LETTRE VI
t5 mars 1A3I.
La mcmde parisien qai s'ennuie toujonrs , le monde parisien qui s'amosa tov^ooxs. — > Chasse à Ciiantilty. — Modes.
11 y a à Paris deux mondes bien distincts, deux sodétés aassi différentes que deux sectes, ausâ séparées que deux troupes d'ennemis : elles ne se tiennent que par un seul et même sentiment^ le dédain; oh! mab un mépris mutuel plein de sympathie, une pitié réciproque et d'une égalité lisible, et vraiment nouvelle à observer, en ce qu'elle part ies deux côtés d'un point opposé, pour arriver au même centre^ et que, pour exprimer les idées les phis contraires, ëie se sert des mêmes mots. Le premier de ces mondes est le monde grave, aristocratique pur, le monde dépositaire des anciennes vertus, des anciennes croyances; le moiode chez qui k dignité est pKss qu'une nature, est de^ venue un système, qui cherche par devoir ce qu'on devrait dloisir par conviction ; mais enfin qui le cherche, qui veut le bien, qui le fait, qui respecte tous les mots sacrés, toutes les choses saintes, qui révère TÉglise, la famille, la voyante; qui croit et qui veut croire, ce qui est déjà beau-
coup. Ce monde est composé d'âmes sincères et d'hypocrites^ comme tous les mondes connus; mais toutefois la majorité est noble^ généreuse^ et si ces cœurs privilégiés^ que de rares combats viennent éprouver, pouvaient se défendre de leur juste^orgueil et de leur involontaire dédaia pour ce qui nêTêur ressemble pas, il faudrait les donner pour modèles, il faudrait les admirer.
Le second de ces deux mondes est un chaos d'idées les plus étranges, une macédoine de toutes choses, qui ne ressemble à rien; un mélange d'incrédulité et de préjugés, de petites indépendances et de grandes préventions, de vieilles manies et de besoins nouveaux, de fantaisies et de routines... impossible à comprendre. Là, rien de âxe, point de lois, des principes pour rien ; tout y est vague, les usages, les vertus , les devoirs, les ridicules même. Ce qui choque les uns peut plaire aux autres; mais certainement nul n'aura le suffrage universel. Vous arrivez avec assurance, vous pensez devoir être à Taise avec des gens qui s'y sont mis; point du tout, il y a dans cet océan d'idées jeunes et vieilles, bonnes et fausses, il y a tout à coup des écueils de préjugés invisibles et inattendus, contre lesquels vous venez vous briser ; et cela sans défiance, parce qu'il est de certaines indignations que l'on ne saurait prévoir. / Là, par exemple, un homme qui a donné sa foi à tous les • gouvernements, depuis vingt années, se formalisera si vous V soutenez que le serment politique est chose folle et inutile; j une femme, qui se compromet pour toutes les religions, qui admet tous les cultes à Thonneur de lui rendre hommage, se révoltera tout à coup contre un jeune étourdi qui avoUera franchement que pendant le carême il fuit les repas de famille, parce qu'un dîner maigre Taltriste; une coquette se scandalisera aujourd'hui d'un mot léger qu'hier
elle aura dit; c'est un abandon inégal^ une pruderie capricieuse^ sur lesquels on ne peut compter : quels que soient les discours que yous teniez^ il y aura toujours là quelqu'im que vos paroles révolteront. Les uns vous nommeront cafard ou jeune homme très chrétien, si vous parlez arec respect d'une chose respectable: les autres vous traiteront de furkuxy d'homme de mauvaise société, si vous faites une mauvaise plaisanterie sur une aventure de danseuse ou sur le bal de Musard. Après tout^ ce monde n'est ni plus méchant ni meilleur que le premier; et nous dirons de lui ce que nous disons de l'autre : il est composé d'âmes sincères et d'hypocrites comme tous les mondes connus ; car il est de faux mauvais sujets^ comme il est de faux dévots^ et Ton ne saurait dire vraiment laquelle de ces deux hypocrisies est la plus pénible et la plus coupable. Ce qu'il y a de certain^ c'est que le premier de ces mondes que nous avons si longuement dépeints vit de considération^ de respect — et s'ennuie, tandis que le second ne vit que de plaisir — et s'amuse; que le second méprise sincèrement le premier d&s'ennuyer ainsi ; pendant que le premier méprise le second de s'amuser toujours. Les uns disent: Ilsn« sortent jamais, ils ont de vieux chevaux qui tirent péniblement de vieilles calèches fermées; les femmes portent de petites douillettes marrons, pauvres, étroites, et ils on4 deux cent mille livres de rente ! cela fait pitié ! Les autres disent: Ils sont toujours en fête, ce sont des bals, des spec* tacles, des soupers qui n'en finissent pas ; ils rentrent au jour, leurs femmes dépensent des sommes folles pour leur toilette, et ils n'ont jamais le sou ! cela fait pitié !
