LETTRE XIII
T jura «83».
Arrivée do la priacesse Hélène à Paris.
Le jardin des Tuileries était splendidement bean dimanche dernier : il était beau de par le cie1| de par le roi> de
par le peuple et de par le printemps. Quel admirable spectacle à la fois riaut et majestueux! Pendez-vous, gens de la province^ qui n'avez pu voir ce tableau magnifique, la toile est efTacée^ vous ne le retrouverez plus. Figurez-vous ce qu'on n'avait jamais vu à Paris le même jour! un ciel... bleu ! des arbres... verts! un peuple... propre!... ime foule... joyeuse et part!e> s'enivrant de parfums sous les lilas en fleurs. N'esl-ce pas que vous n'avez jamais vu cela? A Paris, quand le ciel est bleu, les arbres sont gris, la poussière les dévore ; à Paris, quand les arbres sont verts, c'est qu'il a plu , le peuple est sale et couvert de boue ; il fallait un hasard, un malheur même, pour amener une si heureuse combinaison ; il fallait qu'une saison rebelle nous fit gcmir pendant un mois, pour que nous eussions en un seul jour tant de feuilles et tant de fleurs; pour que nous eussions à la même heure Tété et le printemps. Oh ! que la nature était brillante ce jour-là, à la fois gracieuse et puissante, jeune et forte! fraîche et mûre, naissante et parfaite! elle ressemblait à la passion d'une honnête fille qui aurait attendu l'âge de vingt-cinq ans pour aimer ; c'était toute la pureté d'un premier amour, mais uo premier amour éprouvé dans toute la force, dans toute la perfection du cœur.
Que ces hauts marronniers sont superbes! que leurs fleurs royales se détachent mei'veilleusemcnt sur ce feuillage sombre!
Voyez d'ici ; que le spectacle est beaul La grande allée du jardin est devant nous. A droite, trois rangs de gardes nationaux; à gauche, trois rangs de troupe de ligne. Derrîère eux, la foule, la foule élégante et brillant de mille couleurs; devant nous, un bassin et sa gerbe d'eau qui s'élance dans un rayon de soleil; derrière le jet d'eav, voyez-vous l'obé-
LETTRES PARISIENNES 44f
lisqaCj et, derrière FoLélisque, l'arc de triomphe? Puis^ pour encadrer le tableau, les deux terrasses couvertes de monde, et puis des grands arbres partout; baissez les yeux et admûrez ces parterres, ces innombrables touffes delilas; tous ont fleuri le même jour. Quel parfum I quel beau temps 1 Chut! Voici un courrier, le cortège s'avance. — Passe un postillon couvert de poussière; peu de temps après passe un chien caniche au grand galop, rires, hiluité prolongée. Peu de temps après passe un carlin dans un trouble extrême, chien éperdu, sinon perdu; l'hilarité redouble. Ce premier cortège inattendu fait prendre patience à la foule. Une femme du peuple, une ouvrière en bonnet rond, pousse brusquement une vieiUe élégante : « Laissez-moi voir la princesse, dit- elle, vous la verrez à la cour^ vous^ mesdames. » La vieille élégante la regarde dédaigneusement, puis elle dit à sa fille : «La brave femme ne sait pas qu'elle a plus de chance d'aUer à cette cour-là que nous. — Sans doute, reprend la jeune héritière en souriant: qu'elle épouse un épicier, elle sera grande dame.» Ce dialogue nous apprend que les légitimistes sont venus aussi pour voir passer le coHége. Mais enfin le voilà. Les cuirassiers s'a- Tancent, ils se séparent; regardez, ils tournent le bassin^ leurs cuirasses se réfléchissent dans l'eau. C'est charmant. — Ceci est la garde nationale à cheval. Ahl M. L... a un cheval superbe ! Elle est très-belle, la garde nationale i cheval... Le roi!... M. de Montalivet, les ministres! Ils vont trop vite, je n'ai rien vu. — Voici la reine ; — quel air noble ! ccmime elle est bien mise î cette capote bleue est ravissante! — La princesse Hélène regarde de ce côté; oomme elle a l'air jeune ! — Ah t je ne vois plus que son chapeau, il est très-joli; il est en paille de riz blanche avec un grand saule de marabout. Sa robe est très-élégante; cVst
U2 L£ ?icomte:j»e lavray
une redingote de moasseline doublée de rose. If. le àae d'Orléans est à cheval auprès de la f oiture de la reine. — » Quelles sont toutes ces femmes dans les voHures de snite?* Quels vieux chapeanx I quelles robes fanées r Pour une entrée triomphale à Paris, ne pourraient-elles pas foire un peu de toilette? Quoi de plus conmiiin qu'une robe grise avec un chapeau rose! Le curlége a Tair très-pauvre, les voitures sont fort laides et trop chargées; on dirait ces commence' ments de calèches que les carrossiers essayent, et dans lesquelles ils entassent tous leurs ouvriers et tous leurs amis pour savoir si les ressorts sont bien solides. Vrai, le o^t^ était plus beau à attendre qu'à voir passer.
