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LE LUXE ET L'ART

19 mai.

Délicieuse amie, c'est encore votre cousin ; ne le repoussez pas. Que voulez-vous ! nos causeries épistolaires sont devenues un impérieux besoin, — faut-il dire pour nous, ou pour moi seul, mademoiselle? — et vous connaissez l'horrible habitude des hommes de ne jamais résister à leurs passions. Savezvous aussi que vos lamentations doivent être contagieuses, car à mon tour, je m'en viens gémir auprès de vous... Que peut-il donc manquer à ce toqué de cousin? Rien, assurément, si j'étais raisonnable. Seulement j'aspire à l'impossible, et la faiblesse que j'ai besoin de crier, je ne veux la dire qu'à vous seule, parce que seule vous pourrez la comprendre.

Mais devineriez-vous jamais l'irréalisable aspiration démon âme? un désir insensé de luxe, que jamais sans doute je ne pourrai satisfaire. Je le sais bien, parbleu ! que pour

notre modeste situation pécuniaire et par rapport au milieu provincial dans lequel nous vivons, votre cousine et moi, nous avons su nous créer un intérieur relativement agréable. Mon cabinet, par son arrangement, éblouit mes pauvres clients, qui s'y croient dans une chapelle. Les amies dema femme n'en reviennent pas de tant de cadres suspendus dans sa chambre, et s'étonnent de trouver sur notre piano d'autres partitions que Faust et Miss Hehjett.

Mais ce semblant de bien-être, tout ce toc ne me trompe guère. Je m'attriste à penser que le sujet dont s'orne ma cheminée n'est qu'un moulage, et que des photographies de Braun remplacent à nos murs des originaux trop coûteux pour nos ressources. Dites qu'un tel sentiment vous paraît stupide, mais remarquez bien qu'il ne dérive pas d'une basse jalousie vis-à-vis des heureux qui, comme v?us, connaissent toutes les joies d'une existence privilégiée, et se mêlent à la société la plus aristocratique et la plus choisie. Non, c'est l'artiste qui souffre en moi de ne pouvoir goûtera ces délicatesses de l'art que procurent seules une grande fortune et les fréquentations qu'elle entraîne. Et c'est l'amour du beau, sans cesse grandissant dans mon âme, qui me fait déplorer la privation d'un entourage où je pourrais, l'œil saturé d'élégances, vivre à l'abri

des blessures quotidiennes, dont la laideur et la vulgarité me sont prodigues, et qui, sans cesse, brisent, parleurs brutales atteintes, mes envolées vers les cimes. Parfois j'en souffre cruellement. Entendre les âneries que nos soi-disant femmes du monde provinciales débitent sur la musique, subir les grands morceaux de « ces demoiselles », ne jamais, pour ainsi dire, pouvoir causer des choses d'art en dehors de notre demeure, être continuellement froissé dans mon respect des maîtres par leurs ignorants détracteurs, voilà ce que me réservent, à trois ou quatre exceptions près, les conversations que je subis. Ne pouvoir même connaître aucune des nouveautés que célèbrent les courriers de théâtre et les échos mondains ; attendre deux mois la nouvelle partition parce que le loueur de musique l'a promise à quatre ou cinq autres abonnés avant moi ; ignorer tous les talents contemporains ; ne savoir des interprètes les plus fameux que leurs noms sans cesse répétés dans les gazettes; n'entendre les grands concerts qu'une fois, par hasard, pendant mes rares voyages à Paris : tel est mon sort.

Et si je vous disais, ma chère petite, à quelle combinaison j'ai dû m'ingénier pour jouer un peu de musique de chambre ! Pour violoniste, un italien qui triomphe dans les cafés, et qui, je l'avoue, sincèrement épris de

