‹ Lettres parisiennesChapitre 25 sur 49 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

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Crise ministérielle. — La grippe. — Promenade de M. le duc de Bordeanz. — l&des. — Les visites du. matlfir.

La politique de cette semaine nous appartient V c'est une série de commérages dont les graves colombes d'un joumar n'atnraient pas le droit de s^occupcr. Ce sont' des tracasseries^ des taquineries^ des misères' à Taire' pitié: Ohirintërêft commun n'est jamais pourTien dans ces enfkntemcnts- ministériels; au fond de toute chose vous trouvez toujours une rivalité^ une petite rivalité tdutë-'puissante^ dont dès femnrcs mêmes n'oseraient convenir; un minîslère composé de sept vieilles coquettes (les vieiilfes coquettes sont' encore plus intraitables que les jeunes), un ministère semblable serait moins difficile à harmoniser que les* nôtres. If. un tel ne veut pas rester à cause de M. un teli celui-ci ne veut pas entrer à cause de celui-là; tel autre ne peut accepter que si un tel anhre accepte: c'est un casse- tête chinois dont les pièces sont dépareillées. Il y en a même deux ou trois qui appartiennent à un autre jeu; et; quoi qu'on essaye, quoi qu*on»rêVe; le tableau- ne pourra jamais être refkit: Tout cela est triste; ce«ont'despuérilités, sans doute, mais des puéHlités fatales; ce sont des niaiseries^ sans dtmte, mais ces niaiseries sont mortelles, car chaque secousse dé^ trait nos forces, chaque tremblement' de ministère ébranle tout le pays. Et puis rincerUtude, c'est la mort, cVst l'oisiveté, c est le découragement, c'est la stérilité. Quel projet former lorsqu'on attend toujours? que peut-on entiepreodre

irorsqa'on a tout à craindre? comment marcher^ quand la route n'est pas tracée? comment semer surain terrain mouvant? Que penserait-on d'un laboureur qui passerait toute la saison des travaux à choisir lequel de ses chevaux il doit mettre à la charrue^ et qui^ lorsque la moisson viendrait, ne se serait pas encore décidé? Voilà pouitant où nous en sommes; rien ne.se fait, .parce que nous passons nos jours à choisir ceux qui doivent faire; toute la cara* vane s'arrête pour regarder se battre ceux qui doivent ia conduire; rien ne s'acconiplif^rien ne marche que letempf^ le temps im{dacable« le temps précieux que nous perdons i^ns retour.

La grippe^ la grippe, la grippa, voilà ce dont on parle, ce dont on rit, ce dont on meurt. Sur quatorze. personnes qui habitent une maison, quatorze personnes sont atteinte^; tous sur tous> voilà la.propertion. On raconte ^iie Jia semaine dernière le duc de M..,, a,yant tous ses §80$ malade9> hommes, femmes, portiers, .portières, a été forcé pendant deux heures d'aller lui-même tirer le cardan 4e la porte de son propre hôtel. — M. le duc.de Jtf...estTil.chez Uri? — Il n'y avait pas moyen de dire; Non. ^ Enfin jquelqa'un est venu relever. M. le duc de M— de sa.faction^etil est rentré dans le salon pour donnemine tasse de ti^ane^à madame la duchesse de M...,, qui avait la ;grippe, et dont ies femmes de chambre étaient au Jit Avec la^ippe. Jlt pourtant les bals vont encore,; on dansQ, on essaye iea roJ^ef , on se couronne de fleurs entre deMx quintes. Les femmeç, le matin, sont frileuses, dolentes, tout empaquetées déchoitnets, de voiles, de Gchus; on les plaint, on gémit avec elleç, et.leur tête se pencha, leur corps délicat se courbe,; teur petit ,pie4, grossi par la fourrure, s'entoure encore àHw idiAle x>u se jg;ril]e élevant le feu; on leur conseilte .de te