Or, depuis le mercredi des Cendres, le premier monde vit en retraite, il n'a pas pris part aux fêtes que nous avons racontées. Le second monde se calme un peu depuis huit
jours. C'est le contraire de la £aible de la Cigale et la Foiutni :
« Qae faisiez-Tons au temps de jeûne? — Je dansaî$^ ne TOUS déplaise. — Eh bien chantez^ maintenant, i»
Et maintenant il chante. Le monde joyeux va aux concerts pance qu'il n'y a plus de bals. Sans doute ces deux camps ennemis se partagent la capitale bien également ^ car les églises sont aussi pleines que les salles de spectacle. La foule encombre Notre*Dame autant que TOpéra^ et c'est plaisir de voir cette jeunesse française Tenir d'elle-même^ indépendante et généreuse, chercher desenseîgnements, apporter des croyances aux pieds de ces mêmes autels où jadis on ne voyait que des fonctionnaires publics en extase, tremblant devant une inquisition invisible; que des pénitents de cour, des pharisiens de ministères ; humbles ambitieux, dont la piété flatteuse ne s'adressait pas au ciel, et qui ne deman* daient, dans leur ferveur intéressée, qu'une préfecture ou une ambassade. Oht c'est maintenant que nous avons la vén^bk liberté des cultes; la religion est affranchie, la foi est pure, et le temple est rendu à Dieu. Dîtes, n'aimez- ▼ous pas mieux cette jeune France instruite et religieuse, q«e cette jeunesse Touquet que nous avions autrefois et qui a fourni tous nos grands hommes d'aujourdliui? Et ne faut4i pas être bien maladroit pour gouverner si misera* blement un pays où la jeunesse, qui est la force de la nation, prie et espère t
Nous disions tout à l'heure qu'il y avait autant de monde à f^otre-Danie qu'à TOpéra; maintenant disons que dimanche, à l'Opéra, il y avait autant de monde le soir qu'il y en avait ie matin à Notre-Dame. Esmèralda, dont on a joué un acte, a été très-applaudle. L'air de QvLasimodo a ^n succès nm contesté; ce qui nous confirme dans
notre opinion qu'un opéra, quelle que soit la beauté de la inuâque, ne peut se soutenir pendant quatre actes sans ballets et sans décorations. On ne peut vivre toute une soirée pour ses oreilles^ surtout à l'Opéra^ où Ton vient surtout regarder, admirer; le public de l'Opéra demande à être ébloui, et les plus beaux chants du monde ne pourraient jamais lui suffire. C'est déjà bien assez pour lui d'avoir le spectacle de la salle qui le rendait si heureux : il est passé, le temps où les femmes arrivaient richenieot parées, où les diamants servaient d'auxiliaires aux lustres, où les entr'actes étaient ce qu'il y avait de plus intéressant dans toute la pièce. Aujourd'hui les femmes se cachent sous leurs manteaux; dles ont froid, elles sont pâles et tristes; et puis des chapeaux fanés pendent sur les balcons, et Ton voit des bonnets rvnds aux premières loges. décadence !...
Une assez jolie femme disait l'autre soir qu'elle allait ouvrir sa maison, mais qu'elle n'admettrait chez elle aucune femme q aurait passé trente ans. « Ce sera charmant lui dit sa cousine, mais dépêche-toi, car dans un an tu ne pourras plus t'inviter. » Une cousine est une ennemie donnée par la nature.