son art, consent à nous abreuver de ses grâces falotes ; pour altiste, le receveur des finances, un vieux grincheux fanatique ; et, comme basse, un sous-officier de gendarmerie mélomane, étreignant, plein d'une virginale timidité, son violoncelle, entre ses bottes d'ordonnance : tel est le singulier quatuor que ma femme et moi nous complétons tour à tour. On se réunit chez nous une ou deux fois par semaine, et quelquefois une amie fait bénéficier notre cénacle étrange de sa belle voix de contralto. Certes nous y mettons de l'ardeur, et nous ne nous tirons pas toujours trop maladroitement de notre besogne. On répète ; on recommence vingt fois le même passage, et parfois on arrive à peu près à bout d'une pièce de Beethoven ou de Schumann, ou bien l'on chante quelque page de Gluck ou de César Franck, dont je me suis amusé à transcrire l'accompagnement pour les instruments dont je dispose... Mais mon pifferaro qui fait des ronds de bras et nous accable de souhaits de santé dix fois par séance ; mon financier qui sacre, et crache avec fureur dans la cheminée quand « ça ne va pas »; enfin, sous le regard terrible du fonctionnaire, le pudique gendarme rougissant à la moindre note douteuse, comme s'il lui échappaitune incongruité, voilà, chère, de quoi me faire pleurer de dépit quand je pense que, là-bas, vous pouvez,

parmi le décor précieux de vos salons, travailler longuement, en compagnie d'amis libres de leur temps, les œuvres des maîtres ; les interpréter, avec le respect des traditions recueillies à l'audition fréquente des plus parfaits artistes, et l'aisance que donne en toutes choses l'habitude du monde.

Mais je crois surtout que mes tendances productrices, à peine manifestées jusqu'ici dans de gauches essais de composition, s'épanouiraient si je pouvais respirer la même atmosphère que vous. Ainsi que les muses de Mantegna, toute les beautés se tiennent par la main. Le don de choisir des enchaînements mélodiques et des groupements harmonieux, purs de banalité, grâce à l'élégance des lignes et à la richesse des accords, doit germer inconsciemment en vous, comme un irrésistible écho des élégances et des richesses ambiantes. Les yeux posés sur de gracieuses silhouettes de femmes, le palais flatté par tant de succulences, l'odorat grisé de parfums, tout l'être surexcité par des ivresses de mille sortes, il me semble que de continuels bouquets de sonorités s'épanouiraient en moi, dont je n'aurais plus qu'à noter les colorations, pour devenir un créateur fécond. Lorsque, par hasard, je passe la soirée dans une des très rares maisons de province où Ton trouve comme un pâle reflet de ces délicatesses, mes

mains ne peuvent toucher le clavier sans frémir d'impatience, et je sens, prêtes à jaillir sous l'élan irraisonné de mes doigts, des improvisations dont j'oublie les flamboyants contours dès que je reprends mon pauvre petit train de vie, si mesquin, si monotone! Comme jamais notre sort ne nous contente, vous allez me dire que c'est vous qui m'enviez ; vous me parlerez de poésie intime, de vraie campagne et de méditations au coin du calme foyer familial. Epargnez-moi ces mauvaises plaisanteries, je vous en conjure. Vous avez, moins que tout autre, le droit de me les décocher, car votre court séjour auprès de nous, l'an dernier, m'a seul révélé ce monde de raffinements et d'exquisités, dont je rêve désespérément aujourd'hui.

il juin.

Oh si ! cousin, laissez- moi me moquer gentiment de vous! Cela vous fera du bien. Franchement je ne vous jugeais pas si naïf, et vos idées ont grand besoin d'être rectifiées sur le caractère du luxe dans le grand monde. Mais permettez-moi d'abord de vous faire observer que la majeure partie des privations artistiques dont vous vous plaignez ne tiennent pas au milieu fréquenté par vous, mais uniquement à ce que vous résidez en province.

Sans fraver aucunement avec la haute

société, il vous suffirait d'habiter Paris pour pouvoir vous octroyer immédiatement le plaisir — bien relatif, je vous assure, — de connaître les œuvres nouvelles dès leur apparition, d'entendre les artistes réputés supérieurs et de vous initier promptement à tous les mystères symphoniques. Or, si j'ai bonne mémoire au début de notre correspondance et quand ma présence venait précisément de vous saturer de parisianisme, vous prétendiez, assez peu galamment me prouver, par a + b, la supériorité de la vie de province sur celle de la capitale, au point de vue de la libre formation intellectuelle et du développement normal des goûts esthétiques. Ah ! mais, je vous colle, dites-donc ?... D'ailleurs la logique et la suite dans les idées ne mesemblentpas le triomphe de votre esprit, (lui possède malheureusement d'autres qualités dont la séduction vous fait aimer, malgré tout, plus que vous ne le mériteriez.

