I.ETTRE8 PAHISIESIKES
c'est le Juif errant parti pour sa course étemelle; c'est Mazeppa lancé sur un cheval sauvage; c'est Lénore enlevée l>ar son amant funèbre à travers les forêts, les rochers, les déserts, et ne devant s'arrêter que pour mourir; c'est une apparition un jour de fièvre, c'est un cauchemar, c'est le MJhbat» €'«st enfia ua plaisÂr tejrrible qu'oa nomme le galop de Musard. Les bals masqués de la rue Saint-Honoré sont cette année aussi à la mode que l'année dernière. Notre tÊJLvÊHkm... notre... deuil ne nom permei pas d'y alior; bmîs BOas pouvwtô raeonter ee qui «'y passe... c'est-à-dke, woo, moB ne le pim^ens pas, mais nous poQ'foi» à peu près rép^^ €6 qo'on en dit Le quadrille ées Mugu/enoi» est d'un eSét merveifienx, rien de plus fSstatftsIîque; les immèies àt k salie pâlissent et font place à une clarté reugeâtre qui fait imiter on inoeadie; et t'est «Ion un étrange ^ectade que ees figures joyeuses, q[ue ees dégiiisenients de toutes eovâeiirs, de tecites gaietés, se destinant dans ces keurs taièbres. Tous ces fiantômes bruyants, démons de joie et de tCe, s'ébranlent par colonnes, 9'âancent par torrents, et lent cela tourne, tourne, roule, rouie, s'avance, t'amnee, w presse, se pousse, se beurie, se dioqne, recule, revient, passe, repasse toujours, toujours et toujours, et jamais ne rtnéte, et le toosin sonne, le tam-lam retentit, et l'orrfiestreest implacable : fl hâte la mesupe, il ne laisse pas le temps de respirer, et la fusifiade est paifalkment imitée; et Ton entend des cris, des plaintes et des rires; c'^t la gnerre driie, c'est va massacj» enfin : riAInsion est eom* plète. Yens voyes bien que Fon s'amuse toujours à Paris : les uns tristement, tes autres pompeusement, et ceui4à franebement; chacun ft^sa manière, maïs chacun s'amuse, cieepté oependant ceox qni s'ennuient de s'anwwer.
68 tE VICOMTE DE LAUNAT
LETTRE m
36jaiiTier 1837.
Vite une fausse nouyelle ! une niaiserie ! on mensonge 1 La conrersatioB se meurt! il faut la soutenir à tout prix.
Excepté la grippe, ûéau du troisième ordre^ récemment débarqué de Londres^ et qui commence ses ravages à Paris^ rien de nouveau cette semaine; mais, comme n'avoir rien à dire chez nous n'est pas une raison pour ne point parler, quand il n'y a pas de nouvelles on en invente. Une fausse nouvelle, à Paris, peut hardiment compter sur huit jours d'existence, non pas d'une existence générale, universelle, car elle est déjà un peu morte dans le quartier qui l'a vue naître, quand elle commence à vivre dans celui où elle doit mourir; mais enfin elle n'est complètement démentie qu'au bout de huit jours, et l'on ne risque jamais rien de faire courir un bruit qui a«huit grands jours d'avenir. Cette année, Timagination des Parisiens est peu variée; elle ne nous paraît pas très-riante non plus. Des morts, de fausses morts, voilà tout ce qu'elle invente; jusqu'à ce pauvre Musard, qu'on a tué aussi pour se distraire : on ne respecte pas même le plaisir. Et, ce qu'il y a d'admirable, ce qui prouve que cette vifte est immense, c'est que les gens tués ont beau réclamer, ont beau prouver qu'ils vivent, le bruit de leur mort n'en circule pas moins; une fois lancé on ne peut plus l'arrêter : la fausse nouvelle a germé partout, il faut des efforts inouïs pour l'arracher du sol embourbé des intelligences, il vous faudra faire des actions éclatantes pour persuader aux êtres qui vous pleurent que vous faites