De mémoire de chasseui*s (depuis 1830) <m n'a rien m de plus beau que la chasse q ;i a eu lieu vendredi à Chantilly. Vous savez le temps qu'il faisait; combinaison admirable pour une chasse, terre d'hiver, ciel de printemps; le rendez-vous était à Chantilly, à la table de marbra. A dix heures et demie on s'est mis en campagne : le cerf s'est conduit noblement; en véritable connaisseur, en deemne de bon goût, il a parcouru les valions les plus pittoresques, les pays les plus célèbres; il a traversé tout le parc d'Ermenonville; il a salué en passant, rapidement il est irrai, 1\ nmbe de Jean-Jacques, ce mortel qui, comme lui, se
croyait toujours poursuivi; il a traversé le désert^ le classi* que désert d'Ermenonville; et là c'était un merveilleux spectacle que toute cette chasse perdue dans cette vaste pleine de sable, etie cerf courant, fuyant, toujours fuyant vers rhorizon, toujours visible et cependant si loin de vous. Après six heures de course, la victime ingénieuse est allée tomber dans le bel étang de Morfontaine; elle a choisi le site le plus poétique pour y mourir l Si nous croyions à la i
métempsycose, nous dirions que l'âme de quelque peintre I
de paysage, malheureux en amour, avait passé dans le ]
corps de ce noble cerf, tant il s'est montré artiste dans \
toutes ses promenades et jusque dans sa chute. Le tableau |
qu'il a composé, et dont il était le héros, est dfgnc des plus grands maîtres; au milieu de Tétang dont tous les chas- '
seurs garnissaient les bords, le pauvre animal se défendait avec furie; déjà deux ou trois chiens venaient d'être évetf- I
très par lui, lorsque M. le duc d'Orléans, pour sauver les \
vainqueurs, demanda une carabine, et le cerf fut bientôt |
mis hors de combat. Cette justesse de coup d'oeil prouve |
que M. le duc d'Orléans n'a la vue basse que dans un salon; cette chasse fort belle, mais si longue et si pénible, prouve aussi que le jeune prince s'ennuie de son repos, et qu'il cherche à se consoler des lenteurs de l'expédition de Constantine, que nous lui reprochons de trop désirer, par les exercices les plus fa'igants. Plusieurs chasseurs se sont égarés exprès, ne pouvant le suivre. La curée n'a pu avoir lieu que le soir aux flambeaux. Celte chasse est la dernière de Tannée. Probablement le cerf savait cela, c'est pourquoi il s'est si bien conduit.
Le soleil a déjà fait sortir de fraîches étoffes d'été. Nous sommes allé regarder aux Chinois, sur le boulevard des Italiens, ces mousselines roseï» et lilas, qui sentent le prîn-
temps^ comme on va respirer le doux parfum des violettes dans les bois. Salut> mousselines légères^ fleurs des magasins, aimables prémices de la belle saison^ vous nous avez rendu l'espérance, nous croyions les beaux jours perdus. Vivent les parures de printemps 1 Mais nous n'y sommes pas encore. Toujours le satin, le velours, et les mantelets doublés d'hermine, et les manchons d'hermine, et puis aussi toutes sortes de fourrures inconnues : entre autres une hermine domestique dont il faut se déQer. Cette année, on a inventé beaucoup d'animaux sauvages, dont les naturalistes n'ont aucune idée^ des animaux de fantaisie, qui n'ont connu la vie que sous la forme d'un manchon.
Rien de* nouveau dans les modes; elles se forgent, elles se trament dans le silence. Aujourd'hui on porte franchement ce que l'on a, on use tout ce qui reste. C'est la saison où les chapeaux à plumes voient le grand jour et la poussière des boulevards : tel chapeau de velours épingle blanc lanflK^nfermé depuis trois mois dans un carton, et n'est sorti qu'en voiture dans les grandes occasions aux heures importantes de l'hiver, pour des visites officielles, pour des concerts du matin; aujourd'hui rendu à la liberté par son inutilité prochaine, délivié par le printemps qui va le rem- {flacer, il se livre sans réserve à un exercice inaccoutumé : il va, il vient^ il est quitté, remis, le matin, le soir; on le porte à l'église, où il remplace la capote ouatée qui n'est déjà plus; il sort à pied et lans façon, sans embarras, car il n'est plus seul; il rencontre, sur les boulevards et dans ks rues, mille chapeaux à plumes de sa connaissance; il n'est plus honteux de son luxe, son panache est admis et n'attire pas les yeux; on le fatigue plus en dix jours qu'on ne l'a fait pendant tout l'hiver; enfin on le traite sans ménagement^ comme un ami dont on n'a plus besoin.
