé naturellement du moins.

Sans la sincérité la plus totale, on se trouve donc toujours en présence de formules, qui, pour être wagnériennes, n'en transforment pas moins en opéra (en opéra wagnériforme si l'on veut, mais en opéra), ce que l'on pense à tort être du drame lyrique. Le leitmotiv, par exemple, qui servit si prodigieusement le maître de Bayreuth, ne fut pour lui qu'un instrument, non point un but, et ne deviendra justifiable, dans une production lyrique signée de quelque autre main, que

jaillissant spontanément d'un esprit capable de l'inventer s'il n'existait pas encore. (*)

... Mais, sapristi, ma cousine, je m'aperçois que tout le temps que je m'accordais pour vous écrire s'est écoulé, et je n'ai pas encore commencé à vous servir ma petite dissertation sur les livrets. Je vous promets de reprendre, le premier, notre discussion tout amicale et d'épuiser mon sujet..., j'allais dire au prochain numéro. Malgré tout, si je gaspille votre temps, votre précieux temps de parisienne, je n'ai pas perdu le mien, car je viens, plus nettement que jamais, de me rendre compte que Wagner ne fut pas un musicien, mais autre chose, et que les bonnes gens, qui croient aimer la musique, parce qu'un petit air les réjouit, ont mille fois raison de détester cet homme, car il n'a rien, mais rien de rien, à démêler avec leurs oreilles.

J'espère que vos parents ne m'en voudraient pas trop, s'ils lisaient cette lettre, de mon dédain un tantinet irrévérent pour les vagues humanités dont nous sommes les neveux.

(1) Remarquez bien, d'ailleurs, que je ne fais pas de procès de tendance aux musiciens et que, musicalement, j'admire très volontiers un l)el opéra. Beethoven, lui-même, venu pourtant après Gluck, et travaillant pour le tiiéàtre, n'a pas cru devoir s'adonner au drame lyrique {Fidelio n'en est pas un quoiqu'on puisse dire), et Beethoven était toutpuissant.

Ma femme m'a chargé de vous mander qu'elle vous embrasse tout affectueusement. Je ne sais si j'oserai lui dire combien longuement je viens de causer avec vous ; elle aurait presque le droit de s'en montrer jalouse !

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