MUSIQUE ARTIFICIELLE
2V juin.
Eh bien ! mon pauvre ami, ce que depuis quelque temps je craignais tant s'affirme aujourd'hui : je n'aime plus la musique, je chercherais à me le dissimuler en vain.
Mais comment exprimer le profond effroi qu'une telle constatation me cause ?. . . Je n'aime plus la musique ; c'est-à-dire qu'avec cette passion mourante, dont j'essaie désespérément de raviver les dernières étincelles dans mon cœur, c'est comme si le soleil lui môme s'éclipsait à mes yeux. L'existence m'apparaît désormais sombre et morne, privée de ce talisman qui, durant ces années dernières, y répandit son charme souverain. Par moments il me semble que la plus intime des amies, qu'une confidente de toutes les minutes, de-
venue graduellement insoucieuse de mes peines comme de mes joies, se désintéresse entièrement de moi désormais et m'abandonne définitivement. Avec elle, je perds le bonheur pour toujours. Ah ! mon ami, vous ne connaissez pas l'amertume de ces mots-là : pour toujours ! A certaines heures, voyez-vous, ces trois syllabes ne me présentent même plus aucun sens, tant leurs diphtongues sourdes contiennent de troublante désespérance, tant elles m'étoufîent comme une lourde tenture se refermant inexorablement sur moi.
Le peintre, soudainement privé de la vue, garde du moins dans sa mémoire le souvenir sans aigreur du plein épanouissement intellectuel au milieu duquel il se sentit frappé. La ligne et la couleur ne trahissent pas son esprit, qui peut en évoquer les splendeurs, joyeusement. Le musicien, s'il perd l'ouïe, garde en lui-même la consolante image des rythmes et des sons, et n'oublie point comment on les groupe en magnifiques ensembles, dans le plein enthousiasme des élans créateurs. On a vu des sculpteurs devenus aveugles réaliser de nouvelles statues, et ne considérais-je pas, tout récemment encore, la neuvième symphonie comme l'œuvre sublime du maître devenu tout à fait sourd quand il la composait? Même l'amant à qui la mort prend tout à coup l'objet de ses plus chères affections^ je l'estime heu-
reux encore ; mais vraiment je plains celui-là, qui voit s'éteindre graduellement en lui la flamme dont naguère s'illumina sa vie. Tout pour lui rayonnait autour d'un centre unique de désirs ; il en tirait toutes ses délices ; il y rapportait tous ses efforts. Un jour il s'aperçoit que cet unique flambeau ne réchauffe plus son être tout entier. Par une imperceptible fissure se glisse le premier souffle d'ennui ; la brèche qu'il prétendrait inutilement réparer s'élargit à chaque minute ; un froid mortel le gagne, et l'ardent foyer de ses joies s'éteint définitivement. D'un œil douloureux il contemple le sinistre sans garder même la suprême douceur de pouvoir pleurer ses émotions mortes, dont il ne comprend plus le sens.
Certes je ne prétends point médire de la musique en soi. Mais comment croire davantage que la science puisse réellement trahir un de ses adeptes ? Pourtant il est permis, en un certain sens, de parler raisonnablement de sa faillite, et des œuvres récentes nous peignent l'affreux désespoir de chercheurs, navrés de ne pas trouver près de la « nouvelle idole » le calme et la sécurité qu^ils espéraient en pouvoir attendre. Si telle éclate leur angoisse, jugez quelle doit être pour une âme d'artiste, plus vibrante et plus sensible encore, le désespoir de ne rencontrer, dans l'objet de son ancien culte, aucune des consolations
qu'il en tirait auparavant. A son bonheur envolé ne survivent même pas les consolants souvenirs, mais la sécheresse et l'amertume seules.
Il m'était réservé de connaître cette torture, et c'est, plongée dans l'enfer glacial del'indifférence, que je vous révèle mon mal inguérissable. Oh ! je souffre ! je souffre !