encore partie des vivants^ et peut-être même cela ne suffirait-il pas : il y aura encore des entêtes qui^ en tous Toyant^ aimeront mieux vous dire ressuscité que d'avouer qu'ils se trompaient en racontant tous les détails de votre mort. Ohl Paris est une grande ville pour les vastes imaginations; en province, on ne jouit pas de tels avantages : on est obligé de faire venir ses fausses nouvelles de Paris, avec ses chapeaux, ses rubans et ses fusils de chasse; on ne peut pas tuer un habitant d'une petite ville sans qu'il y paraisse. Si vous disiez : « M. un tel est mort, » au bout de cinq minutes, vous le verriez paraître sur la promenade, et cela n*aurait aucun sel ; on en est réduit à broder sur la vérité, ce qui est peu de chose; car la vérité en province se réduit aux plus simples événements : la mort d'an chat, la naissance de plusieurs serins, une omelette manquée, un dîner que doit donner le sous-préfet, un voyageur inconnu qui a traversé la ville sans s'arrêter, un chien qui est tombé dans une citerne, une dame qui a fait blanchir les rideaux de son salon, une demoiselle qui a paru à l'église avec une robe neuve, les Bourginot qui ont fait venir un piano de Paris, mesdemoiselles de P... qui portent déjà des manches justes, et toutes choses de cette force dont il faut bien parler, puisque ce sont les nouvelles du jour. Les gens de province en- rient eux-mêmes et vous disent avec esprit : « Tout cela est un événement chez nous; nous avons si peu de chose à dire! » Mais alors pourquoi parlez-vous? Parler pour parler, c*est de la démence. Vous ne chantez pas quand vous a'ayez point de voix, alors pourquoi causer si vous n'avez pas de sujet de conversation? Ahl nous avons en Fiance cette manie funeste qui cause une foule de malheurs, ce besoin plus ruineux que le luxe le plus insatiable, cette nécessité fatigante de toujours soutenir la conversation;
ufle conversation qui languit est un supplice^ tfti déshonneur^ pour une maîtresse de maison; il faut qu'elle la réveilTe à tout prix. Dans un si grand péril tont lui est permis^ tout lui devient secours; elle ira jusqu'à se compromettre, elle racontera ses souvenirs les plus intimes, die trafaira gon secret, cite dira ce qu'elle pense... plutôt que de laisser tomber la conversation. Si elle a le malheur xie n'avoir pas de secret à eHe, elle vous questionnera pour avoir le vôtre; eBe inventera vingt mensonges ; elle fera dire aux personnes qui sortaient de chez elles quand vous y êtes venu toutes sortes de choses dont elles n'ont jamais parlé. Puis die ajoutera : Comprenez-vous que madame une telle ose dire C^?€;a bien : Madame de I... me disait tout à l'heure teRe ndfece à propos de vous; car elle compromettra ses AieiHeurs amis sans scrupule; le danger menaçant est soa excuse: la conversation allait tomber f!!,.. Nous ccmnaissons une femme si profondément attachée à ses devoirs de maîtresse de maison, et si parfaitement résolue à se dévouer au maintien de la conversation^ en tout et partout, que, non contente (Texercer chez eBe, elle va soutenir les conversations en ville. Sa fiHe, nouvdle mariée pleine de simplicité et de modestie, la seconde peu dans ses succès brillants; aussi lui adresse-t-elle les phis grands reproches. — Parlez donc, lui disait-elle un jour après une assez longue visite où la jeune femme n'avait pas ouvert la bouche. » Mais, ma mère, je n'avais rien à dire. — N'importe, m invente; en raconte une aventure quelconque* Dites qu'un omnibus a accroché votre voiture, ou bien que dans la rue vous avez vu un homme qu'on venait d'arrêter, ou deux hoimnes qui se quereiiaient; fue vous avez rencontré un supeihe enterrement; qu'on vous a volé un châle; enfin lout ce qui vous passera par la tête; mais enfin partez, ou
ISTTRES Pi&ISUSrMES 71