93 LE TICOUTE DE :I.'AUt('A,'Y
LETTRE Vil
VI mars 1937.
drôme. — Une foule privilégiée. ~ SaSon de I68f7*-^)Portraito'tears^Mîft
Le printemps a commencé par mi joar d'hirer ;'la nei^ la vieille et véritable neige, vient retarder k belle et Causée neige des amandiers en fleurs; les hirondelles «e. consultent, et leur retour est retardé; Longchamp'est.merfondii» et si rpn n'y est pas allé en traîneaux^cest par re^ect pour les usages. Les robes nouvelles étaient peuttélfe ohar* mantes sous les unanteaux; les fiemmes étaient peuttâtee roses et fraîches sous leurs voiles; les chevaux étaient peoitôtre superbes, mais ils allaient au pas, .et -nous allions tsi vite pour nous réchautTer^que nous, n'avons rien iMkMàlheur à qui -aurait paru ee .matin aux Gliamps^Ëlvfiies ven iablts de printemps; eenfest pastà.ymgchamp^qibj^niasu* i^t conduit/mai&àGhanenlûn.
Cette semaine on jeûne, on prie :4eS'Saintesieéniauinics de ees derniers jours de carême sont ;si bt* ilos^ ices Afasttnesces, ee deuil austère, ontiantde'poavoirâuri'imagiaation, quILs raniment la fervenr desiimes ies;plos:faiU8p, qulils^péveîllentile courage d«ft'indi(rérenfei; car aujonrilteii -ea^ne' sont plus les philosophais qui sont jatliées»*fie.«Mrt ks coeurs désenchantés; et ceuxrlà, avec deila poésie ^jornèts ramène. Et quoi de : plus eansdant^ < de :plus siibUme '0ie eeUe pensée, que chaque privation inous^st eomftétfB) «ous rachète une £aute? Oh.! (^TStir-^st-^éffiîmÛBè^lStte
religion^ qui d'un >iar-mli«sfl tiAiiiLi&di.Jim*^ii«pfi«irfi^>^ii
BETTRES Pi^RISIHWNE^ 99
nous montre toujours après la nuit; et même à cause de la nuit, un beau jour; qui nous promet le bonheur comme une conséqnenee'des larmes; qui' nous fait d'un revers un gage de triomphe, et' nous dit : SeufTiir, c'est mériter! 11 nous* arrive parfois, quand nous sommes dans une église, de cftercheiîà pénétrer dans toutes ces pensées qui viennent- s'éltever jusqu'au ciel, à surprendre sur ces lèvres doucementagîtées le seciiet de chaque prière... ettout* à coup on désir de roi, ou plutôt de Dieu, nous saisit... et nous pByerions de nos jours, de tOut l*avenir de notre vie, le peumr d-exaucer tous ces vœux ensemble, par miracle et ffibiteraent; Vous figurez^^vons alors le transport de toute cette foule» ces miUier» de cœurs enivré?, ces hymnes* de reconnaissance, ce Te Deum spontané sortant de toutes les bouches, des- flammes de joie jaillissant de tous les yeux? Oh'hla belle émotion ! Heureux ceux qui ont la puissance : c*est ainsi qu'ilen faudrait abuser!