Pourtant je doute qu'on puisse aimer la musique plus que je ne l'ai fait : si j'en juge par la douleur éprouvée au seul rappel des exaltations que je lui dus jadis, il fallait qu'elle me versât un bonheur bien intense, pour que m'étreigne à cette heure un si violent chagrin. Ah ! cette époque oia, le piano quitté, je demeurais longtemps encore, emportée par le torrent des sonorités éteintes, absente du monde réel, toute enveloppée dans une atmosphère de rôve, soit que mon esprit s'attardât sur les degrés du temple d'Apollon, sous le frêne de Hunding, dans le jardin de Charlotte, ou près du moulin du père Merlier ; soit que je planasse dans le domaine abstrait, sans limite et sans fin, d'un prélude de Bach, d'une sonate de Beethoven, ou d'une ouverture de Schumann. Oh ! la douce anesthésie contre les brutalités ambiantes, cette vie seconde délivrée de la pesanteur du corps ! l'envol irrésistible ou berceur sur l'aile infatigable des rythmes ! Délicieuse annihilation des nirvanas harmoniques ; dé-
sincarnation douloureusement exquise ; vaporisation dans le néant qui chante ! On tourbillonne dans les espaces à l'appel des trompettes éclatantes ; on s'alanguit sur im soupir de flûte ; avec un trait de violon on s'élance ; on monte en spirale, comme une fumée d'encens, le long d'unelente mélodie qui se déroule. On frissonne, on gémit, on exulte !!!... Hélas ! pour moi c'est fini, bien fini ces folles ivresses ; jamais plus je ne les goûterai maintenant!
Peut-être demandais-je trop à la musique ? toujours est-il qu'elle me devint insuffisante, et maintenant je ne rencontre plus que désillusion parmi les portées noircies ! Ce fut le bruit de la mer qui, l'an dernier, ébranla d'abord ma foi dans les compositions des hommes. Vous souvenez vous d'un clair matin, c'était le 27 août, un samedi, — je me rappelle toutes les dates de ces vacances-là ! — vous me lisiez, sur la dune, les pages définitives qu'Annunzio consacre à la chanson des flots dans un de ses romans ? La rumeur des lames accompagnait votre lecture et m'apparut, tout à coup, plus harmonieuse qu'aucun orches^ tre du monde, et combien plus expressive surtout !
Puis avant de rentrer à Paris, nous passâmes une semaine chez des parents dont la propriété se cache parmi les bois tout rafraî-
chis d'eaux vives. Là ce furent pour moi six soirs de charrueuse tristesse, que berça la plainte argentine des ruisseaux. De ma chambre, donnant sur les vapeurs d'une prairie baignée par la lueur incertaine des étoiles, je les entendais bruire sans arrêt. Lorsque tout le monde dormait au château, je rouvrais furtivement ma fenêtre, et m'attardais de longues heures, les épaules frissonnantes, à démêler les innombrables voix des petites cascades invisibles. Tantôt leur monotone coulée s'attardait quelques secondes sur une note unique ; puis, soudain, les remous gazouillaient d'exquises modulations avec des rythmes imprévus, mêlant à de légers frôlements de cordes, à d'imperceptibles notes de cors, les arpèges toujours nouveaux des larmes cristallines. Tout cela susurrant à peine, avec mille petits bonds ; variant sans cesse de tonalité, selon des myriades de modes ; adorable féerie sonore des gerbes qui s'éparpillent ; langoureuses pédales des sources lointaines s'épanchant sans fin dans la nuit !
Désormais les musiques naturelles primèrent pour moi toutes les symphonies artificielles. Je n'osais pas vous l'écrire ; je tâchais de me tromper moi-même par des enthousiasmes simulés ; mais je n'écoutais plus avec plaisir que les soupirs du vent sous une porte, la pluie crépitant sur les vitres, ou le sifflement
des bûches du foyer. Cet hiver je tâchais, quand nous allions au Bois, d'entendre gémir un peu de brise dans les aiguilles des pins, et le soir je me remémorais, frémissante, ces derniers jours de septembre où l'ouragan souffla sans répit sur la côte. Alors je me rappelais ces plaintes déchirantes de la tempête, ces hurlements farouches, au milieu desquels semblent des milliers de trompettes lointaines sonner la chevauchée des grandes vagues, des grandes vagues qui vont, roulant sous le ciel
bas et sombre, leur poursuite éternelle
Récemment enfin j'ai passé trois jours, pendant une absence de mes parents, chez des amies qui demeurent dans un des vieux hôtels si graves de l'Ile Saint-Louis. Là, vers minuit, au milieu du calme des quais presque déserts, m'arrivait, comme un ronflement immense et sans arrêt, le formidable grondement de la ville, par delà le fleuve. Je ne saurais vous dire combien je me sentis émue par cette infernale musique, faite du déchaînement de tant de passions, de la ruée vers le plaisir de tout un monde en quête de jouissances ! Ah ! quel compositeur rendra jamais la polyphonie de cette ronde diabolique ? Mais quel maître aussi nous versera, dans toute leur intensité poétique, l'extase des ondes chuchoteuses, la gaieté des premiers chants d'oiseaux dans la verdure rajeunie des parcs, les silencieuses
mélodies de la neige tournoyante ? Et combien sembleront toujours ternes, auprès de telles sonorités, les stériles efforts de nos harmonies conventionnelles et restreintes !