Enfin elle est parmi nous, cette princesse dont on nous parle tant depuis deux mois! Son apparition jest une surprise agréable; jamais souveraine ne fût moins flattée; jamais portrait moqueur n'a produit un meiMeur effet. Gela prouve que la malveillance sert mieux que la flatterie, et qa*eii générai les ennemis sont encore plus maladroits que les amis.
L'arrivée de la princesse Hélène en France a été pour nous le contraire d'une ilhisîon. De loin, une erreur semble belle; mais à mesure qu'on s'approche, le charme s'évanouit; celte fuis, tout s'est passé différemment. Quand la jeune étrangère était encore en Allemagne, on nous disait: La princesse Hélène! elle est affreuse, elle est maigre, sans grâce; elle a de vilains cheveux roux, un grand pied allemand, une main décharnée; ses yeux sont petits» sa bouche est grande; elle est laide comme madame une telle, comme mademoiselle une telle; et l'on nommait les femmes les plus désagréables de Paris. La princesse s'est mise en route... et déjà, après quelques jours de voyage, on com- "^ait à parler d'elle plus favorablement. Ses cheveui
nMtaîent plus roux^ ils étaiont d'un blond fade; elle était laide, mars d^ane laideur qui ne manquait pas de distinction. — La princesse arrive à la frontière... Ses cheveux ne sont plus d'un blond £ade^ ils sont d'un châtain clair; son pied es( assez petit, pour un pied allemand ; -elle n'est pas laide. — £Ue arrive à ftSeftz... Sa physionomie est déjà plus gracieuse, sa tournure est très-noble... — A Melun... elle esl faite à peindre, elle a im ;pied cfeaiwairt, une main ravissante. — À F<Mmind>leau. .. ma foi, c'est une personne très-agréable. — A Paris... c'«st une jolie femme!... Deux lâeues de plus, €t cMtait la ^plus paifdite beauté du monde. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on nous avait trompé, et qu'il est impossible de revenir d'une erreur avec plus de plaisir. Voici la ^ériiLé : la piinccsse n'est pas une belle femme dans toute la sévérité de ce mot, mais c'est une jolie Parisiemie daus toute la rigueur de celte expression. C'est une beauté gentille comme nous les aimons, jolie Ogure de capote, jolie taille de mani^et, joli pied de brodequins, joue main pour \m gant bien fait. £lie est trop maigre, (iites-v^us; eh! messieurs, r^ardez donc chacun les femmes que vous aimez ; elles ne sont pas si frakhes qu'elle, et elles sont maigres à faii'e peur; prenez gaade, ne blâmea pas ce qui vous plaît. La réalité parisienne est toute dans r«ispeei. Nous avons des ^eux de diorama, de panorama^ ée fiéorama; les effets d'optique suffisent à la légèreté de nos regards ; nos fommes ne sont pas jolies; qu'in>^rte? si ^es le puaiascftt, cela sufiit. Être n'est rien, paraître est tout lladuoie ila duchesse d'Orléans est donc une jolie Parisienne, une lemme eomme nous les aimons, nous qui iaisans conaisiiT la beauté du visage dans la grâce de la physionomie, la beauté de la taille dans l'élégance de la lourxiure. Certes, ^^ ia voyant, vous ne regretteriez pas
Ui LE VICOMTE DE LAUNAT
une grosse belle Allemande, aux traits réguliers, sans expression, à la démarche lourde sans noblesse ; madame la duchesse d'Orléans a même ce grand avantage sur nos merveilleuses de Paris, qu'elle a l'air princesse et qu'elles ont toutes l'air poup^f^s, ce qui pour nous a peu de charme; le pédantisme des chifTons ne nous séduit pas plus que les autres.