Pour en revenir au sentiment artistique des soireux, au parfum d'intellectualité raffinée que vous croyez devoir émaner des gens chics : ah ! mon pauvre ami, quelles illusions sont les vôtres ! Si vous saviez comme tout ce monde se ficlie de la vraie beauté, comme la mode est la norme unique de ses préférences, et comme, pris en masse, il témoigne d'une parfaite incompréhension de l'art.

Un mot, dont je puis vous garantir l'authenticité, car il fut prononcé devant moi par un juge bien compétent en la matière, résume avec bonheur tout ce qu'on pourrait dire là-dessus. J'assistais, il y a quelques mois, au mariage d'une amie dont le pèrCj l'un des symphonistes les plus remarquables de notre temps, appartient, et par ses origines et par ses attaches, à la meilleure aristocratie. Tout le noble faubourg fut de la noce. A un moment donné, le maître de la maison causait avec un ami, qui, s'ennuyant sans doute, pria le compositeur déjouer quelque chose. Celui-ci, ne se croyant entendu que de son interlocuteur, lui montra ses invités d'un geste large : tant de toilettes froufroutant dans les salons, tant de faces-à-main braqués, tant de petits rires factices et de dignité feinte, tant d'habits noirs, de soie et de diamants ; et je me rappellerai toujours avec quel ton de dédain superbe il répondit brièvement : « devant ça?? »

Il faut, en effet, avoir vécu parmi « ça », mon cher, pour savoir combien ces têtes demeurent vides de tout, sauf de bruit, ces cœurs privés d'élan, et ces corps mêmes, pourtant si préoccupés de leur belle apparence, incapables de se hausser, d'une certaine bizarrerie aguichante de mouvements et de contours, jusqu'aux fêtes suprêmes du rythme et de la ligne. Vous croyez que de l'aristocratie de

race découle forcément l'aristocratie de pensées ? Encore faudrait-il pour cela que la noblesse évitât toute promiscuité avec la bourgeoisie cossue qui déteint sur elle, avec des enrichis comme nous, — et Dieu sait s'ils sont artistes, le plus souvent ! Encore mes parents à moi gardent-ils le mérite de leur intelligence pratique et de leur grande bonté. Mais, croyez-vous que de mauvais imbéciles, comme notre tante et son digne rejeton, constituent de rares exceptions dans ce monde, dont les heureux négoces ou la rouerie discrète ouvrent infailliblement les portes?

Mais vous savez tout ceci mieux que moi^ et vous mourez tout simplement d'envie que je vous fasse des compliments. Faut-il donc vous répéter que vous êtes plus parisien, — à n'envisager le mot que comme synonyme de connaisseur en art, — beaucoup plus assurément que tous les coureurs de five o'clock, dont vous enviez le sort. Mieux qu'eux, vous connaissez les produits musicaux les plus récents, j'entends ceux de valeur, car je suppose que vous ne brûlez pas du désir d'ouïr, chaque soir dans une nouvelle maison, l'élucubration du gentleman qui taquine Euterpe par désœuvrement et promène dans tous les salons, pendant dix ans, l'unique etrachitique enfant que la pauvre muse s'est décidée à lui donner, par surprise ou par lassitude. Sou-

haitez-vous davantage savourer les loukoumes sonores que prépare avec une abondance lamentable le jeune compositeur classé, grâce au choix de ses cravates, parmi les fournisseurs attitrés des grandes maisons ? Ou bien voulez-vous rencontrer le membre de l'Institut qui u va-t-en ville, » comme dit V Ouvreuse, dans ces plaisants billets dont on m'interdit la lecture? Enfin, votre amour des c^series esthétiques se trouverait-il comblé par la conversation de l'avoué en rupture de dossiers, qui, pour avoir su déchiffrer avec un doigt les partitions de Wagner, s'érige connaisseur, écrit dans les gazettes, et, de cinq à sept, éblouit le boulevard par ses théories musicales aussi factices, mais aussi distinguées que la coupe de ses redingotes.