Mais je sais même des musiques plus poignantes. Musiques de terreur, entendues dans les cauchemars, glapissant dans des locaux obscurs, au bout d'effroyables escaliers que l'on gravit lugubrement, d'une allure saccadée par le battement des tempes. Et musiques encore, musiques inexistantes et souveraines pourtant, muettes symphonies que rythment les pulsations amplifiées du cœur, ces émotions inexplicables et profondes, qui parfois s'insinuent tout à coup au plus intime de nos êtres, irrésistibles comme des rafales, douces à faire pleurer ; attendrissements solennels dûs a l'intelligence plus nette de quelques pourquois insolubles, à la perception passagère, mais suraigùe, des rapports secrets entre les êtres et les choses !
Mais, hélas! ces mystérieux accents, près desquels parait si fade et si rebutante la musique bâtie sur les quelques notes de nos pauvres gammes, ces accents nous laissent pantelants quand ils se taisent et ne sèment derrière eux que le deuil et l'accablement. D'ailleurs, nous ne sommes pas maîtres de les faire éclore à notre gré, nous n'en disposons point aux heures de lassitude et de
déboire, et c'est pour cela que je me concentre dans le plus affreux désespoir, quand je songe que, devenant chaque jour davantage la proie de la tristesse et du dégoût morose de la vie, je n'ai plus, pour lutter contre eux, la vraie musique, la musique réconfortante, dispensatrice de liesse et de sérénité !...
Comme seul rayon dans ma nuit, il me reste la pensée de vous revoir prochainement, et ceci m'aide à supporter mes peines. Car je compte, oh ! je compte formellement sur vous, ami, pour guérir mon pauvre esprit malade. J'ai hâte, voyez-vous, une hâte fiévreuse de vous revoir, et cependant, je redoute presque autant que je les désire, — tant je suis désorientée ! — ces quelques semaines oîi nous nous trouverons encore réunis...
Ah I je suis bien malheureuse !
1" juillet.
Vous n'imagineriez jamais, trop chère amie, l'indicible trouble et les cuisants remords causés à votre cousin par le cri de désespoir que v(>us venez de proférer vers lui. Mais, c'est en vain que je me déclarerais maintenant l'auteur ou du moins le complice de vos souffrances. Voici trois mois qu'il m'eût fallu comprendre la direction
fatale de votre esprit et tenter de la modifier. Aveuglé par quel esprit de sèche analyse, ne devinai-je donc pas le sens réel de vos inquiétudes, lorsque vous exprimiez la crainte de préférer la musique dramatique à la musique pure ? Ne devais-je pas discerner que vous me révéliez alors votre juste appréhension de tendances trop littéraires, dénotant chez vous ces préoccupations d'ordre sentimental auxquelles risquent souvent de s'abandonner, sous couleur de penchants esthétiques, les natures féminines sensibles et nerveuses comme la vôtre?