soigner^ on les quille inquiet... et puis le soir on les retrouve au bal; ëtincelantes^ la tête haute^ empanachée, endiamantée, les épaules nues^ les bras hus^ les pieds nus^ car un bas de toile d'araignée n'est pas une chaussure; et puis les voilà qui tournent^ qui sautent^ qui volent, et qui vous méprisent, vous, leur ami, dont le regard étonné semble dire : Imprudente! est-ce bfen vous? — Qu'est-ce que cela prouve? — Que les femmes aiment mieux mourir que de se refuser un plaisir; qu'elles vivent pour le monde, les bals, les concerts; que leur santé est sacrifiée ^de futiles amusements; que... — Non, cela veut dire que l'intérieur des ménages est si parfaitement ennuyeux, qu'on préfère risquer de gagner une seconde fois la grippe à l'ennui de rester au coin du feu avec des gens' qu'on a pris en grippe: la preuve, c'est que les personnes qui se sont fait une vie intérieure agréable ne sortent point de chez elles. On a dit : « Le monde est fait pour les heureux, pour les riches. » 11 fallait dire : «Les heureux n'ont pas besoin de lui.» Mais ceci demande de longs développements; nous y reviendrons un autre jour.

Les deux bals de la semaine dernière étaient charmants; toutes les femmes étaient jolies. Les robes étaient d'une fraîcheur, d'une élégance incomparables. 11 n'y avait peutêtre pas assez de jeunes hommes, les danseurs étaient rares; cela rentre encore dans notre idée : les hommes, pouvant se réunir sans façon dans les cercles, dans des clubs, n'ont pas besoin, pour se distraire de la grippe, de se parer et d'aller au bal, extrémité à laquelle les pauvres femmes sont réduites.

Les moralistes commencent à crier au scandale en parlant des bals Musard et Jullien; quel crime y a-t-il donc à «'amuser en faisant grand bruit et d'une façon assez vul-

gaire? Si ce plaisir remplaçait les bonnes œuvres et les saintes lectures^ nous dirions comme vous : A bas les plaisirs 1 mais^ quand on songe que toute cette activité que le peuple emploie à danser^ valser^ galoper, il pourrait l'employer d'une manière plus fatale, on devient très<indulgent pour les fêtes qui ne peuvent nuire qu'à ceux qui en jouissent Quand on a vu la démence hostile et cruelle, on pardonne à la folie inofTensive; quand on a vu le carnaval à Tarchevêché, on s'arrange assez bien de le voir à l'Opéra. Eh! dites-nous, messieurs les politiques à petite morale et à fausse vertu, le galop de Musard ne vaut-il pas mieux que l'émeute? N'oubliez donc pas qu'il la remplace, et fermez les yeux. On gouvernait le peuple de Rome avec les fêtes que Ton donnait pour lui; le peuple français gagne lui* même l'argent de ses plaisirs; c'est lui-même qui en fait les frais, et nos petits Nérons n'ont pas droit de se plaindre, ni de lui ravir une joie qui ne leur coûte rien. Pauvre peuple! sans tes amis, il y a longtemps que tu serais heureux.

Les pauvres peuples nous font penser aux pauvres rois. ' Un voyageur, revenant de Goritz, raconte un trait de M. le duc d& Bordeaux, qui n'est pas sans intérêt. Le prince avait engagé plusieurs jeunes gens à faire avec iîd une grande promenade à cheval, et chacun admirait sou audace, son agilité; les haies, les fossés, rien ne l'arrêtait; enfin, il rencontre un ravin, une sorte de torrent, de rivière assez large pour lui faire faue des réflexions; il hésite un moment; puis, se tournant vers ses compagnons, il leur crie en riant : « Allons, messieurs, ceci est le Rbin, passons en France! p Et il lance son cheval dans le torrent, et gagne, non sans peine, l'autre rive. Parvenu là, il s'aperçoit de son imprudence, car tous les cavaliers n'étaient pas aussi

ardents que lui; alorv, tvec une bontë charmanlp^ «fftnt jeté le» yeux autour de lui : « Que je suis fou, sVcrla-l-0^ il y avait là un pont! » Et, se dirigeant vers le pont, il fait signe aux autres jt^uiies gens que c'est par là qu'il (krâ le rejoindre. Tous sont revenus, admirant la haidîesse du jeune prince, peut-être plus encore sa pr'ésence d\'sprit. H est glorieux pour sol-roéme de franchir les tomnts à etae» va]> mais il est plus beau de trouvor un pont pour len autre».

