LETTRE XII
SOnaitS^T.
JPxomenades. — Tulipes de M. Tripet. — La foubooig Saint-Germain Un étrange pari.
Les boulevards sont en fleurs; c'est la saison des jolies femmes, des joKes robes; chaque parure est un bouquet; les mousselines roses, les jaconas blancs, les foulards bleus, les taffetas lilas, réjouissent les yeux; ce ne sont pas seule-
méat des symptômes, aujourd'hui ce sont des preuves de printemps. Les gros souliers noirs sont remplacés par de petits souliers de peau anglaise y par de petits souliers en maroquin de couleur vernis ; on peut être élégante et aller à pied; les piétons se croient riches; on ne marche plus pour aflaires, on se promène, on s'arrête devant les boutiques, devant les marchands d'estampes; on regarde le portrait de la princesse Hélène, et on lui trouve une ressenablance quelconque : la véritable, on n'en peut encore juger, mais on a toujours dans ses parentes, dans ses amies, une femme toute prête pour une ressemblance; l'un dit : Ah! comme elle rappelle ma cousine Zcnobie ; ne trouvez-vous pas? — Non, cela ne me frappe pas, je trouverais plutôt qu'elle ressemble à mademoiselle Duballoir. — Oh! pas du tout, mademoiselle Duballoir a un grand nez , et elle est brune. — Or, pour nous, qui écoutons, il est certain que le portrait de la princesse ne ressemble ni à la cousine Zéno-* bie, ni à mademoiselle Duballoir; pourquoi donc s'obstiner à lui trouver une ressemblance? Mais le Parisien, qui n'éprouve jamais le besoin de réfléchir, éprouve toujours celui de parler; il faut bien dire quelque chose, est un des préceptes de l'esprit parisien, que npus nous promettons de qualifier et de définir un jour si bien... que nous serons forcé de nous réfugier en province.
En attendant, nous félicitons le Parisien de ses promenades^ et nous lui enseignerons de jolies courses dont il n'a pas ridée et qui le charmeraient; nous l'enverrons sur la route d'Asnières étudier les progrès du chemiu de fer; il verra des chariots marcher d'eux-mêmes; il verra un seul cheval conduire à lui seul huit voitures. Nous l'accompagnerons, avenue de Breteuil, n* 30, derrière les Invalides, chez M. Tripet; là, il admirera une collection de tulipes di-
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gnes de la Flandre. Le Figaro a raison, il compare ces quatorze belles planches de tulipes, toutes en fleurs, se balançant gracieusement sur leur tige, ce parterre brillant des plus riches couleurs, à un immense cfa&le de cachemire YWant. Hàtez-Tous d*aller visiter ce jardin, les tulipes seront jeunes encore quinze jours; hâtez-vous, c'est un plaisir que cette promenade; regarder à la fois plus de six mille fleurs, il y a là de quoi donner de la gaieté aux yeux pour toute l'année.
Les amateurs d'horticulturç se sont donné rendez -tous à deux ventes qui ont eu lieu ces jours -ci; mais cette réunion était triste : des fleurs vendues à la criée, des roses à l'encan, c'est pitié 1 Errer dans un bosquet, bercé par l'harmonie de l'af^udication, avoir pour rossignol le chant de l'huissier priseur ; cela est désenchantant. Cependant , comme il y avait beaucoup d'amateurs, l'admiration a été productive; un seul bananier nain a été vendu mille francs; lUie autre petite plante a été payée quatre cents francs. Cette merveille était un cactus senilemis ; la beauté de cette plante consiste à être terminée par une petite perruque de cheveux blancs. Cela ne nous parait pas très-rare, il y a beaucoup de CdCtuB senUensis dans la société.