Désormais, il ne s'agit plus de rechercher les causes du mal qui vous accable, mais bien de lui découvrir un prompt remède, et je voudrais vous convaincre de demander à la musique même votre guérison. Car, à votre insu, vous l'aimez certainement encore. Seulement, vous l'aimez d'une affection tyrannique, ombrageuse et compliquée; vous exigez d'elle, non pas, comme vous le dites, plus qu'elle ne saurait donner^ — sa générosité ne connaît guère de limites, — mais vous le lui réclamez sous une autre forme qu'elle ne peut vous l'offrir. Les mouvements passionnés de votre âme, quel qu'en soit le secret motif, cherchent à s'exprimer suivant des méthodes en quelque sorte descriptives, et remplies d'inquiétudes, relevant surtout du domaine de
la poésie. Vous-même le reconnaissiez naguère, lorsque, plus calme, vous gardiez mieux conscience de vos aspirations. Aujourd'hui, les œuvres de quelques écrivains modernes pourraient seules, à l'exclusion de toute musique, réaliser les souhaits d'art que vous vous plaisez à former dangereusement. Vous reliriez, par exemple, avec une extrême joie, la plupart des morceaux de Verlaine. Mais bien que cette poésie par excellence nous procure souvent une émotion très analogue à celle que cause la musique, vous m'accorderez que les éléments, mis en jeu pour déterminer cette émotion, diffèrent infiniment de ceux qu'emploie, dans le même but, le musicien raisonnable. Car les moyens d'action de la littérature et de la musique ne se confondront jamais. Comparez la pièce des Fêtes galantes qui se termine par les vers si connus : « Au calme clair de lune, triste et beau, qui fait rêver les oiseaux dans les arbres... » avec le lent solo de flûte accompagnant dans y Orphée de Gluck la danse des âmes heureuses. Quel contraste dans les procédés ! Voyez chez le poète cette méticuleuse évocation du cadre, obtenue par l'emploi d'un verbe presque pictural, jointe à quelle coupe variée, multiple, insaisissable! et chez le compositeur, au contraire, cette action que ne situent aucunement [des harmonies dépour-
vues de toutes prétentions à l'onomatopée, tandis que la mélodie se déroule avec une franchise remarquable de carrure, une absolue simplicité de contours. Et pourtant ces deux œuvres ne provoquent-elles pas la même impression délicieusement enveloppante de rêveuse et profonde sérénité ?
Plusieurs musiciens contemporains commettent, il est vrai, l'erreur de croire à la possibilité de rendre musicalement des détails plastiques ou des concepts moraux qu'il convient au langage seul d'exprimer. Tels d'entre ces artistes, Gustave Charpentier, par exemple, ou Richard Strauss, pour ne citer que des maîtres de grand talent, ne tentent-ils pas, le premier, d'exprimer avec des sons la forme d'un jet d'eau, l'ivresse publique ou la rotation des chevaux de bois, et le second, de traduire orchestralement un livre de philosophie ! Ces habiles maladresses hypnotisent plus d'un de leurs contemporains, et l'on voit des gens de valeur, comme Debussy, tomber dans la folie de vouloir peindre mélodiquement les tunnels de banlieue engouffrant les trains dominicaux bondés de promeneurs.
Certes, je ne m'étonne point que vous trouviez bien sèches et bien dogmatiques de telles tentatives, et quand vous comparez aux spectacles optiques, ou bien aux raisonnements intimes qu'elles prétendent signifier, les mélo-
dies intentionnelles de ces compositeurs, vous devez arriver, en effet, à vous persuader que vous n'aimez plus la musique.
Mais, tout ceci ne la concerne point. La description de troubles charnels, pas plus que l'exposé de théories métaphysiques n'appartient à son ressort. Ce n'est pas, cependant, qu'elle ne puisse sortir parfois avec bonheur de son caractère primitif, exclusivement rythmique, ou de la simple plasticité que les vrais classiques, aussi bien un Saint Saëns qu'un Mendelssohn, lui conservent le plus souvent. Encore faut-il qu'elle ne prétende point spécifier à outrance les sentiments qu'elle s'attache à décrire. Dans cet ordre d'idées l'école romantique nous présente d'admirables efforts, et je comprends avec peine que, môme à côté de ce que vous nommez les musiques naturelles, vous n'admiriez pas toujours les sombres féeries de Weber, ou les extatiques envolées de Berlioz. Rappelez-vous les adorables phrases du duo des Troyens : « Par une telle nuit... » qui semblent nous arriver tout embaumées d'ardentes brises. Rappelez-vous la grâce sanglotante de Chopin, tant de légers rythmes chargés de souvenirs sensuels et douloureux ; et le Manfred de Schumann avec sa palpitante ouverture, et l'orientalisme langoureux de Félicien David, et le mysticisme vaporeux de Reyer, et les rhapsodies force-
nées de Liszt, et les poèmes symphoniqaes si colorés et si vibrants de Rimsky-Korsakow ! Mais oublieriez-vous encore les surprenantes évocations ethniques dues parfois à l'exotisme musical, et resteriez-vous insensible désormais à VEspana de Chabrier, par exemple, aux liedei^ de Grieg, purs comme l'eau des glaciers Scandinaves, aux danses hongroises de Brahms, si tourmentées et si poignantes, au ballet délicieusement fou du Prince Igor ? S'il le faut, chère blasée, retournez entendre, à la première exhibition venue, des musiciens de pays sauvages frapper sur leurs casseroles ! c'est aussi de la musique artificielle, et qui vous touchera peut-être. Pour ma part, je vous assure que même ces bruits-là, même ces tapages grossiers me réjouissent encore. Et s'il me prend, par hasard, un instant de dégoût artistique, il me suffit d'attaquer à tour de bras sur mon piano quelque tziganerie ou quelque espagnolade, pour que ces violences me rendent infailliblement l'appétit des sons.