je ne Tûias ramène plus ay«c moL )> Une nouYdle mariée^e seiie ans» qui n*aiine pas son man et que sa mère gvondi^ pleure ladkment. Donc la jeune feouaae plewa. Ce àïtto&at avait lieu entre deux visites de cérémom&. La voiture s'Afw rêta devant un naagmôque hôte!; le valet de pied afaat demandé si madame la baroime de*^^ était vlsilde, mi rUt la porte«ûcbère M^ler scHenneUemeni. Nous^avons éuaiAW lieur, pensa la jeune femme» porscmne s'est sorti; leseteil est pourtant hitn bemi avjourdluiî; et puis elle esaufa aes yeux. « Que vous êtes pâte^ ma ckère- Valentme l s'éeria la immme de ***; ave^vous été malade ?» La mère Jeta un regard foudroyautàsa 6Ue^ regard qui voulait 4ire.; Pai^ leras'tu, muUieureuse I La pauvre eafimt se rappela les hbh , loires qu'à fallait inventer : « iXon, madame» dit-^lie; inaîfs j'ai eu luen peur teut à Theure. Nous avons iUlU venar^ — Ahl men Dieu! s'ioria la baronne; et €X>vmmA oelaY# La mère trkM^pliaitf sa fille était digne d'eUe. « U» oxmibus a accrocké notre voiture, eoaAuiua la jewie femme» comme nous passions sur le pwU detArtêm ^ L^ |iont des Arisl s'écria la l)aronne* — Le ptmt Louis XVI,» interrompit la mère avec une psésence d'esprit admtmUt; pm oHe impronsa une siipeii)e aventune. On calma k bar lOBoe, et la conversation oooliaua. « Vous avez là on bie» beau ehâlot sna chiane Valentine., i» dit madame à» **\ La jeoBe fenurne ne conclût rien répondre ; sa mère lui lança un co^p d'mtt tcarifiasnt. Yalentine s'mq>iffe. « J'avais un nuire châle bien plus beau, ditHâUe, mais on me l'a vnlé luar. ^ Yraim^att s^écria la baronne, qui ne cessait de décrier : mais il £aut absolument le retrouver ILe préfet de poUce est mon ami, et je vais lui écrire à Tiastant^ «^OU ce n'est pas la peine, madame, dit Yalentine. ««-Gonmiêtttt ce a*eat pas la peineî s'iciia teutlottry la baronne. Mais je
TOUS trouve bien insouciante; un châle de ce prix-là ! — Ma fille veut dire, interrompit la mère (car la mère interrompait toujours aussi) ^ que mon gendre a déjà fait toutes les démarches nécessaires, n On parla d'autre chose , Valcntine retomba dans ses rêveries, a Vraiment^ disait sa mère^ le monde devient bien insignifiant. Cette institution de dubs a désorganisé la société; plus de conversation, plus d'esprit; les hommes passent leur matinée à jouer, à fumer, et leur nuit à boire. Je plains les jeunes femmes de ce temps-ci; le monde n*a jamais été plus ennuyeux. — Valentine n'est pas de votre avis, je gage, reprit la baronne; je ne croijs pas qu'elle ait rien à reprocher aux clubs. » Yalentine n'avait pas écouté, elle ne disait rien. « Yalentine, dit sa mère avec aigreur, répondez donc, madame vous parle. — Mais eUe ne sait peut-être pas ce que c'est qu'un club, reprit gracieusement la baronne, tâchant d'adoucir la mère en courroux; je crois qu'elle n'a rien à redouter des fureurs du jeu. » Yalentine leva les yeux sur sa mère, et, la voyant si mécontente, elle sentit qu'il fallait parler. « Moi, madame? dit-elle; si vraiment, j'ai souvent entendu parler du Jockey's-Club; on nous contait encore tout à l'heure une querelle qui avait eu lieu hier à ce club, et qui pouvait avoir des suites fâcheuses. — Une querelle de jeu? demanda la baronne dans la plus vive inquiétude. — Oui, madame. — - On ne vous a pas dit le nom des joueurs? — M. de H..., je crois. )» A ce nom , la mère implacable lança un troisième regard que la pauvre enfant interpréta tout de travers. « Oui, M. de H..., dit-elle, précisément. — Ah! mon Dieu! s'écria la baronne, c'est cela! » Et elle s'élança vers la cheminée, s'empara du cordon de la sonnette; mais elle tomba évanouie.
Yalentine ne comprenait rien à ce trouble; elle avait
nommé M. de H... parce que c'était le héros du dub^ sans savoir que c'était aussi celui de madame de ***» Depuis deux jours il n'était pas venu chez la baronne^ qui avait attribué cette absence à un dépit; mais celte quereUe, cette querelle changeait toutes ses idées, et son inquiétude -faisait pitié. li fallut la laisser seule; on s'éloigna.