Nous n'imiterons pas plu^ûeurs journaux qui vantent les prédication» de la chaire, comme oh vante les discours de la tribune; nous ne croyons pas ces appréciations littéraires oonveuables lorsqu'il s'agit de l'éloquence religieuse ; nous ne nous reconnaissons pas le droit de juger un prêtre qui parle ou nom de Dien; comme nous jugeons un député qui parie au nom de ses commettants. Si la représentation nationale est respectable, Ift- représentation divine est sacrée; il* nous semblé mème-que' c'est* faire injure à ces austères inspirés que de les Ibuer comme des hommes de talent, que dé jeter au milieu de leurs saintes pensées des préoccupations de rhétorique et de grammaire. Nous ne croyons p«s> par exemple, que Bh de* Brézé soit très-flatté qu'on I6ue là grâce de sa diction, sa parole pleine de swivilé et d'éléffance; nous ne croyons pas non plus que M. l'abbé Dupan-
loup puisse trouver convenable que Ton vante son langage fleuri. Quant à M. l'abbé Gombalot^ nous savons déjà ce qu'il pense de la publicité donnée dans les journaux aux sermons de l'Église^ et nous citerons à Fappui de notre opinion le passage d'une lettre qu'il écrivait à monseigneur l'évêque d'Agen^ au sujet des sténographes qui faisaient imprimer les conférences : « Que deviendrait la prédication catholique en France^ si on sténographiait tous les discours des orateurs chrétiens? Travestir un prédicateur^ ce n'est pas rendre service à l'Église; reproduire ses inspirations par la presse^ c'est tuer sa parole : car^ si le prédicateur évangéiique fait imprimer ses discours (et lui seul a ce droit), il faut qu'il renonce à la chaire, d
Nous dirons donc ce qui est vrai, c'est que la foule se porte à Notre-Dame pour écouter M. l'abbé de Ravignan; qu'elle envahit Saint-Roch, où prêche M. Tabbé Dupanloup; Saint-Thomas d'Aquin, où prêche M. Deguerry; Saint-Sulpice, où l'on entend M. Grivel, et Saint-Eustacfie, où l'on entend M. l'abbé Combalot. Mais nous dirons cela comme un fait, pour constater un retour à la religion, dont nous sommes heureux, et non pour faire valoir l'éloquence de ces orateurs suprêmes, qui parlent pour notre salut et non pas pourleurgloire,etque nous croyons au-dessus des succès.
Nous sommes allé au Salon ; nous y allions en bourgeois pour y chercher des impressions de peinture, mais bientôt nous nous y sommes vu malgré nous changé en philosophe^ entraîné que nous étions par mille observations de mœurs» Français! ô Parisien! que tu nous es là franchement apparu dans toute la candeur de ta vanité ! Le privilège est pour toi chose si séduisante que, pourvu qu'on te l'accorde, tu en joufs avec orgueil, sans t'apercevoir qu*il • n'existe plus ; ainsi, il y a plus de monde au Salon le samedi.
j<iiir réservé» que le vendredi» par exemple» où l'on y peut marcher à Taise. Cest que dans ce pays où chacun tient tant à ses droits» ce qu'on aime surtout, ce sont les faveurs auxquelles on n'a pas de droits; c*est que là où la vanité est reine» rexception déborde la règle; en un mot» c'est que voilà l'égalité telle qu'bn la rêve en France : le privilège pour tous!
Un autre phénomène nous a frappé. Pour arriver au Louvre» une longue file de voitures; dans la cour» trois» quatre rangées de voitures. Oh! l'assemblée est brillante» dites-vous; les femmes les plus séduisantes» les plus parées» Tont réjouir nos regards» et déjà vous vous repentez de n'avoir pas soigné davantage votre élégance : vos cheveux sont défrisés» vous montez le grand escalier avec moins d'assurance; vous vous préoccupez de vous-même; vous qui veniez pour voir» vous vous inquiétez d'être vu. — Vous entrez; le public le plus vulgaire» les femmes les plus communes» les tournures les plus grotesques» viennent aussitôt TOUS rassurer. Et puis quelle foule! Comme on se pousse! A chaque porte quelle cohue ! Où se réfugier?