Enfin, nous l'avouons, peut-^tre sommes-nous suspect dans notre jugement, maïs nous qui pourtant ne sommes pas de la cour moderne, qui n'allons aux Tuileries que dans le jardin, nous nous sentons une véritable sympathie pour cette jeune femme qui vient se faire ûile de France avec tant de courage et si peu d'illusion. Soyez la bienvenue, madame, dans notre beau pays, dans notre hospitalière patrie! Ehl ne trouvez-vous pas que nous sommes de bien courtois chevaliers? Pendant deux mois nous avons parcouru le monde en proclamant à haute voix que vous étiez la femme la plus laide de toute l'Allemagne; — c'était un mensonge, pardonnez-nous. Nos galants députés vous ont DMirchandé, pendant trois séances, un nûllion pour votre ménage ; ils vous ont traitée comme leur cuisinière, dont ils rognent le budget et les gages avec tant de plaisir; — ce sont les idées libérales, pardonnez- leur! Nos piquants journalistes vous accablent chaque matin des injures les plus grossières, d'épigrammes sans sel, de calembours épais; — c'est de l'esprit de parti, c'est de l'esprit français, pardonnez-leur 1 Vous avez vu l'autre soir votre nouvelle famille rayonnante de joie; ce n'était pas sans cause vraiment : le roi, votre beau-père, pour la première fois depuis deux ans, avait traversé tout son peuple sans un seul coup de fusil. C'était merveille; lui-môme il en était confondu. Pas un nuage dans le ciel, pas un assassin sur la terre; ce
sont vos beaux jours que ceux-là! Mais, hélas! c'est une triste Tie que celle dont les beaux jours sont ceux-là! Ouij madame, vous êtes une femme courageuse^ car vous venes chercher en France le désenchantement de toutes vos idées, le démenti de votre éducation; vous, fille d'un prince d'AK *lem3gne, vous croyez encore à la royauté, et chez nous % n'y a plus de royauté ; vous, jeune fille romanesque, vous crovez encore à la dignité de la femme, et chez nous la femme n'a plus de prestige, sa faiblesse même n'est plus une religion; on l'insulte bravement, on Toutrage sans honte comme si elle pouvait se venger. Vous, enfin, élève de Gœthe, vous que le Rrand poêle a bénie, vous à qui l'Homère germain a prédit une si brillante destinée, vous qu'il a nourrie de fictions et d'harmonie, vous croyez encore^ à la poésie, et nous n'avons plus de poésie! Interrogez les échos de votre palais, ils vous diront que les mots français ne riment plus : demandez à vos augustes parents ce que sont devenus tous nos grands poètes ; parlez-leur de Chateaubriand, du sublime auteur des Martyrs, ils vous diront ^e c'est un légitimiste, leur plus redoutable ennemi: parlez-leur de Lamartine, ils vous répondront que c'est un député qui vote quel|uefois pour eux; parlez-leur de Victor Hugo, ils vous diront qu'ils ne le connaissent pas; car il faut rendre justice à notre royauté moderne, elle est en tout bien digne de la poésie du pays; c'est la prose couronnée; le règne des trois couleurs n'admet comme art que la peinture; et Racine, de nos jours, serait obligé de barbouiller quelque emblème dont ses vers seraient la devise, pour faire arriver son nom et sa pensée jusqu'au pied du trône de Juillet. Ainsi donc, pauvre jeune femme ! dites adieu à vos rêves de grandeur et de poésie; en France, il n'est pl«s de princesses; en France, il n'est plus de poêles; chez nous,
VOUS ne serez ni flatiée, ni chantée; à notre cour )irou0 n'êtes pas plus grande dame que la plus humble femise du pays; mais aussi, comme elle^ vous eomiaisses un bontiaor ^ue les princesses sacrifiées ^^Mu-ent : vous ùmex^, vouséles iumée; consoles-vims, m^c rarnour vous Fetoouferae la ^Qtim et k royau^. *
LETTRE XIY
Dédain de conrention. — Fêtes populaires. ~ Définition du bonheur. La pxéaqesM Bâkène. -> Victor Hugo.