« En vérité, ma fille, vous êtes foUe, dit à la pauvre Valentiue sa mère complètement découragée; aller nommer M. de H... ! — Mais, maman, je ne savais pas... — Quand on vit dans le monde, il faut tout savoir. Et puis, aller dire qiie cela vous est indifférent d'avoir perdu un châle de mille écus! ^ Mais, maman, puisqu'elle allait écrire au préfet de police. — Petite sotte! vous croyez bonnement qu'elle lui aurait écrit? c'était une phrase de politesse. Et puis le pont des Arts ! dire que votre voiture a versé sur le pont des Arts, où les voilures ne passent point I c'est absurde l — Maman, vous le voyez bien, reprit la pauvre enfant, il vaut mieux que je ne parle pas. — Oh! maintenant, je vous conseille de ne plus dire un mot. »
Ëh bien, nous donnerons aussi ce conseil à tous les débiteurs de fausses nouvelles qui tuent leurs amis, calomnient leurs adversaires, compromettent leurs amours, pour ali» monter la conversation. Nous leurs dirons franchement : 11 vaut mieux que vous ne parliez pas. Les Anglais, les vrais Anglais du moins, vont se voir pour le plaisir d'être ea* semble; ils ne se croient pas obligés de babiller pendant une heure pour vous avertir qu'ils sont là; les Espagnols fument et se taisent; les Allemands se réunissent pour rêver; les Orientaux trouvent d'ineffables délices dans un beau silence : ils ne parlent même pas pour donner un ordre; un regard, un signe, et l'on obéit. Vingt esclaves sont là pour comprendre. On n'a même pas besoin de les
appeler : un signe^ et l'esclave vous apporte une pipe; un signe^ et l'esclave que cela regarde vous amène une odalisque au voile d'or!... un signe, et le sabre reluit, et la tête d'un homme est tranchée ! La parole n'est pas plus prompte ni plus précise; la parole aux Orientaux est inutile, ils ont de quoi s'en passer; ils ont- un esclave pour chacun de leurs désirs ; chaque honune représente une de leurs idées^ et se charge pour eux de l'exprimer. Le silence est donc une des richesse de l'Orient, et, certes, ce n'est pas en cela qu'on peut nous reprocher d'étaler en France un luxe asiatique ! — Mais nous découvrons une chose, c'est que nousmême, aujourd'hui, nous ne parlons de tout cela que parce que nous-raême nous n'avons rien à dire; n'importe, nous tenons tellement à nos idées, que nous consentons à les faire valoir, même à nos dépens.
LETTRE lY
8 ftSTrier 1837.
Bal masqué de rOpéra; plaisir d'imagiiistiitt. — Lm ftuBAies^o flanteikl
plus, elles improvisent. — Triomphe da Mutard.
Voici le carnaval passé à la satisfaction de toat le monde. Ceux qui l'ont célébré s'en réjouissent, car le repos leur devenait urgent; ceux qui n'en ont point goûté kg plaisirs s'en félicitent, parce qu'au moins ila n'en eo- 4.^j.^^ plus le bruit, et le bruit qu'on ne fait pas est itigant.
^ns eu peu de bals costumés cette année dans le
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monde, €t presque peint de masques sur les boulevards. Tous les IraTCstissements étaient réservés pour les bals de Jullien et des petits théâtres. Les bals masqués de TOpéra étaient tristes comme une assemblée de famille; tout ce que l'on essaye depuis trois ans pour les ranimer ne peut y parvenir: les tombola, les châles de cachemire, les bracelets, les jeunes filles même mises en loterie! les danses espagnoles, les pas allemands, rien ne peut leur rendre la vie. Les hommes s'y promènent entre eux, et les femmes, s'il y en avait, ne trouveraient rien à leur dire. Eh! messieurs, de quoi voulez -vous qu'on vous parle! Sur quel sujet peuton vous intriguer, quel mystère y a-t-il dans votre vie qu'on pmsse découvrir, et dont il soit hardi de vous entretenir? avec quels sentiments cachés peut-on vous émouvoir? Vous pU'leFa4^n de ht petite une telle?... Vous ne la quittez pas; là, point