L'autre jour, nous parlions de critiques , laissez-moi donc, en passant, vous achever le portrait de celui-ci, fidèle miroir des opinions mondaines. Oubliant que jadis il admira justement les séduisantes qualités de Massenet, maintenant il professe — car c'est la mode — une implacable sévérité pour l'habile auteur de Cendrillon.. ; mais il lui fait encore des courbettes dans l'arrière-boutique du Ménestrel. Il n'admet pas qu'on discute Saint- Saëns et garde des trésors d'indulgence à Théodore Dubois... ; on peut en avoir besoin. En revanche, il combat courageusement

Vidal, et se rengorge de gagner de faciles victoires en s'acharnant sur ce néant. Au seul nom de César Franck, il rayonne; il connaît tous ses disciples et leur serre avec affectation la main, tout en les plaignant, par derrière, de se montrer si peu dignes de leur chef d'école. Se méfiant à bon droit de son flair^ il ne cherche pas à dénicher de nouveaux artistes, ce qui ne l'empêchera pas, d'ailleurs, le jour où quelque maître, presque ignoré maintenant, sera connu de tous, de prétendre l'avoir découvert. Et voilà, mon ami, l'oracle d'un milieu dont les soi-disant préoccupations d'art vous fascinent !

Pour ma part, j'ai plus d'une fois gémi d'entendre de la bonne musique s'engouffrer dans les sépulcres blanchis que sont les oreilles enfarinées de mes congénères, et j'admets difficilement que les amateurs ornés de queues de paons puissent posséder la voix du cygne. Comment expliqueriez-vous que ces gens-là, s'ils conservaient le moindre respect de l'art, non seulement recherchassent, comme ils le font, mais tolérassent môme les ineptes entrefilels que lessoiristes ouïes échotiers consacrent, dans les grands quotidiens aux soirées aggravées de musique. Vraiment que c'est flatteur de se voir traiter de violoncelliste (( de la bonne école », ou de soprano « de bel avenir et de grand style, chantant

haut et juste », entre les millièmes éloges du baryton si à la mode et de l'exquis ténor mondain !

Enfin, vous oubliez peut être que notre milieu constitue le meilleur bouillon de culture pour le virtuose, à moins que vous ne vous soyez mis à chérir ce microbe depuis le jour ou vous écriviez, dans quelque revue, le passage plutôt dur que je vais remettre sous vos yeux :

« Ah ! le virtuose ! chanteur, violoniste, » pianiste, flûtiste ; c'est lui le tout-puissant, » le réveilleur de la foule somnolente... /) Sommes-nous dans une capitale de pro- ), vince ? on l'a fait venir de Paris ; sommes- » nous dans une sous-préfecture ? il arrive du )) chef-lieu. Et alors ce salarié, qui sait par ') expérience comment on pique un succès, » et se moque généralement de l'art comme » de colin-tampon, attaque les grandes ma- )) chines qui font pâmer les belles-madames » et hocher la tête, d'un air entendu, auxnota- » bilités en redingotes. Arioso de ceci ou de » cela, grandes fantaisies en cinq mouve- )) ments, thème avec variations ! et les rou- » lades d'échapper à des bouches démesuré- » ment inquiétantes, et le clavier de sauteler, » un quart d'heure durant, sous d'innom- » mables arpèges, et l'archet de feindre, en de » terribles onomatopées, le stérile frottement

» des allumettes de la régie sur les boîtes » rebelles. Le public, debout, trépigne, il » bisse, il rappelle ; le gymnaste triomphant » reparaît, balue, s'apaise, et sert alors en » sourdine quelque Conte de Grand' Mère ou » quelque Cinquantaine, quand il n'y va pas » de sa Gavotte personnelle, son (( adorable » petite gavotte ! »