Le soir, les amateurs de chevaux et de jolies femmes vont au Cirque des Champs-Elysées, car maintenant, nous le disons, tous les plaisirs commencent et finissent par une promenade. A dix heures, on rentre, et les conversations commencent. Si le piano est ouveri, on chante, on essaye avec tristesse une des nouvelles romances de madame Malibran ; chant gracieux qui smvit, hélas ! à la belle voix qui, seule, était digne de le faire comprendre; et puis l'on s'inter- *fetept pour parler d'elle et du sublime talent qui n*eslplu8. Puis, l'on raconte les lettres de Fontainebleau, puis oii se
demande : ÂTez-yous lu le M-vre de M. de Vieîl-Castei, lé Faubourg Saint- Germain? Oui, nous l'avons hi et nous en disons cela:
L'empressement que met le faubourg Saint-Germaine lire un roman fait contre lui^ peint mieux sa faiblesse et sa puérilité que ne le fait tout le livre lui-même. Vous ckerobériez en vain le faubourg Saint-^liermain dans Gérard de Siolberg; vous y trouverez le monde, le monde tel qtfîl est partout^ mais rien de caractéristique^ rien d'exccptloaft- Bel. Ce sont des lemmes médisantes et des jeunes ^ns moqueurs ; il n'est pis besoin de traverser la rivière pour voir celte sociélé^à. Quand on donne un titre absolu à un livre ^ on se crée des lecteurs exigeants. En ouvrant ud roman qui se nomme le Faubourg Saint'GermainyVoasss&m étions attendu à une peinture exclusive de ce mcmde d'élite; nous pensons que le sujet du roman serait fuisé «n eœur même de ce monde ; que le héros serait un ée ms enl&nts^ une victime de ses préjugés^ de ses scrupules^ éc ses colères ; nous nous figurions un jeune homme ptem d'eqtrit^ d'imagination^ amintieux, passiamté, «I eondamné à la nullité la plus oisive par les exrgenoes et son nom, par lesr répugnances de son parti; là, nous aurions TU une singularité de notre époque, une particularité de la caste qu'on voulait peindre, jadis, on ne pouvait faire son chemin quand on n^étaU rien; aujourd'hui, onxie parvient à rien parce qu'on eA trop; un jeune homme qui par sa naissance pourrait pnélendre à tout, par le bouleversenwK^ de notre politique, est réduit à ne rien iaàre; il se verra dépassé chaque jour, et dans tous les états, par ses^htftérieurs; ses inférieurs en nai9san»ce, cela peut encore scsspp(»1er ; mais par ses inférieurs en capacité , cela est plus cruel. Le fils de son intendant Tiendra le yok avec des
é|»aikleltes de colonel^ et^ malgré lui, ces épai^âeites lui fe- ]!«Bi envie; son aneien professeur, robligé de sa famille, ne wndra pas le voir du tout, parce qu'il est pair de France et fu'il tient san rang... et hii songera avec tristesse que sa j^ce était à la chambre des paivs, mais que le devoir l'a forcé à donner sa démissitm. Voilai dohcun homme intdligest, courageux, instruifr, actif, déshérité de toute occupation» Que ferart-ii? Il \Qoyagera pendant ^ois ans, quatoè ans, six. ans, puis afirès il reviendra dans sa patrie, eBDii7ë9.dë€0uragé. Phis il aura d'esprit, efc plus son inutilité hii pèsera. S'il était libre et maîlre de sa fortune, il pourrai fonder «n grand établissement daos ses terres, se faire le roiy c'est-à-(fire le bienfaiteur de la commune , par les sages améliorations qu'il apporterait dans l'agriculture, dans l'industrie du pays ; mais sa fortune ne lui appaiiient pas, ses parents en disposent, et ses parents ne le eompren*neiit point ; ils «■! de petites idées iinconifiatibles avec les siennes, ils ont cette dignité ta^ne et mesquine dont on u^ohtient aucune ccmcessio», bon^dfôrie stérile et paresseuse qui n^a rien de commun avec la irritable fierté; qui, d'un nttble ressentiment, fait une susceptibilité misérable, et qui