de mystère, pas la moindre prétention d'amour. Vous dira-t-on qu'elle vous trompe?... vous le savez; là, point de jalousie, il n'y a pas même prétention de propriété. Quant aux autres liens, ce sont des arrangements de convenances, si froids, si indifférents, auxquels vousaltai^ez si peu d'importance, qu'on ne songe pas à vous en plaisanter. Un amour maintenant est une aflTaire d'occasion; on lâme celui ou cdte qu'on voit naturellement le plus souvent, sans difficulté : on choisit dans son petit cercle, on ae te luisarde pas à chercher plus loin. Deux personnes qui fe plairaient passionnément, qui se sentiraient attirées r«ae vers l'autre par une tendre sympathie, mais qui se* raient chacune d'une société différente, resteraient toute leur vie séparées, parce qtie leurs relations ne seraient ni iommodes ni convenables. Nous avions les mariages d'in* lérèts; aujourd'hui nous avons de plus les amours de cons^ ce qui est fort triste, et ce qui fait aussi que l'on
n'a rien h dire aux jeunes gens au bal de l'Opéra; car on ne saurait les agiter en leur parlant d'une personne qui leur est presque indifférente. Le premier aliment d'un bal masqué, c'est, non pas l'esprit, c'est Vimagination; c'est cette belle faculté de l'intelligence de s'enflammer pour une idée, c'est cette action de la pensée qui donne de la Yie à tout. Figurez-vous un bal où chacun arriverait avec une brûlante préoccupation de colère, de bonheur, d'ambition^ d'amour, n'importe; mais enfin, figurez-vous une foule de cerveaux en travail, de cœurs en émoi, d'esprits en fermentation, et figurez-vous un petit domino venant dire à chacun un mot, un seul mot sur le sujet qui le préoccupe: oh! vous verriez alors tous ces êtres immobiles s'agiter sou* dain comme des fous, s'attacher à ce domino, le tourmenter, le poursuivre^ l'assaillir de questions : « Qui fa dit cela? Comment le sais-tu? — Est-ce que tu l'as vue? Es-tu venue avec elle? Sont-ils ici? — Quel jour? — A quelle heure? — Depuis quand ?» Et on ne lui laissera pas un moment de repos. Certes on ne s'ennuierait pas. -^ Eh bien, au lieu d'un seul, figurez-vous trois cents dooiinos produisant le même effet, et vous aurez l'idée de ce que doit être un véritable bal de l'Opéra.
Depuis longtemps on se demande pourquoi les bals de rOpéra sont passés de mode : on se rappelle quels succès ils obtenaient autrefois, tout ce que les femmes les plus sages imaginaient de ruses pour y aller, le plaisir qu'elles y trouvaient^ les ravages qu'y faisait leur malice, le trouble séducteur où elles jetaient tous les esprits, le succès qu'y obtenaient les hommes élégants, les mauvais tours joués aux sots et aux ennuyeux, enfin toutes ces folies du carnaval de l'esprit; et l'on s'étonne qu'il ne reste plus rien de ce plaisir, rien que le souvenir moqueur des héros
de ces anciennes fêtes, qui, regardant avec dédain nos bals masqués d'aujourd'hui^ disent en soupirant : «Ce n'est plus cela. » Et pourquoi n'est-ce plus cela? Des philosoplies ont dit : a Gela vient de la trop grande liberté de nos mœurs. Quand les jeunes gens qui s'aiment peuvent se voir tous les jours à leur aise à visage découvert, ils n*ont pas besoin de se déguiser, de se cacher sou^ un masque pour se rencontrer et se parler de leur amour. » Comme on n'a rien répondu à ceux qui ont dit cela, ils persistent dans leur opinion, et pourtant ce n'est pas là le vrai motif de cette grande décadence des bals de l'Opéra; car les pays où les passions sont les plus naïves, oîi les liens qu'il faudrait cacher sont le plus loyalement avoués, sont pi écisément ceux où les bals masqués ont le plus de vogue. D'ailleurs, les personnes qui allaient au bal de l'Opéra pour s'y rencontrer étaient en petit nombre. La majorité y allait pour y être intriguée, et on