On lit dflns un petit jmnmal de modes, ou plutôt dans «n journal de petites modea : « La comtesse de C..., aeeompagnée d'un grand d'Espi^ne, avait un turban de saHn brocart, sablé d'or, mêlé de gaze bleu de ciel. Son mogniâque manteau couleur groseille, doublé d^ermino, et la noldessè de sa tournure, ta rendirent Tobjet de tous les re* gardSy au moment où, attendant son somptueux équipage, elle stationnait sur les degrés du péristyle de TOp^. On la voit d'ici, cette comtesse avec son grand d'Espagne, son turban de satin brocart, son magnifique manteau groseffle, et la noblesse de sa tournure^ stationnant sur les degrâi^du péristyle. Cette expression stationner, con?;acrée j^qu'à ce jour aux fiacres et aux cabriolets de louage, tout à coup api^iquëe à une comtesse, acquiert bien de l'ék^inee. La police devrait ajouter ceci à ses règlements : « D«>rénavaiit^ les comtesses et les grands d'Espagne stationneront sonfrlfr péristyle gancbe de l'Opéra. »

Les femmes portent cette année beaucoup de turban» de toute espèce^ turban lourd en étofTe d'or, turban léger en dentelle, en gaae^ en tnlle; Ctmon est renonniié pour les premiers. Cùman possède le turban clas>(ique, le turbûn maternH. MademolseUe de Beaudrant ^eule a comj^is le turban jeune> le turban do fantaisie. Mai» €• qui nou» se-

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doit dans eette parure^ c'est l'inévitable niaiserie où elle entraîne les admirateurs de la beauté; il n'est pas un homme un peu en proie à l'élégance qui ne dise une fois au moins dans sa soii^ cette phrase aimable*: « Ah! madame f que ce tuii>an vous sied bien ! vous avez l'air d'une belle oda- , lisque.» erreur! jamais les odalisques ne portent de turban ! — 11 y en a de plus familiers qui disent : Bonsoir, belle odalisque f Même erreur. Nous conseillons è ces galants ignorants^ d'abord de Toyager en Turquie; puis nous leor proposons la phrase suivante : Oh! madame^ que ce tuiiMttt vous sied bien ! vous avez l'air d'un beau cadi. CTesl moins flatteur, mais plus exact.

Les boucles d'oreilles se portent maintenant sur le front, à la place de petits peignes, ou plutôt au-dessus des petits peignes qu'elles servent à cacher : on les attache avec un 6à de fer très-léger, un cheveu de fer, si fon ose s'exprimer ainsi. Do reste, toujours beaucoup de diamants, d'émerasdes^ de rubis : on se rapproche des Mille et tme Nuits le plus possible. Il n'y a que l'esprit de la princesse Sebeherazade qme personne ne songe à imiter. Nous avons admiré ces jeurs-ci une superbe agrafe, une royale fleur, une reine Marguerite en diamant, dont le cœur était formé d'une énorme perle fine; la tige, les feuilles, tout était d'un tra^l merveilleux et d*un prix si raisonnable, que noDS nooriona d'envie de nous en passer la fantaisie; mais à qui l'offrir? CSeUe qui l'aurait reçue ne la méritait pas ; iMe pour qui nous l'aurions voulu choisir ne l'aurait pas acceptée; il a fidlu nous résigner à être sage; ainsi de l'ambition^ ainsi de faraour : ce qui nous est facile est indigne de nous; ce qui nous attire est impofsibte.