donne au regret du bon droit méconnu toutes les allures de l'envie. Que fera-t-il? Il usera, M perdra tontes les puissaaees de sa pensée, toutes les volontés de son caractère dans une grande et orageuse passion; il fkut bien qu'il aime, cet komme-là» il n'a rien à faire; il ne peut être un héros de bataille, il se fera héros de roman. Mais, comme l'amour ne sera pour lui qu'un désespoir, son amour sera tarrible ; plein de caprices, d'inconséquences, il aimera une femme avec déKre, de toute son âme et de toute son imagination inoccupée... et puis son âme orgueilleuse se révol- Icft^ il an voudra à cette faible créature d'absorber ainsi
tous ses jours ; alors il lui sera inûdole pour se prouver à lui-même son indépendance; et ses inôdëliiés le jetteront dans une complication d'intrigues épouvantables, dont il résultera toutes sortes de malheurs,— et le lecteur sera sa* tisfait. Quelqu'un disait, avec raison, que le Lovelace de cette époque serait un légitimiste désœuvré. Ce qu'il y a de certain, c*est que, pour qu'un héros de roman paraisse intéressant, il faut qu'il soit autre chose qu'un gcand fainéant qui ne songe qu'à plaire aux femmes; or, comme il est indispensable, pour qu'il y ail un roman, que le héros aime une femme, c'est un grand bonheur que de tomber sur un malheureux qui n'a pas autre chose à faire que d'aimer, et dont le premier chagrin est de n'avoir eu à choisir que cet état-là dans le monde. Voilà, ce nous semble, un malheur qui peignait bien le faubourg Saint-Germain; un fils de pair, descendant d'une illustre famille, réduit, par les idées qui régissent son parti, à la triste condition d'homme à bonnes fortunes! — C'était là un malheur pris à même le faubourg Saint-Germain, — - un malheur que la Chausséed'Ântin ignora, — un malheur que le faubourg Saint- Jacques ne connaîtra jamais , — un malheur que le faubourg Saint-Denis ne saurait imaginer, — un malheur que le faubourg Saint-Marceau et le faubourg Saint-Antoine peuvent seuls comprendre, car les bons ouvriers savent que, dans tous les rangs, il est triste de manquer d'ouvrage ; et puis le peuple, à qui l'on fait faire les révolutions, est le seul qui puisse plaindre ceux qui en souffrent, parce qu'il est le seul qui n'en proHte pas.
Au lieu de cela, M. de VieiUCastel a pris pour héros un Allemand^ un Westphalien; nous ne voyons pas ce que cet homme a de commun avec le faubourg Saint-Germain, U arrive à Paris et va au bal chez madame de BlacourU
une des notabilités du faubourg Saint-Germain. lÀ on pouvait faire une satire bien amère, une bien charmante épigramme : il fallait faire apparaître tout le faubourg Saint-Germain, non pas à Thôlel de Blacourt, non pas chez la comtesse de Blacov^^ mais chez un monsieur Fluch^ ou Black^ ou Blick, chez un inhus, un inconnu adopte, cajolé, prôné par le faubourg Saint- Germain , pour les quelques bals qu'il lui donne, pour les quelques bougies que ses fètcs nous offrent de plus que les nôtres; le faubourg Saint* Germain méritait celte injure. Au reste, M. de Vieil- Gastel ne la lui épargne pas; plus loin nous la retrouvons dans toute sa cruauté. La duchesse de Chalux demande au jeune Allemand s'il ira au bal chez M. Stilher. M. Slilher est un de ces étrangers qui, n'osant dépenser dans leur pays l'argent qu'ils y ont volé, viennent se faire adopter par, l'aristocratie parisienne.— Non, madame la duchesse^ répond Gérard^ je ne vais pas chez lui, moi... je le connais; en Prusse, tout le monde le connaît et personne ne le reçoit. — La leçon est sévère, mais elle est bonne; elle nous rappelle ces vers d'une satire dont nous ne voulons point nommer l'auteur : Chanterai-je, dit-il.