Que diable ! cousine, usez au besoin d'épices, mais ne vous prostrez pas ainsi !
Malgré tout, d'ailleurs, je me refuse à croire qu'une âme d'artiste puisse se trouver dépouillée de toute joie d'art, même en ne goûtant plus aucun des auteurs que je viens de vous énumérer, tant qu'un monument, comme celui
bâti par Wagner, demeurera dans les mémoires humaines. Moi-môme, j'ai maintes fois éliminé ce redoutable génie de nos discussions, quand nous prétendions nous tenir sur des terrains exclusivement musicaux. Mais maintenant que vous allez jusqu'à donner le nom de musique aux silences de la nature, et môme à des émois physiologiques, je vous rappelle avec indignation, chère femme, qu'un chantre des puissances cosmiques a vécu de nos jours, capable de les célébrer toutes, avec la môme éloquence, par des unions prodigieuses de mots et de sonorités. Fixant en harmonies et en phrases, avec un égal bonheur, les frissonnements des ondes ou les clameurs de la tempête, les spasmodiques baisers de deux amants brûlés de désirs inassouvissables, ou les mystiques étonnements d'un héros fou de chasteté^ cet homme escalada de tels sommets que du haut de ses chants nous pouvons entrevoir parfois les horizons inexplorés où régnent l'inflexible force des éléments, l'héroïsme des épées invincibles et le pouvoir, plus grand encore, de la divine bonté... Non, je n'admets pas vraiment que vous ne compreniez plus Tristan, la Tétralogie, les Maîtres, ni Parsifal : aimer ou ne pas aimer ces drames-là, c'est une question d'ôtre ou de ne pas ôtre, pour tout esprit cultivé.
Et si vous tenez absolument à vous plonger
musicalement dans les concepts insondables de la métaphysique, vous avez encore, à côté du microcosme wagnérien, l'inépuisable mine des arts liturgiques. Modulez avec l'admirable Hymne de Delphes les louanges d'Apollon, dieu de grâce et de lumière, ou bien revenez avec le De jyrofundis, ou le Dies irœ, dont Hùysmans a commenté si parfaitement les terrifiantes splendeurs, revenez aux lugubres exorations du moyen-âge.
Mais ne dites pas que la musique des hommes reste au-dessous des bruits accidentels, — fût-ce de l'harmonie des sphères que nous n'entendons point. Ne dites pas que les hasards de frottement moléculaires, si surprenant qu'en puisse être le résultat, surpassent les conceptions sereines de l'esprit humain, maître et manipulateur intelligent de forces sonores qu'il assouplit au besoin de ses créations ! Certes le monde est merveilleux ; mais quel site, beau parmi les plus beaux, quelle femme belle entre les belles, égalent en beauté le dessin d'un simple hexamètre régulier inscrit dans un cercle par la main d'un enfant ? Oui^ je l'avoue, c'est Uefïort de la créature, exprimant par l'art sa compréhension du vrai, que j'admire sans réserve. J'estime, avec Pascal, l'homme plus grand que ce qui le tue, parce qu'il peut scruter les secrets des mondes, ignorants de leur propre
existence. Et je trouve plus prodigieux le roseau avec lequel le premier sauvage tenta de tracer sur le sable de la grève, au moyen de signes, les chants cclos dans sa rude cervelle, je trouve ce roseau-là mille fois plus éloquent, mille fois plus sublime que le roseau du marais, murmurant, sous le souffle de la brise, l'inconsciente mélancolie de la nature !