Les iodiffércnts sont devenus quelque chose de si important daas la vie^ qu'on est bien forcé de l'arranger pomr

eux. Autrefois, on avait deux ou trois amis intimes, amis de cœur, de bourse et d'esprit, avec qui on osait penser, devant qui l'on osait souffrir, craindre, espérer, rougir même; des confidents, des complices, auxquels on savait consacrer la plus grande partie de sa journée; et puis on avait une vingtaine d'indifférents que l'on voyait tous les jours, avec qui Ton était très-lié, mais que l'on ne désignait que de cette manière : « Un homme de ma connaissance, une femme de ma connaissance. » Se voir tous les jours, souper ensemble toutes les nuits, ce n'était que se con^ naître, ce n'était pas de l'intimité, c'était une relation ^ et non pas une liaison : puis enfin les jours de grandes fêtes, c'est-à-dire une fois par an, on recevait deux cents personnes, trois cents au plus, dont on n'entendait jamais parler pendant le reste de l'année. Maintenant le cœur a grandi, ou plutôt il s'est créé une monnaie banale qui lui permet de faire vivre une vingtaine d'amis intimes, une centaine de relations affectueuses, et six cents indifférents qui ont droit de visites et de causeries en votre demeure, et qui peuvent tomber chez vous les jours de tristesse, de fièvre, de mauvaise humeur, de paresse, de travail, d'inspiration... ou de bonheur, ce qui est beaucoup plus grave, selon nous.

Or, comme cet accroissement de visites devenait une sorte de fléau, comme il n'a jamais été dans l'intention des gens du monde de se faire un martyre de la politesse, et que nous savons beaucoup trop bien vivre pour rien sacrifier au savoir-vivre, nous avons imaginé de consacrer un jour de la semaine à la plèbe de nos amis, c'est-à-dire à ceux que nous n'aimons pas assez pour leur donner la liberté de venir quand ils le veulent, mais qu'il nous semble assez flatteur de connaître pour que nous désirions nous

parer de leur présence de temps en temps. L'usage de recevoir les visites du matin à jour fixe^ usage déjà très à la mode depuis plusieurs années dans ce qu'on nomme le grand monde^ se généralise chaque jour davantage; il en résulte ceci : les personnes.qui se voyaient souvent ne se voient plus du tout^ parce que rien n'est plus difficile que de saisir ce malheureux jour. Si vous le manquez une fois^ il vous faut attendi'e la semaine suivante^ et puis une migraine, une afTaire, vous retiennent chez vous, et voilà quinze jours de passés. Le lendemain vous seriez libre, TOUS pourriez aller voir votre amie, mais le lendemain elle ne veut pas de vous; son cœur vous est ouvert le samedi, ou le jeudi, ou le dimanche; les autres jours il vous reste fermé comme sa porte; car ne croyez pas que Ton ait voulu dire : Je suis toujours chez moi le samedi, pour vous donner un moyen certain de venir sans perdre vos pas, non : Je suis chez moi le samedi, signifle : Je ne veux pas de TOUS les autres jours. Ce n'est pas tout encore : cette amie TOUS offense, vous et les personnes qui ont de Taflection pour elle, en ne vous recevant qu'avec vingt autres indifférents, car ces jours-là elle n'est jamais seule; et puis enGn elle mécontente les gens qui ne l'aiment point, qui se font une corvée de lui foire une visite, et à qui elle ôte la ressource d'envoyer une carte chez elle, ou l'heureuse chance de la trouver sortie. Cet usage nous semble donc contraire... Mais voici un de nos amis qui se moque de nous^ tandis que nous écrivons ces lignes; il nous interrompt en nous disant sans respect : Tu es un grand niais, cet usage est fort commode, et je te plains si tu ne l'as pas compris. — Nous persistons dans notre niaiserie, la niaiserie ayant droit de vertu dans un temps de corruption comme le nôtre.

m LE VICOMTE DE LAONAY

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