Sérieusement» une femme qui n'est pas assez liée avec l'homme qui lui donne le bras pour se cramponner à lui comme une mère s'attache à son fils» une sœur à son frère» une femme à son mari» au milieu d'une émeute» risque de changer deux ou trois fois de compagnon pendant la traversée d'un salon à l'autre. Nous avons vu une jeune fille timide» protégée d'abord par un petit monsieur roux» se trouver tout à coup la compagne involontaire d'un grand jeune homme brun» sans pouvoir comprendre de quelle manière cette métamorphose s'était opérée. On n'est pas en sûreté le samedi au Salon» les jours de faveur il y a trop de monde» et^uand on voit ce monde» on s'explique mal
M3 Lis V1<50«*E DE LAUWàY
OBtte ftivon^. Dans toute cette populiEtion de fkroritiâri oeitèft l'autre Jour il n'y avait pas quatre Jolies* femmes; MmA quelqu^un^ qui' Toulâfit' trouver une raison à l'admisslôii exceptioniielie de toutes ces vilaines figures^ prétendait que le samedi' était: le jour réservé à tons ceux qui avaient<Ieiir portrait au Sadon^ L'épigramme était sanglante (Vieux st)ie)^ mais elle était méritée de part et d'autre.
Toutefois, nous ne sommes^ pas de ceux qui lAStnent^ manie des taèleaux defamille; nous comprenons fort* bven qu'on se plaise à garder un souvenir de ceux qn'on aiiiie, et qu'une image puisse être* precteuse; lors même qu^i^è n'est pas jolie; nous< avons- tous des parents^ fopt- laids qœ noos^ ciiérîssonsy et lé portrait d'ûn^ bienMtdur bo8s«> qui noQS aurait aimé, nous ferait* plus de pMsir à- contempler que celui d'un très-bel oncle égoïste qui^nous aurait désbé** riUi. Le tableau de famllle^ esti dans la natm^e^ peut^^tse n'estai pas' dans: la: peinture; n^imperte, ce n'est qu^tme difHeullé- que le talent peut vaincre; et taait de cbefs^ d'oaùvie nous donnent raison! Ge qu'il tfkut attaquer, ce n'est pas la fureur des portraits, qui< donnedu travaibà? tant d'artistes, c'est. la prétention des gens qui posent; c'est la Ûituité de leurs attitudes, l"impoé»it de leurs costumes; c*esi le ridicule et la niaiserie des accessoires dont il^lem^ plaît de s'entourer. Ce n'est pas le mauvais goût du peintl(« qu'il feut oriUquer; que de fois ii a dû souffrir, le pauvre hommel'o'esfréducationdumodèlequUrfautentreprendte, lui seul fait le comique du tableau; Qu'il se contente de pnâter son image, c'est: déjà bien assez quelquefois^ toBis qu'il laisse àiKartiste le soin de roasaisa^mer, oubien nous seDonSBfioFcé. de luiidire :
n n'est point dé bourgeois, à'épicier odieux,^ Qiii3 pài^l^àrt embelli; n&^ puisse plaire aux yeor.
LSTTKSS PÀRISIENffES 403
Jimi miaff tW HiWH i g tout simple que, lora|a'o& a une jolie Hnme œ jeune homme qui s'appuie sur un. tom- A, on se fasse peindre, et qu'on veuille offiir son portnÉttà une mère ou une amie; maisalors» pourquoi mettre si soigneusement sur œtte'tombe son ohapeau et ses gants jsBBes? Pourquoi des gamts jaunes sur un tombeau? Nous aurions préféré des gants noirs : c'était plus convenable. Nous ^itnidrions aussi un crêpe noir an chapeau, sinon le tonieaa risque tort d'être pris pour un poêle; mais alors que fait un poêle dans un jaidin?
Rous préférons cet autre jeune homme, mieux inspiré, qm pose sun chapeau et ses gants jaunes sur une chaise de Yeloors dUtrecht ¥ert. Il a peut-être Fair un peu trop.fier de cette idée; die est sage, sans doute, mais l'orgueil ^lelle M donne nous semble exagéré.