Encore faut-il viser, en toutes choses, un but que les moyens dont on dispose permettent d'atteindre. Aussi les vérités que la musique peut rendre n'étant, en dernière analyse, que les divisions du temps et de l'espace sonore, ceux-là méritent le nom de musiciens, dans la juste acceptation du mot, qui tentent de cultiver dans la musique uniquement une mathématique émotionnelle. Car voici la grandeur admirable de cet art. Il n'use comme instrumentante fonctionnelle que de nombres : nombres déterminés par la durée des sons, nombres réalisés par leur qualité vibratoire, — autrement dit rythme, d'une part, et, d'autre part, intensité, timbre et hauteur. Or, par une merveilleuse aptitude de notre esprit, (très inégale, il faut l'avouer, suivant les individus), les impressions acoustiques de ces nombres éveillent en nous les plus poignantes émotions que les hommes soient susceptibles de ressentir. Réciproquement, d'ailleurs, l'émotion personnelle donne seule au compo-
siteur le don de poser et de résoudre exactement ces calculs instinctifs. Absolument précise bien qu'absolument abstraite, la vraie musique forme une langue non seulement générale, mais en quelque sorte axiomatique procurant le vertige enivrant de l'éternel et de l'ineffable ; elle s'approprie non seulement à tous nos états d'âme, mais aux aspirations de toutes les races, de tous les cycles, de tous les univers.
Le jugement faussé par certains écarts sublimes, qui sont de véritables amoindrissements — ce qu'un Beethoven lui-même gagne en pénétration psychologique, ne le perd-il pas en plasticité ? — vous ne retrouverez le calme que par l'étude rigoureusement exclusive de la musique dynamique. Je viens de rejouer, pour m'en rendre compte, toutes les sonates de piano de Mozart, et je reste effondré d'en avoir pu méconnaître si longtemps l'équilibre souverain. Mais nul discours ne peut faire comprendre à celui qui ne la ressent point, en vertu d'un synchronisme naturel, la splendeur immuable de ces pages, théorèmes enthousiastes, ne renfermantaucune idée concrète, mais tendant vers un absolu qu'un seul autre créateur, plus colossal encore, Sébastien Bach, semble avoir atteint sans efforts. Aucun commentaire n'expliquerait du reste l'essence de ce génie parfait, dont toute
l'analyse tient en quatre mots : lui seul est grand .
Fréquentez donc ces deux maîtres, longtemps, longtemps, à l'exclusion de tous autres. Plus tard seulement vous pourrez prudemment essayer de nouveau les premières symphonies du créateur le plus humain de tous, puis les œuvres si somptueuses de Borodine, et la Tétralogie, cette épopée formidable. Si vous y retrouvez quelque charme, vous pourrez vous considérer guérie pour toujours. Et, dans le cas contraire, je ne doute pas que la conception, nouvelle et cependant vraie, que je viens de vous indiquer, ne suffise à vous faire reconquérir le bonheur. Car une seule manifestation de cet art exact, de cette science intuitive, — un seul prélude, une seule fugue, — suffirait à remplir de joie toute une existence.
Comme elle est terrible, tout de même, cette magie phonique des quantités qu'un de ses amants les plus convaincus saluait dernièrement du beau nom d'amie suprême ! Suprême, en effet,... mais depuis que vous m'avez révélé vos secrètes blessures, je la tiens, plus que jamais, pour jalouse et redoutable aussi. Mon imagination s'enfièvre et s'éprend d'une pitié fraternelle pour les mille et mille jeunes femmes de notre génération, qui, méconnaissant le sens exact de la musique, doivent,
comme vous, souffrir cruellement par elle. Car la musique ne se borne pas, hélas ! à vous devenir indifférente, pauvres chères exaltées qui n'en comprenez pas la nature, l'intime essence ; mais elle vous torture encore plus cruellement, en remplissant vos cœurs de dangereux mirages. Si, — comme vous me l'avez écrit justement — les sentiments s'étiolent chez les uns, en présence de l'amour exclusif que parfois elle leur inspire, ne s'exaltent-ils point au contraire, chez les autres, quand elle envahit tout le champ de la vie morale, au point de créer des passions illusoires, qui pour être factices et mensongères, n'en déterminent pas moins, bien souvent, de cruelles douleurs ?