Au résumé, les illusions que vous nourrissez sur le grand monde, vous les perdriez bien vite en fréquentant les salons, et si vous y trouviez, comme vous le supposez, quelque excitation créatrice, cette impression passagère s'éteindrait bientôt en vous par l'accoutumance, vous laissant dans une désillusion, sans remède cette fois. Car, au fond, je ne vois guère de différence entre les fêtes les plus princières et les réjouissances de la foire. A juger les choses sous un jour purement esthétique, l'odeur des berlingots en fusion, les boniments d«;s saltimbanques, les dorures des chevaux de bois et le charivari des orgues à vapeur ne mettent pas dans les cerveaux du peuple une ivresse de qualité sensiblement inférieure à celle que nous causent, à nous, les produits de Lenthéric, les vains propos des danseurs, les marbreries de chez Goldscheider et les orchestres de pseudo-tziganes, miauliant du Strauss ou du Waldteuffel. Ces deux sortes de stupéfiants se valent, réfléchissez-y,

vous le reconnaîtrez vous-même, et ne constituent, l'un et l'autre, qu'un ferment de bas sensualisme où ne sommeille aucune étincelle de beauté.

Oui, certes, votre pittoresque trio de cordes, dans sa naïveté, je vous l'envie. Pensez-vous donc, grand enfant, qu'à Paris nous ayons le temps, nous autres, de faire de la musique de chambre, et que nos « Ûirts )) ne préfèrent pas mille fois parader, une orchidée à la boutonnière, au promenoir des Folies, que de répéter un beau quatuor de Gabriel Fauré ou d'Ernest Chausson? Mais j'ose à peine vous avouer ceci, car vous croiriez que je raille. Cependant, pour tenter de vous délivrer de vos malencontreuses aspirations à la grande vie, je n'emploie, convenez-en, que des arguments tout extérieurs, et vous épargne les grands mots de Nature, de Poésie intime et de Foyer, comme vous dites. D'ailleurs, j'ai peut-être tort de les éviter, car vous me semblez, ami, victime d'une singulière illusion, que l'amour grandissant de l'art développe chaque jour en vous.

Je ne vous crois pas un parnassien de la musique, et je doute que vous prétendiez en répudier l'émotion du compositeur, au bénéfice exclusif de la facture, car, récemment encore, vous vous plaisiez à répéter que la mélodie, comme aussi l'harmonie véritable,

vivent uniquement de cette émotion-là. Mais si vous admettez toujours le sentiment dans les arts, je crains que vous ne le compreniez plus en dehors d'eux. Chez vous, le culte de la beauté prend une telle prépondérance, qu'il remplit votre existence entière. Si vous courez vers l'éclat du grand monde, comme le papillon vers la flamme, c'est plein de l'aveugle espoir d'y trouver l'assouvissement de vos désirs dans d'incomparables satisfactions plastiques. Votre âme, immensément ouverte aux ivresses des belles chansons et des couleurs harmonieuses, se ferme progressivement à tout ce qui ne prend point, pour se manifester à vous, la forme impeccable d'un Raphaël, d'un Racine ou d'un Mozart.

Après tout vous atteindrez peut-être le bonheur ainsi, dans ce doux égoïsme d'art, — pardonnez-moi de vous le dire sans nulle intention blessante — ; dans ce rêve sans fin, oîi, pour vous, tout se ramène à des plaisirs de sons et de couleurs, à des épanouissements rythmiques. Pourtant ne faites pas ainsi le but de ce qui n'est que le moyen, ce serait au détriment du moyen même. Ne méconnaissez pas les joies moins directement artistiques dont la destinée vous comble !...., Mais inutilement je vous dis tout cela, vous fermez avec obstination les yeux aux bonheurs calmes qui vous attendent, et si quelque amour, heu-

reux ou souffrant, palpitait dans votre ombre, vous ne l'apercevriez même plus !...

Allons, décidément, notre correspondance dévie sans cesse désormais. Mais est-ce bien de notre faute? Car, tandis que la passion de la musique envahit chez vous tout le domaine de la vie psychique, au point de se confondre avec elle^ cette même ferveur s'éteint .graduellement en moi, ne me donnant plus, qu'à de trop rares intervalles, les consolations qu'en réclame en vain ma tristesse toujours croissante ?

Au revoir, ami !

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