Jl f a des gens fui ne savent Caire de TéUganee ^'aisec i/^Mààïn, qui t'imagioent que (dédaigner4:'eât cégoer, et ^ «croient se mo»Uer bommes comme il fimt iao «ffectant de s'^amujer des plains Aa pi^iple. A toutes choses ils YOU$ rc^Hwdent ; Comment! no&s ailes là? QiêoïI toqs vou» amusez de cela? A ks entendre, on dirait que la vie a pour eux des plaisirs à pat t^ des joies d'élite, éez p^ums de fa^£ui^ des déliées» asœptioiMellesj on se ^sent humilié entes écoutant , <m se surprend à enner kurs ^aifirs sur la foi 4e leur mépris; o» n*oi^ àeiur avouer âa naïveté, Ëi bour^^isie, la vuli^riié.di9 ses goût^; &» se trMible devant eu^ comme ua lomrd paysan demot un babilanl des vlUea ; on késite à $*êtn amusé d'une OUe qui les a fiiit Cuir si loin; on vougit 4s la ioUe gaiolé qu'on yalrowrée; on doute de la déli<:aiËi»ie de «98 wnpresmnf en vofnnt l'intolérance dea leurs; et puis^ Joi!sy[Uje Ton a le courage d'à-
iMtl^ser ce grand dédain^ lorsqu'on a retrouvé astez de présence d'es^prit pour mesurer la hauieur de ces kitdlîgences privilégiées^ pour exaiâiner leurs droits à ce superbe ennui^ on découvre que ces gens*1à mènent TexisteBce ki flus misérable» qu^ils s'axxmseivt des plaisirs les piusnîais» ^'ils rient des plaisanteries les fdus vulgaires, qu'ils preaneat au sérieux les conversations les plus lourdes» les feus oiseuses» et, ce <qtti est bien plus pauvre encore» qu'ils aA- «rairnrit les esprits les plus médiocres; alors €« reoouvrejson indépendance» et l'on ose confesser franchement que l'on n'est pas un être asses en dehors de la créatiim» assez «n «rrièfe de la civilisatton» pour ne von*» par une faveur spéciale et précieuse» po«nr ne sentir qu'un aflreuz supplice dans ce qui fait la Joie de tous.
€e préjugé est depuis loaglenips ébabM ikins ia régwn fiégante» que rieu a'efift pkis ennuyeux qu'une fêie pop»- Mre. Nous avons longtemps partagé ce préjugé» maisanr jourd'faut nous l'attaquons hardiment; oui, nous aimons les f&tes éa pea{de» parce que nous avons beaucoup ¥u celles du nonde. l>'aibotxl celles du peuple ont un grand avantage» diesw passent en plein air et en pleine liberté^ eosuile la foule y estphis polie; quand on s'est trouvé souveat dans nos fa^nonaUes oobues» quand on s'est senti plus d^une fois entraîné par un flot choisi vers une salle deaoafer déjà Mmpiie; lorsqu'on a subi les inûerUiMdeB» les ÎQtiakmlams caprices d'une émeute de bauae oompagnie, lorsqu'on a reçu de délicieux coups de poing d*une main faatëe et parfumée, lorsqu'on a reçu les luappréctables coup» de oaude d'une grosse comtesse aOaniëe» lansqu'oa a ^m Jusqu'où peut aller l'empressemeat gastronomique de eeniL^u^l est convenu d'appeler les gens bien élevés, on se Ifowre foit indulgent pour la kaâe git)ssitee du peuple, et
l'on pardonne à l'ouvrier qui tous coudoie malgré lui en vous disant : Faites excuse, parce que Ton se rappelle que la veille un dandy vous a marché sur le pied sans vous dire seulement : Pardon.
Nous sommes partisan des fêtes populaires; Taspect du plaisir général nous réjouit. Nous aimons les mâts de cocagne, les feux d^artifice^ et les éluminations. Nous aimons mieux voir cent mille personnes qui s'amusent dans Paris que de voir quatre cents personnes qui bâillent dans un salon ; mais nous voudrions que cette joie ne coûtât rien à ceux qu'elle enivre. Nous ne voudrions pas qu'une fête donnée aux ouvriers fût une ruine pour eux; nous ne voudrions pas qu'il y eût deux dimanches par semaine. Pourquoi s'amuser le mercredi? C'est très-cher de s'amuser un mercredi. Pourquoi n'avoir pas remis la fête de ce soir à dimanche prochain? Ce n'était pas un anniversaire impérieux. Pourquoi^ dans une ville de travail et de commerce, interrompre le travail et le commerce inutilement? Une journée perdue, c'est un tort véritable pour l'ouvrier. Ce jour-là il dépense beaucoup et ne gagne rien. Remettez donc toutes vos fêtes au dimanche, et le peuple se divertira sans regret et sans remords. Un gouvernement ne doit jamais jouer le rôle de tentateur; vous avez supprimé les fêtes du calendrier; ne les remplacez pas par les vôtres; ne donnez pas à M. le préfet de la Seine, en heures oisives, les jours de recueillement que vous avez reprisa Dieu.