TL'intTigrie bien que les gens qui ont dans l'esprit ou dans le cœur un vif intérêt, ou qui sont susceptibles d'en avoir. Un jeune homme qui aime sérieusement une femme a beau la voir tous les jours et savoir tout ce qu'elle fait, le moin* are mot que vous lui direz à propos d'elle l'agitera; le véritable amour est ombrageux; la chose la plus insignifiante^ la plus improbable, le trouble. Vous lui dites : Je l'ai ren* contrée ce matin; il sait qu'e//e n'est point sortie, qu'elle est malade; il l'a vue lui-même très-souffrante. N'importe, ce mot le trouble ; vingt suppositions plus absurdes les unes que les autres viennent l'assaillir; il n'aura pas de repos qu'il n'ait couru chez elle savoir la vérité. Vous voyez donc bien que ce n'est pas la liberté de l'amour qui fait que les bals de l'Opéra sont ennuyeux; c'est l'indifiérence de cet amour. Nous le répétons : le premier aliment d'un bal masqué, c'est l'imagination, et ce qui nous empêche d'avohr de
t'imaghiation, c'est nofire ^oïsme; car nmaginatiott est toujours une distracikm de soi-raême : malheureusement nous conservons tous, en cela, une très-belle présence d*€5- I»ît. Qae les hommes manquent d'imagination, cela peut encore se comprendre; mats que les femmes en soient com- I^tement dépourvues, c'est ce que nous ne ponvons cxpK* quer. Si elles étaient plus sages on ne s'en plaindrait pas; mais la morale n'y gagne rien, et les plaisirs seuls y peràeaU
Ube femme égoïste, non-seulement de cœur, mais d*es^ prit, ne peut donc être aimable au bal de l'Opéra; pour y paraiti*epiquante,il faut d'abord s*y déguiser, et une femme égoïste ne peut pas sortir d'elle-même. Le moi est indéié» bile chez elle. Une véritable égoïste ne sait même pas être fkusse; et puis enfin, pour intriguer quelqu'un, iî faut encore s'être occupé de lui, et c'est une peine qu'on ne veut prendre aujourd'hui qu'autant qu'elle ^le doit pas être inu^ tile. Les bals masqués, enfin, sont un plaisir d'imagination^ et, comme nous sommes ti*op égoïstes peur avoir de imagination, nous n'avons plus de bals masqués.
A propos des femmes, la grippe vient de leur jouer un tour perfide : sur six cents personnes priées Fautif, soir à une de nos élégantes fêtes, deux cents personnes seulement sont venues. La grippe retenait les quatre cents autres dtes leur lit, ou auprès du lit d'un malade; il en est résulté une fitctlité de circulation dans les conlredanseF, qui a fort déconcerté les danseuses; on venait les regarder ne pas danser; et cette mode de glisser sur le parquet en contemplant ses pieds, mode qui convient parfaitement à ces combats avec accompagnement de violons, de contre-basses et de coups de fouet qu'on appelle une contredanse française, à cette lutte avec la foule qu'on appelle danser, paraissait fort
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linMeaTec tant d'espace et avec une si grande liberté dans le» mDUTemeiits. La grippe sera Foecasion d'une réforme dans la danse. Les femmes finiront par ne plus voir qu'on ndknile dans ce qui fut autrefois un talent. Les femmes se prirail sottement de beaucoup de succès et de plaisir qu'elles ne remplacent pas; et puis^ elles font du désenchantement, dks s'étonnent qiîetout les ennuie. Une très-jolie personne BOUS disait l'autre jo«r : -^ Ma mèr& me dit qu'à mon âge rian ne Tamusait plus que de danser; eh bien^ moi, j'ayoue que je n'aime pas la danse. — - Vous n'en savez rien, hn aTODS-nous dit, -vous n'avez jamais dansé.