Mais reprenez courage. Pendant les heures que nous allons passer côte-à-côte, et dont j'attends depuis longtemps le retour, avec autant d'impatience que vous, je parviendrai certainement à rendre à mon exquise petite amie cette foi radieuse dans l'Art qui peut illuminer les plus épaisses ténèbres.
A bientôt, cousine ; à bientôt !
10 juillet.
Mon cher ami, je vous écrivais dernièrement que je n'aimais plus la musique ; avec
votre coutumière subtibilité, vous m'avez démontré que je l'aimais mal ; dans mon entourage direct on trouve que je Taime trop. Aussi mes parents m'ordonnent-ils de suspendre ma correspondance avec vous, comme susceptible d'entretenir une passion outrancière, maladive à coup sûr. J'ai peur d'être obligée de croire qu'ils ont raison ! Mais je tiens à vous avouer franchement, afin que vous ne tentiez pas de les faire revenir sur leur décision, quel événement la leura dictée, — car vous devinez qu'il n'a fallu rien moins qu'un fait bien précis pour leur ouvrir les yeux sur l'état de mon âme. Vous garderez, n'est-ce pas, le secret que je vous confie.
Notre « commun collatéral », celui que vous traitiez un peu durement de « singe malfaisant , )i vient de me demander en mariage ; nos deux familles s'en montraient ravies ; mais après la façon peu charitable, (et je le regrette, puisqu'il a bien voulu songer àm'épouser), dont je vous ai souvent parlé de lui, je n'ai pas besoin de vous dire avec quelle ardeur j'ai repoussé sa demande. On n'a pas osé, devant mon attitude catégorique, insister près de moi ; d'autant moins que depuis quelque temps ma santé se ressent de la crise pénible que je traverse. Mais on croit, — bien à tort, — devoir attribuer uniquement à l'amour de la musique mon refus d'épouser ce
garçon, si parfaitement inaccessible, en effet, atout sentiment artistique.
Je ne vous écrirai donc plus, mon cher cousin, et ne vous verrai peut-être pas, d'ici longtemps, ma cousine et vous, ce qui me chagrine vivement. Nous allons partir tout de suite, ma mère et moi, pour la Norvège, oii nous passerons tout l'été. Là je n'aurai, pense-t-on, l'occasion ni d'entendre de la musique, ni d'en faire, et l'on se figure ainsi, — grave erreur ce me semble. — parvenir à rn'en détacher entièrement.
Je me soumets, du reste, volontiers à toutes ces décisions, heureuse si je leurs dois de recouvrer le calme. Je conserve cependant le secret espoir, confirmé par les assurances de votre dernière lettre, si pleine de réconfort, que ce long éloignement de la musique, loin de me la faire oublier, me rendra pour elle, au contraire, mon goût d'autrefois malencontreusement émoussé. Mais si, dans quelques mois, on me permet de me rasseoir à mon piano, je n'oublierai pas de suivre tous vos bons conseils. Sans doute alors trouverai-je l'apaisement dans la cause même, plus ou moins directe, de mes souffrances actuelles... En tous cas, je garderai toujours le meilleur souvenir de notre correspondance. Elle m'a, peut-être, apporté quelque trouble, en même temps que beaucoup de joie. Mais tous les
bonheurs, même les bonheurs artistiques, n'exigent-ils pas une rançon?
Je vous dis donc adieu, mon cousin.
Veuillez assurer votre chère femm^^ de ma très vive et très cordiale sympathie. Surtout pardonnez -moi cette rupture épistolairc, qui ne jettera, je l'espère, aucune ombre sur notre bonne amitié.
D'ailleurs, si je pouvais me flatter que la pensée de ne plus nous écrire, et de ne plus nous serrer d'ici bien longtemps la main, dût vous causer quelque ennui, je ne vous en plaindrais qu'à moitié. Car vous y trouveriez bien vite, comme à toutes vos peines, légères où graves, la plus efficace des consolations dans l'art dont je mésusais, et qui pour vous, mortel fortuné, demeure inébranlablement la divine Musique !
Paris : Novembre 1898 — Juin 1809.
TABLE DES J^ATIÈRES