Depuis ce matin tous les petits enfants se réjouissent : As sautent gaiement devant les fenêtres, en criant : «'Il fait beau , maman, il fait beau ; nous irons aux Champs- Elysées voir les boutiques ! » Et tout un avenir de croquettes et de pain d'épice s'ouvre devant eux. En allant savoir des
nouvelles de votre cheval favori^ qui est un peu triste depuis quelque temps^ qui ne mange plus^ car le noble animal subit comme vous llnfluence printanière, en traversant la cour, vous rencontrez l'enfant de votre portière, pare d'une auréole de papillotes blanches. Cet éclat inaccoutumé vous dévoile des projets extraordinaires. L'enfant, que vous interrogez, vous répond avec une joie concentrée : « J'irai ce soir à la fête avec papa, ma tante et le domestique à madame Girard. » Les papillotes sont expliquées : « Tiens, dites-vous alors, voilà de quoi acheter des gâteaux. » El vous donnez vingt ou quarante sous à l'enfant, selon le hasard de votre monnaie, et l'enfant vous remercie en baissant les yeux d'un air sombre et confus; mais à peine avez-vous le dos tourné qu'il relève la tête avec ûerté, qu'il ouvre de grands yeux brillants de plaisir, qu'il gambade comme un chevreuil, et qu'il s'en va montrer sa pièce blanche à tous les gens de la maison, a C'est le monsieur de l'etitre-sol qui m'a donné ça pour acheter des gâteaux, » dit-il; et vous avez acquis en un instant une superbe réputation dans le quartier, et, dorénavant, vous ne pouiTez plus faire un pas dans la rue sans entendre de petites voix intéressées vous dire poliment: «Bonjour, monsieur. » Et vous qui aurez oublié votre générosité passagère, vous ferez de très-belles réflexions sur la bonne éducation que reçoivent les enfants du peuple; et vous ne devinerez pas la part immense que vous avez dans cette belle civilisation.
Aujourd'hui toutes les petites filles sont heureuses, elles ont toutes des robes neuves; il est si facile de faire une robe neuve à une petite fille I Le moindre vieux chiffon sufGt pour cela ; les rebuts maternels sont la parure de l'enfance; et comptez- vous pour rien la joie d'une pauvre
petite filte qtii se croit tme robe neuve î Comme elle se regarde dans la gîateavec orgueil, comme eHe se tient dfoifcî quelle importance elle acquiert à ses propres yeux I comme elle aime ce jour mémorable qui amène pour elle ce triomphe, ce jour dont la solennifé a entraîné sa mëre à îuî faire ce beau présent ! Une robe neuve, pour elle c'est de la joie; ce n'est pas tout, on hii a donné un vieux fichu de soie, c'est du délire, et de vieux gants, c'est de l'orgueil; les gants sont une* dignité chez les enfants du peuple; c'est le luxe par excellence, c'est un symptôme d'oisiveté ! Voilà donc une j-eune pensée heureuse pour tout un jour : n'estce rien? Faiit-fl dédaigner de tels plaisirs?* Hélas f le Bonheur n'est pas autre chose que cela : une suite de petites joies, de niais conl!éntement8, de satisfactions imbéciles; chacun les prend selbn ses gonftfs et son caractère; mais lé bonheur est là, il ne faut pas le chercher- ailleurs. tJti regard, un mot, un sourire pour ceux qui aiment; un chapeau bien fait pour cdle-ci, un bouquet de violetlf s pour celïie- Ift; uu bon dîner pour les uns, une bonne rime pour lès autres; une promenade en bateau, des fraises nourelles^ uïi' lî^re amusant, une jolie' romance, du feu en hiver, de la glace en élé, du vin passabte pour te pauvre, un cheval anglais pour le riche : tels sont les détails, les ingrédients Jtmt se compose le bonheur. Depuis des siècles on se figure que le bonheur est une grosse belle pierre précieuse qu'il est iMipossiWe de trouver, que Pon cherche, mais sans espérance. Point du tout, le bonheur, c'est une mosaïque composée de raille petites pierres qui, séparément et par étfes-mémes, ont peu de valeur, mais qui, réunies avec airt, forment un dessin gracieux. Faites monter cette mosaïque avec soin, et vous aurez une jolie parure; saches comprendre avec intelligence les jouissances passagères