— Comment, mail hier encore... — Oh! tous appelez cela danser : faire trois pas en avant, avec les pieds en dedans, le corps penché et ks épaules arrondies; puis hasarder une glissade à droite SUIS quitter terre, et eomme si vous étiez fixée au par* qoet; puis, peu satisfait de ce que tous trouvez à droite, essayer à gauche une glissade parallèle; puis, n'ayant pu encore trouver ce que tous semblez chercher, vous décider tout à coup à traverser pour aller voir ce qui se passe en iàee de vous; là, recommence le même manège, un pas à droite, un pas à gauche, le même, toujours le même; car, si TOUS faisiez un pas différent, on tous prendrait pour une feinaoe de* quarante ans. Au bal, l'âge se reconnaît au pied plus encore qu'an Tisage; une femme qui danse les pieds m dehors aToue trente ans; celle qui towme en faisant dos à dos en aToue quarante; celle qui fait un pas de Basque oa un pas de bourrée con/S^s» cinquante ans; celle qui hasarderait un pas de néphire en trahirait soixante, si elle était capable de le faire. Vous marchez en mesure, mais TOUS ne dansez pas, et tous ne pouTez savoir si vous aimez la danse. Autrefds, la danse était un exercice, car 3 fallait travailler pour arriver à bien faire tous ces pas, aa«
jourd'hui tant méprisés; c'était un plaisir aussi^ parce que c'était une promesse de succès. Une jeune fille qui dansait bien avait un avenir. Les mariages se faisaient au bal j un solo bien étudié valait une dot. Aujourd'hui, savoir danser serait un ridicule^ et les maîtres de danse en sont réduits à se faire professeurs d'histoire et de géographie. Le célèbre M. Lévi a bien compris son époque; son école de danse languissait, il en a fait une école d'improvisation; il a changé sa boîte de danse en chaire d'éloquence. Il apprend aux petites filles à parler des heures entières^ sans se reposer^ sur le lever du soleil, sur l'amour filial, sur la mort d'un grand homme quelconque. Si elles n'ont point d*esprit^ elles acquerront au moins de l'aplomb^ c'est toujours cela; et les parents s'en vont chez eux très-fiers, car ils ont une fille qui improvise : cela est merveilleux vraiment! Mais après ce grand progrès nous expliquera-t-on une chose : jadis les femmes ne savaient point Torthographe et elles savaient parfaitement bien danser; les hommes étaient toujours au« près d'elles.— Aujourd'hui les femmes sont fort instruites; elles parlent l'anglais, l'italien; elles improvisent en français; eUes lisent la Revue britannique, les histoires de M. Mignet, et même les discours de la Chambre ; elles sont fort en état de soutenir la conversation avec les hommes... et pourtant les hommes les laissent seules faire valoir entre elles cette brillante éducation ; ils se réunissent dans des clubs^ dans des cafés, ou bien, ce qui est plus outrageant, dans des bals suspects où ces femmes si bien élevées, si savantes, ne vont pas, et où celles qu'on y va chercher n'ont d'autres prétentions que des succès de danse; danse bicarré, il est vrai, danse prohibée sans doute, mais enfin qui prouve encore ce que nous disions, c'est que le besohi d'une réforme dans la danse se fait généralement sentii;
Oh! les femmes! les femmes! Elles ne comprennent point leur vocation ; elles ne savent point que leur premier intérêt^ leur premier devoir est d'être séduisantes. Qu'elles s'instruisent... bien^ mais qu'elles ne négligent pas pour s'insiruire ce qui doit faire leur véritable attrait; qu'elles lisent^ mais qu'elles chantent; qu'elles sachent parler l'an- . glais comme une Anglaise^ mais qu'elles sachent porter un chapeau à la française; qu'elles fassent des vers, si elles peuvent^ mais qu'elles sachent rire et danser, plaire enfin, plaire avant tout. L'homme ne demande pas à sa compagne de partager ses travaux, 41 lui demande de l'en distraire. L'instruction pour les femmes, c'est le luxe; le nécessaire, c'est la grâce, la gentillesse, la séduction : les femmes sont un ornement dans la vie, et la loi de tout ornement esl de paraître fin, léger, délicat et coquet; ce qui ne l'empêche pas d'être en cuivre ou en pierre, en or ou en marbre.