Ces femmes^ autrefois modèles de fierté.
Que Ton vCiit tout à coup manquer de dignité. Dont le blason superbe au déluge remonte , Qu'un saion d'or séduit, et qui s'en vont sans honte Flatter, pour un plaisir, quelque Anglais parvenu. Mal vu dans son pays^ dans le nôtre inconnu.
Et qu'on entend diez lui dire tout à son aise Qu*on gagne avec un bal la noblesse française ?
Quand on frappe juste, nous applaudissons; mais nous ne saurions adopter des reproches qui nous paraissent sans couleur. L'auteur reproche à la haute société d'être médi-
sante^ dfinventer cent histoires sur les gens qui se passent d'elle, sur les absents; âe forger toutes sortes de calomnies snr ceux qu'elle rëe1ame> et qui semblent la fuir. Eh bien^ n'est-ce pas ainsi dans tous les mondes? Est-on plus indulgent dans les autres quartiers? N'invente -t-on rien en province? Si un jeune homme vit tout seul dans son château, respectera-t-on sa solitude? ne sera-t-elle pas interprétée de mille façons, les plus étranges, les pins odieuses? Le faubourg Saint- Germain ressemble à tous les mondes; il faut seulement s'étonner qu'il leur^ressembîe; il aurait Je droit de ^^aloir mieux. Des gens qui n'ont rien à faire du matin au soir qu'à se perfectionner devraient être plus aimables; des esprits qui ont depuis des siècles la tradition de l'élégance et du bon goût devraient être plus distingués sans doute; mais aussi n'est-ce que la partie mondaine que vous peignez , c'est le monde extérieur que vous ©bsertez, c'est la société évenHe, frelatée, que vous connaissez, et ce m'est pas d'après cette coterie d'exception, toute d'cxcoplîon, que vous pourrez jnger et dépeindre \efaubourjt^giBf' ■ Germain. D'abord le point de départ dtt4tTrff°ësrr3ux, puisque c'est une généralité que Ton veut démontrer: l'hérome est une victime des manies paternelles; on la fait sortir du couvent pour la jeter au bras dun mûri qui serait son . père. Les habitants de la province vont s'imaginer que cela est toujours ainsi, que nous avons toujours ces mêmes pères tyrans d*avant la révolution; toujours des jeunes filles sacrifiées à de vieux barbons. Rien n'est moins exact pourtant : aujourd'hui, si les maris ont un défaut, c'est peutêtre celui d'être trop jeunes ; il n'y a pas dix vieux maris dans tout le fai^bourg Saint- Germain, et encore ceux-là ont-ils été choisis avec arhour, et séduits à force de coquetteries. Nous pourrions citer vingt ménages où les deux
éfoax sont du mêfne âge. Les époux cmortis se frouyent eu foa!e dans ce rooade-là. Le fanèom^ Saint - Germam est un immense colombier^ c*est toute une population db toarterelU s. M. de Vieil-Castel aecuse enfin les femmes d^ ce quartier d'être d'impitoyables coquettes^ de cruelles beautés 5 n'accordant que des espérances^ ne rêvant qu'un deitti-bonheurj ne donnant qu'un demi-amour. Un jeone imprudent s*est éctié hier que c'était une calomnie ; et nous l'avons arrêté au moment où il allait justiGer pliïsieurs femmes. »
Les amours de ce quartier-là Valent bien, dit-on, ceux du nôtre!
Le caractère de madame de L&chêux n'est pas une création nouvelle, c'est la êuchesse dé Longeais^ fille de M. de Balzac; c'est rhcrolrie de cette belle histoire qui a pour titre : iVe tauchsi pas à la hache.
A propos , M. de Bakac nous donnera le 2$ <te ce mois kt Femme supérieure. On dit ^tte fettme-là {deme d'es»prit
L'auteur responsable de la préface de BarnmB, M. Ja»* nin^ est du vojage de Fontaiaebèeau. Encore waeamaistie!