LETTRES PAirSïÈÎSTÎES- ffSI
q«e k hasard Tovt jette^ qfoer -wlre caracfère rcfm donne ou que le ciel voas enrofe, et vtiws aurez une existence agréable. Pourquoi tm^onrs regarder à l'horizon, quand îl y a de si bdto roscs^kms le jardin que l'on habile? Eh mon Dieu i ce qui empêche' de trouiPer k bcmheur, c^est peut-être de le chercher*
Laissez donc le peuple sTainuBsir sans trouble, et ne gfacez pas ses ptaàsirs paor la froideur de vos dédains. Nbns qui n'adinetton» aucune prétention, pas même celle de Temiar, nous nous pnomettone bien d'aller observer ce soir la joie populaire; et, voyez comme nous avons Tesprît mai fâitl BOUS ne braverions jamais ïa foule de ll!'ô(el de viffe^ nous, serions incapable d^aller denaalw à la grande fête qui 7 asra donnée^ et poart)9int «ojourcf hni nous irons tran^ foilkment sur la place Louis X¥ contempler le feu d'artifice. C'est que, dans cette saison, les plaisirs ne sont sup^ portables cpi'avec l'air et la liberté; Nous irons aussi écouler le concert mons^e aux Tuiterles^; nous regarderons le calais Bourbon illuminé, nous verrons Tare de triomphe tUmninë, et celte grande «venue des Champs-Elysées si iMlle avec ses guirlandes dé feu* FRous savons d'^avance que nous amxNis la niaiserie de trouver ce coup d*œil superbe^ éi foe nous passerons une heure à regarder toutes ces lumières réflécfaie& dans les flots de la Sehfie, qui' les agite sans les emporter. Nous nous amuserons comme on sV muse avee une imagination sincère, d'an beau spectacle, q/ael que soit l'événement qui vienne roITrir ; nous nous amuserons comme on s'amuse* avee un coeur triste, mais géntoux, du plaisir des antres; et nons nous félicitons intimement de n*être ni dandy, ni fenHne à la mode, là commis voyageur, ni grisette parvenue; de n'avoir eniUi aneun rang à garder, qui nous impose comme un de^
4ô!i LE VICOMTE DE LÀUNÂY
voir de notre dignité le dédain de tous les plaisirs du peuple. Si les louanges portent malheur^ les reproches, en compensation, portent bonheur. A peine a-t-on fait l'éloge d'un de ses amis ou d*un de ses domestiques que Ton apprend une trahison de Tun ou une maladresse de Vautre. Il en est de même des personnes dont on médit. A peine avonsnous reproché à la cour de Juillet son oubli de nos grands talents littéraires, que la voilà soudain qui se fait coquette et prévenante pour eux. Victor Hugo avait d'abord refusé d'aller aux fêtes de Versailles; une lettre fort aimable de M. le duc d'Orléans, écrite sous l'inspiration de madame la duchesse d'Orléans, a, dit-on, changé ses résolutions. Le moyen de résister à de telles instances ; le moyen de n'être pas entraîné par la séduisante admiration d'une jeune femme, d'une flatteuse étrangère qui vient d'un lointain pays vous apporter les preuves de votre renommée! et Victor Hngo est allé à Versailles, et il a été présenté à madame la duchesse d'Orléans. Tout le monde sait avec quelle bienveillance la princesse a accueilli l'auteur de Notre-Dame de Paris: a Le premier édifice que j'ai visité à Paris, c'est votre église, » lui a-t-elle dit; ce mot est gracieux. Les princes aujourd'hui flattent les poêles mieux que les poètes ne flattaient les princes autrefois; mais, à dire vrai, ce nouveau genre de flatterie est le plus facile.
Quelqu'un parlait l'autre jour de l'amour sincère de la princesse Hélène pour la France, de sa vive sympathie pour nous, de la connaissance parfaite qu'elle avait déjà de notre pays. « Ce n'est pas étonnant, s'écria un légitimiste fort célèbre, elle a passé un mois à Carlsbad avec madame la Dauphine ! n Qu'elle est généreuse cette femme qui n'a ' trouvé chez nous que des chagrins, que trois fois nousaroDS ^^ilée, et près de laquelle on apprend si vite à nous aimer!