0n Tint que les* gants jouent un r^ in^ieitant au Saloa; Piîval et Beîvin ont inspiré plus d'un grand maître. Les mdoiis sont ausù fort oommuns. Dans le second salon, nous arona remarqué le* portrait d'un mekm singulièrement piaoé, entre nn'homme triste qui semble dire: Von^savea Uén qoe je n'en mange pas et un moine indigné qui semble fkîravee horreur cette tentation succulente. Cet effet de iBèiDn, dft an Hasard, nous a paru digne d'observafion. Hàs Knn, nous avons contemplé un monsieur respectable avec ses deux enfants: son fils aîné fêt tout le portrait de sur portnnt^ mais nous lui dirons avec peine que son second' iUs ne lui ressemble pas. — Une grosse fbmme s'est Ait peindre dans un tout petit cadre, qu'elle remplit jusqo^aa bord, et pourtant elle s'y est placée de profit, et toute son atKInde semble dire*: le sois bien comme cela; je me ODmiais, de* face je n'y entrerais pa». — On vdt ausà une jeune fiUe cfibuiUantunemarguente. Ce sujet nous a para
bien hardi; car^ pour nous, qui recherchons les idées neuves, nous trouvons qu'il y a plus de courage à faire ce que tout le monde a déjà fait qu'à inventer les choses les plus risquées. L'originalité est devenue la prétention universelle. Qui est-ce qui oserait être simple aujourd'hui?
Après avoir étudié le Salon, nous avons étudié le livret; comme style, nous l'avons trouvé moins ridicule cette année que toutes les autres années : point de pathos, point de grandes phrases, quelquefois même il pousse la niaiserie jusqu'à l'innocence, comme par exemple dans cette explication d'un tableau représentant la mort de Frédégonde : « Frédégonde, en proie à une maladie cruelle, déchirée par les remords de ses crimes, et tourmentée de la crainte de la mort, a mandé Grégoire de'Tours, persuadée que ce ministre des autels pouvait lui rendre la santé, la vie miême, etc., etc. i» Lame même est plein de grâee^car, sans la vie, qu'est-ce que la santé? Que vous soyez gros et gras, qu'importe si vous êtes mort : on ne vous en saura aucun gré. Un auteur vulgaire aurait mis ala vie, et même la santé. » C'était une faute, car il faut toujours renchérir sur l'idée, il faut que le plus suive le moins, et la vie est plus que la santé. 11 ne faut pas imiter cet orateur qui disait : « Cela^Bst indispensable, et même nécessaire. » Vous voyez donc bien que, selon les lois du langage, le livret a raison de dire : la santé et même la vie.
Plusieurs autres explications de tableaux nous ont aussi frappé. Mademoiselle**^ Un Jeune homms, étude. — Madame Lagache Cow : les Mauvaises Pensées. — Une famille occupée à la pêcfie. La domestique s'est laissée ^rprendrepar la marée (c'est la cuisinière sans doute), Wus loin : iMe Famille de lions. Touchante union I Qui ne voudrait pas être introduit dans cette aimable famille?
Enfin : Jeune femme et son enfant effrayée par la renœntre <Vun ours. Ainsi ^ on le voit^ ce style est simple et naïf; tout y est patriarcal^ jusqu'aux animaux féroces/ jusqu'aux lions^ jusqu'aux ours. En parcourant ce livret^ nous avons été étonné de la quantité de noms de femmes que nous y avons trouvés. Il y en a une ou deux presque à chaque page; il y a même une page qui en contient quatre : mademoiselle Herminie Descemet^ mademoiselle Demarcy, mademoiselle Lucie Denois et mademoiselle Fanny Demadières.
Les femmes envahissent le Salon^ en attendant qu'elles envahissent les tribunaux et les préfectures, où tendent maintenant toutes leurs prétentions. Lisez plutôt le Journal des femmes. C'est là que l'on puise de sages enseignements; c'est là que les femmes apprendront le secret infaillible de retrouver la dignité et de reconquéi ir le rang que là tyrannie de l'homme leur ravit depuis tant de siècles. En effet, si les femmes, au lieu de souffrir en silence, se décidaient à suivre les conseils de madame Poutret de Mauchamp; si, au lieu de pleurer quand leurs maris les grondent, elles cassaient une glace ou une pendule dam la maison; si, au lieu d'épier avec inquiétude à leur fenêtre le retour du perfide qui les abandonne, elles s'occupaient à couper, à détruire tout le linge de table, par vengeance, les hommes y regarderaient à dewn fois : ils seraient moines brutaux et moins infidèles. Moins infidèles est ravissant; comme s'il y avait des degrés dans l'infidélité I L'infidélité est comme la mort, eUe n'admet pas de nuances. Excepté cela, tout est parfait dans la morale de madame^ Poutret de Mauchamp.
406 LE VlèOMTE DE LACNAY