Le nouveau Cercle des Arts est en pleine prospérité; brillantes admissions, sévères et capricieuses omissions, tout s'accorde pour en faire une assemblée dont chacun voudra faire partie. Quelques-uns de ses membres, qui ne sont pas encore à la hauteur du siècle, avaient proposé de black bouler M. de B..., sous prétexte qu'il était prince; l'un d'eux s'était, dit-on, écrié : « Ah bien, nous, si nous tombons dans les princes, je n'en suis plus. » Il parait que cette menace n'a efTrayé personne, et le prince de B... a été reçu à une Irès-forle majorité; mais les rebelles soutiennent encore que c'est comme artiste qu'on Ta reçu, et que son beau talent a pu seul faire pardonner son titre de prince. Avis aux grands seigneurs qui ne savent ni peindre ni chanter; messieurs lés artistes, voyez-vous, sont de bons enfants qui n'ont pomt de préjugés; en voici la preuve. Cependant il est assez simple que des jeunes gens qui se
réunissent pour mettre en commun leurs talents ne se soucient point de faire de frais pour des spectateurs inutifies^ pour des ennuyeux dédaigneux^ d*jamuser enfin des gens qui ne pourraient pas le leur rendre ; car le Cercle des ArU n'est pas seu!eraent, comme les autres cercles de Paris, un club (il Ton vient jouer au whist^ et dîner à une gran<le table; c'est de plus une salle de concert où nos Toix tes pkis célèbres se f(Hit entendre; c^est de plus un musée où les tableaux de nos meilleurs peintres seront exposés. Or, dans une assemblée oii chacun paye de sa personne, on a le droit de regarder comme ennemis tous ceux qui n'y sauraient rien faire ; il est vrai que ceux-là ont la ressource de fumer. La passion du cigare devient si générale, que nous connaissons des maisons fashionables où Ton fait ar^ ranger une salie à fumer y comme on a une salle à man* ger. Au Cercle des Arts un des salons est exclusivement consacré à cet exercice. Nous avons entendu, à propos de eda, un dialogue assez amusant. « Eh bien, mon cher, pourquoi ne viens-tu jamais à notre cercle? on y est tfrèsbien, lu as tort. — Moi? mais j'y vais tous tes jours, et je ne t'y ai pas encore yu; où donc te caches- tu? — Je ne me cache pas, je vais fumer là le soir mon cigare après dîner. -^ Et moi aussi, te dis-je. — Eh bien, alors... Ah ! c'est la fumée ; le fait est qu'on n'y voit pas. » Cela est exact, nous n'inventons rien, nous l'avons entendu, et les personnes qui ont eu un ami à chercher dans ces ténèbres de fumée nous croiront facilement.
Nous avons lu dans un nouveau journal la phrase sui- Tanle : « Rossini a épuisé la source des lauriers, c'est ce qui ftiit i^ue nous ne pouvons pas en vouloir au nouveau compositeur s'il n'a pas pu en trouver quelques-uns à eneUlir, r> La phrase n'est certainement pas élégante, mais
l'image est si noiiTelle! comment ii'en^ être pas frappé? La stmrce des kmrters, quelle admirable expression! comme ^e TOQS dcmne tout de suite le droU de dire les rcKtnes de
TI96S kimi€S!
Les animaux commencent à jouer un rôle sur nos théâtres; on avait essayé un effet de chèvre dans la Esmérakkiy mais la pauvre bête n'a jamais pu apprendre son léle. Dans h Mari de la Dame' de ekoBurs, il 7 a une aCTreuse chienne, nommée Rosette > qu'on peut regarder oonme lliéroine de la pièce, el Toici maintenant qufon prépare un ballet dlems lequel mademoiselle Essler et une chatte blanche doivent rivaliser de grâce et de souplesse. Feu le chien de Montargis doit être bien jaloux.
On nous écrit à Tinstaot : « Je regrette bien que votre grippe vous ait empêché de venir hier soir au bal Musard, à l'Opéra. G*était une fête dont rien ne peut donner l'idée : six mille personnes dans la salle, et deux mille à la porte qui n'ont pu entrer. Toutes les loges prises; celles du roi, de M. 1$ duc d'Orléans, envahies par des gens qui ne savaient où se réfugier. Les costumes les plus pittoresques, les danses les plus vives, les plus passionnées. La police point taquine, et pas le moindre désordre; mais ce qull y a eu de remarquable, l'événement de la nuit, c'est le triomphe de Musard, porté sur les épaules de six des plus beaux danseurs, et promené dans toute la salle, aux acclamations, aux applaudissements de toute la foule. La figure de Musard était rayonnante; c'était le roi des ribauds.
» Pardon, si je vous écris si tard^ je viens de me réveiller.
• Dikbeoretdusoir.
Une autre personne nous écrit : « Vous avez bien fait de ne pas venir avec nous hier au bal Musard, à TOpéra» G*é-
tait une cohae épouvantable; on ne comprend pas qu'on puisse s'amuser à de pareils plaisirs. Il ]f a eu bien des batailles oii Ton courait moins de dangers. Un jeune homme est tombé au milieu du galop, tott le galop lui a passé sur le corps i on Ta relevé dans un état affreux; puis les danses les plus scandaleuses, un désordre épouvantable. J'ai eu^ pour ma part, un pan de mon habit emporté. Je ne vous ai pas écrit plus tôt ces détails sur ce bal de fous, parce que je crois qu'il vaut mieux que vous n'en parliez pas. »
Voilà Paris, voilà le monde; lequel de ces deux juges faut-il croire?... Peut-être tous les deux.